FÉMINICIDE, VIOLENCES FAITES AUX FEMMES : LE PRIVÉ EST MÉDIATIQUE

Article d’Amandine Briffaut paru dans le n°66 du bulletin Communisme-Ouvrier de juin 2016

Définition du féminicide : « meurtre d’une femme,
d’une fille, en raison de son sexe. » (Petit Robert, 2015)

Tous les 2,5 jours, en France, une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint.

Chaque année, la délégation aux victimes du ministère de l’Intérieur publie son rapport (1) sur les morts violentes au sein du couple et de la famille. Celui de 2014 indique que 134 femmes et 31 hommes ont été tué-e-s par leur conjoint-e ou ex-conjoint-e. 81 % des victimes sont des femmes. Le rapport donne également des détails sur la situation des enfants victimes (tués, blessés, témoins, orphelins), ainsi que sur les victimes « extérieures » au noyau familial.

À ce jour, un examen attentif de la presse quotidienne régionale (PQR) par quelques militantes féministes (2) , montre que depuis le 1er janvier 2016, 43 femmes sont mortes au sein du couple. 20 des 43 criminels se sont suicidés – échappant ainsi à la justice – ou ont tenté de le faire.

Le privé est politique

Ces meurtres ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Chaque année, ce sont 216 000 femmes qui sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint – ce chiffre n’est qu’une estimation basse.

Face à ce phénomène, les ministères dédiés se font et se défont, les plans interministériels de lutte contre les violences faites aux femmes, si ambitieux soient-ils, peinent à donner des résultats.

Si la volonté d’éradiquer les violences envers les femmes est clairement affichée par les responsables politiques, la réponse judiciaire n’est toujours pas à la hauteur. L’arsenal juridique (3) existe pourtant, et les évolutions récentes de la législation traduisent bel et bien une volonté forte de sanction.

Mais la complexité des procédures et les limites constatées en matière d’application des peines freinent les victimes dans leur démarche de dénonciation et de demande de protection. Moins de 10 % des victimes portent plainte. La violence intra-familiale envers des femmes est l’une des infractions les moins dénoncées.

Lorsque les victimes parviennent au bout de leur démarche, l’issue est souvent décevante : aménagement des peines, prise en compte abusive de certains motifs comme circonstances atténuantes (alcoolisme, séparation, conflit de garde d’enfants, difficultés financières ou professionnelles), tendance à soigner plutôt que sanctionner, volonté de faire de la médiation familiale, notamment dès que des enfants sont impliqués.

Cela montre bien le décalage entre le souhait d’une réponse pénale ferme et une habituelle gestion psychosociale des affaires de violences intra-familiales. A fortiori, la violence faite aux femmes est toujours considérée comme relevant de la sphère privée et n’est toujours pas liée à la notion de patriarcat.

« La piste du drame familial est privilégiée »

Bien plus grand encore est le décalage entre la violence des actes et le romanesque des récits qui en sont faits.

La principale source d’information en la matière reste la presse quotidienne régionale (PQR), qui relègue ces violences à la rubrique « faits divers ». Le traitement en est systématiquement stéréotypé et romancé. Les gros titres donnent du sensationnel, du sordide, du grotesque, du voyeur. La titraille, ainsi que les expressions employées pour désigner l’auteur des violences mettent en avant les difficultés de ce dernier, minimisant ainsi sa responsabilité.

La victime quant à elle n’a pas tellement voix au chapitre. Dans les pires des cas, elle n’est plus là pour livrer sa version des faits. La plupart du temps, elle est effacée, quasi-absente, disparaissant au fil d’une descente aux enfers, non la sienne, mais celle de son bourreau, insidieusement désigné comme victime, car gouverné par ses passions.
Pourtant, le « crime passionnel » n’a aucune valeur pénale. Le « drame familial » ou encore « drame de la séparation », formules largement répandues, ne délivrent aucune information réelle, mais racontent une histoire.

Finalement, le traitement judiciaire et le traitement médiatique des violences faites aux femmes se rejoignent : la passion, l’amour fou, la fragilité supposée de l’auteur réduisent sa responsabilité et occultent une histoire universelle d’emprise, de possession, de prise de pouvoir, jusqu’au droit de vie ou de mort d’une moitié de l’humanité sur l’autre.

Réclamer l’inscription du féminicide dans le droit et dans l’histoire, c’est reconnaître la spécificité d’un crime, c’est être capable de penser la domination masculine comme facteur aggravant de celui-ci. C’est à cette condition que l’on pourra commencer à lutter efficacement contre les violences machistes.

(1) http://stop-violences-femmes.gouv.fr/Les-morts-violentes-au-sein-du.html
(2) https://dikecourrier.wordpress.com/2016/01/29/2016-letat-d-urgence-feminicides-en-france/
(3) http://www.familles-enfance-droitsdesfemmes.gouv.fr/wp-content/uploads/2014/11/DP-violences-final1.pdf

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