[Interview] La lutte pour une Macédoine libérée de la dictature et de la répression !

Interview de Sonja Stojadinovic, militante et membre du « mouvement de gauche – Solidarnost » de Macédoine, réalisé par Aleksa Gvozden, Initiative communiste-ouvrière 

Depuis plus de deux mois, les manifestations massives ont lieu à travers la Macédoine. La jeunesse, les travailleuses et travailleurs de tout âge, les précaires, les retraité-es … se mobilisent quotidiennement. 

Quelle est la situation en Macédoine ? Quelles sont les revendications de ce mouvement auto-organisé? Pourquoi ? Jusqu’où ? Nous avons essayé d’en savoir un peu plus en discutant avec la militante du « mouvement de gauche – Solidarnost », Sonja Stojadinovic.

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Aleksa Gvozden : Depuis le 12 avril, des manifestations massives ont lieu quotidiennement à Skopje mais aussi dans d’autres villes de Macédoine contre l’amnistie que Président Ivanov a accordé aux politiciens accusés notamment de la fraude électorale. Les manifestants demandent le retrait de cette décision mais aussi la démission du président et en finir avec ce régime décrit comme « dictatorial » et « répressif ». Peux-tu nous dire un peu plus sur la situation économique et politique dans le pays ces dernières années ? Quelles sont les autres revendications de ce mouvement en cours ?

Sonja Stojadinovic : La situation politique et économique en Macédoine est à la limite de la dictature. Plus de 230 000 personnes ont quitté le pays ces 10 dernières années, et le taux de chômage est de 32%. La liberté des médias n’existe pas, le rapport de Freedom House publié la semaine dernière place la Macédoine dans la catégorie des pays sans médias libres. L’acharnement politique et la répression contre l’opposition et contre les médias indépendants (dans la mesure où ils peuvent l’être) ressemblent fortement à ce que l’on décrivait sur l’Allemagne en 1933. Il y a également des prisonniers politiques même si le pouvoir le nie.

Déjà, l’ex premier ministre Gruevski a mené sa propagande grâce aux investisseurs d’étranger, par exemple : l’ouverture des usines qui produisent les équipements de voiture via les investisseurs de l’Allemagne (Drekselmayer, Krombert, Shubert) ainsi que dans le secteur de confection, surtout géré par les investisseurs de Grèce. Ça a permis des promesses d’embauches massives. Rapidement, on a constaté que les ouvrier-es travaillent pour un salaire minimum, dans des conditions insupportables, toujours sous pression, et sans aucune possibilité et liberté d’organisation syndicale. On embauche et on licencie les travailleuses et les travailleurs à la chaîne.

Au-delà des usines, le régime est dictatorial et autoritaire dans toutes les sphères de la vie. Il a réussi à asseoir sa présence et son contrôle sur tous les niveaux. Les relations clientélistes dans le recrutement font la loi, notamment dans la fonction publique et différentes administrations. Par exemple : si tu veux avoir un logement dans une cité universitaire, ce qui importe ce n’est pas ta situation financière ou celle de ta famille, mais de quel parti es-tu membre ou sympathisant. C’est juste un segment de la société que le pouvoir a totalement occupé. Il y a des milliers d’exemples où la VMRO-DPMNE use de son pouvoir et utilise la pression pour occuper et contrôler tous les mécanismes décisionnels.

A coté du retrait de la décision d’amnistie et de la démission du président, les manifestant-es demandent de la Cour Constitutionnel de clarifier sa position quant à la constitutionnalité du poste de Procureur Public Spécial (mis en place pour examiner les charges contre les politiciens accusés de fraude). On demande également la création d’un département spécifique au sein du Tribunal Pénal avec des compétences pour juger les cas sous juridiction du Procureur Public Spécial ; l’annulation des élections prévues pour le 5 juin ; la présence impérative citoyenne le cas échéant dans les négociations pour mettre fin à la crise et que ces négociations se passent obligatoirement sur le territoire de Macédoine ; et finalement la mise en place d’un gouvernement de transition avec le mandat pour la mise en place des mesures prioritaires se trouvant dans le rapport de Reinhard Priebe.

AG : Quelle est la stratégie du gouvernement? Nous avons eu des témoignages faisant état de la répression et des arrestations, que peux-tu nous dire à propos de ça?

SS : Les arrestations ont commencé une semaine après le début des manifestations. Et en général, parmi les manifestant-es emprisonné-es on trouve des militant-es de gauche ainsi que des gens qui étaient présents lors des protestations l’année dernière. Ils/elles sont toutes et tous accusé-es d’avoir attaqué et mis le feu au bureau présidentiel le 13 avril. Les pressions sont énormes et ces personnes risquent jusqu’à 5 ans de prison ferme, elles étaient assignées à résidence, d’abord 8 jours et finalement ça a été prolongé de 30 jours. Il s’agit des mesures drastiques qui sont en général réservées pour des criminels et non pour des gens qui ont participé dans les manifestations sans jamais blesser personne.

La stratégie du gouvernement est surtout basée sur la criminalisation des manifestant-es et notamment des militant-es de gauche. Plus on est de gauche, et si en plus on est émancipé, plus on est dangereux pour le régime.

A coté du fait qu’ils arrêtent et emprisonnent des gens totalement innocents, il existe d’autres types de pression : le licenciement, la peur des agressions physiques, la répression contre les journalistes et la liberté d’expression, et les attaques médiatiques orchestrées contre les militant-es de gauche. La répression est indescriptible à tel point que dès qu’on a le courage de descendre dans la rue, on est déjà héro.

AG : On a beaucoup vu la jeunesse dans la rue mais aussi les gens de tout âge ainsi que les travailleuses et travailleurs. Nous en avons déjà interviewé. Quelle est la place de la classe ouvrière dans le mouvement ainsi que le discours de classe face à la bourgeoisie ?

SS : Le taux des gens vivant en dessous du seuil de pauvreté dépasse 20%, ce qui veut dire que la population de la Macédoine est dans une catégorie très pauvre. Les ouvrier-es sont dans une situation misérable, le salaire minimum, celui garanti par la loi, ne dépasse pas 150 €. Mais les dérogations à la loi ainsi que la casse des droits des travailleurs se sont aggravées avec l’arrivée de DMPNE au pouvoir en 2006. Depuis ces 10 dernières années les droits des travailleurs diminuent continuellement. Les inspecteurs du travail sont invisibles car souvent corrompus. Chaque plainte contre le non-respect des droits, le salaire ou primes non-payés veut impérativement dire les menaces de licenciement de la part des employeurs. Les licenciements sont quasiment un truc du quotidien.

Parmi les gens qui manifestent, il n’y a quasiment pas de salarié-es de la fonction publique ou d’autres services et postes financés par l’Etat car ils/elles craignent la perte de leur emploi. De toutes celles et tous ceux qui ont eu un poste ces dernières années surtout grâce à leur adhésion à la VMRO-DPMNE, beaucoup n’en sont même pas sympathisant-es. Certain-es ont même été obligé-es d’y adhérer pour avoir un poste ou le garder par la suite. Ces gens soutiennent silencieusement le mouvement. Il y a une semaine, le pouvoir a organisé des contre-manifestations où ont été ramené-es par des bus de toutes les villes des salarié-es qui travaillent dans le secteur public : les infirmièr-es, les enseignant-es, les animatrices des crèches etc. Juste pour faire de la figuration et donner artificiellement l’air qu’il s’agissait des manifestations massives en soutien au gouvernement.

AG : Sur des images et dans des vidéos, les drapeaux rouges sont presents mais aussi des drapeaux macédoniens, albanais, turcs, rroms… Quel est le poids des nationalismes au sein du mouvement ? Les partis albanais ont organisé des manifestations à part. Quel est votre sentiment par rapport à ça ? Ne craignez-vous pas un regain des nationalismes, même de gauche ?

SS : Les manifestations sont organisées par des gens ordinaires, et non par des partis ou des organisations politiques. Parmi les manifestant-es il y a des Macédoniens, des Albanais, des Serbes, des Turcs… et il n’y a pas de divisions, au contraire. Toute nationalité est bienvenue.

Les manifestations à part organisées par les partis albanais ne sont pas forcement une source de craintes par rapport au nationalisme, car notre ennemi commun à tous les citoyens de Macédoine est la pauvreté et l’élite au pouvoir au sein de laquelle il y a aussi un parti albanais. La répression, les crimes et la corruption qu’a semés ce régime, ont les mêmes conséquences et agissent de même manière sur les Macédoniens et les Albanais. Comme les Macédoniens sont les victimes des politiciens macédoniens, de même manière les Albanais le sont des politiciens albanais, car justement ils propagent le nationalisme et divisent tout à « les nôtres » et « les vôtres ».

Les partis et mouvements albanais qui ont organisé leur propre protestation sont des entités politiques présentes sur la scène politique macédonienne et ils veulent préserver leur place sur cette scène. Ils ont organisé leur événement pour montrer qu’ils sont présents et qu’ils veulent leur part du gâteau. Malheureusement, la majeure partie des organisations albanaises jouent toujours la carte du nationalisme lorsqu’il s’agit de haranguer leur électorat.

AG : Que peux-tu nous dire sur les organisations de gauche et sur le mouvement ouvrier en Macédoine? Ainsi que sur vos activités et votre travail militant sur le terrain ? Parle-nous un peu de toi.

SS : En Macédoine existent deux organisations de gauche, les organisations de gauche Solidarnost (Solidarité) et Lenka et finalement le parti “Levica” (la Gauche) nouvellement créé. Je ne pourrais pas dire que l’extrême gauche existe mais simplement mentionner « la gauche » dans un pays où est surtout développée l’extrême droite relève et est perçu comme l’extrême gauche. Tout ce qui est « à gauche » est automatiquement étiqueté de « la folie communiste », le danger pour sa sainteté – le capitalisme, la destruction de l’État… Solidarnost est une organisation très active sur le terrain, non seulement dans les manifestations mais aussi comme soutien pour les ouvrier-es dans leur lutte pour leurs droits, pour les étudiant-es face à des attaques de l’État contre l’autonomie de leurs Universités comme l’année dernière, dans les luttes actuelles des lycéen-nes contre le système de notification extrême représentant une dérogation systématique de leur réel savoir et des efforts de leurs enseignants. Plus généralement, nous sommes présent-es auprès de tous les sans-droits et précaires en Macédoine. Solidarnost est active également auprès des réfugié-es et les militant-es étaient présent-es sur le terrain bien avant que la « crise des réfugié-es » soit médiatisée.

Concernant les mouvements ouvriers, ils sont surtout au sein des syndicats, mais malheureusement les organisations syndicales sectorielles sont sous couvert de l’Union syndicale de Macédoine dont le leader est un membre du parti au pouvoir. Malgré la pression du pouvoir, des chantages et des divisions entre les sections syndicales, quelques organisations syndicales ont signé l’année dernière un accord selon lequel elles s’engageaient à mener ensemble la lutte pour les droits des travailleuses et travailleurs. Nous avons soutenu cet accord.

Personnellement, je suis politologue diplômée avec la spécialisation dans le domaine de la politique internationale. J’ai travaillé dans le secteur gouvernemental et dans des organisations non gouvernementales (ONG). Je suis militante du mouvement Solidarnost. Et actuellement sans emploi, car forcement politiquement indésirable.

AG : Pour la fin, quelles sont les perspectives du mouvement, selon toi ? Et comment nous, qui essayons de nous tenir au courant et sommes solidaires de votre mouvement, pouvons aider ?

SS : La perspective est très encourageante si le mouvement tient bon sur la durée et maintient ses revendications. De même, il ne faut pas permettre des divisions internes ce qu’est l’un des objectifs du pouvoir. Ce mouvement est très significatif car pour la première fois depuis l’indépendance de la Macédoine est née quelque chose qui vient directement du peuple, et représente ses intérêts, indépendamment des nationalités. Quelque chose qui s’inscrit dans la durée, et non juste pendant quelques jours ce qui était le cas avec des précédentes initiatives. Il est aussi significatif car il signe le début de la maturité politique des citoyens de Macédoine.

Celles et ceux qui voudront soutenir notre mouvement peuvent le faire par un soutien public et par la promotion et le partage des informations liées à cette lutte en cours pour une Macédoine libre.

Merci au nom de l’Initiative communiste-ouvrière et toute notre solidarité.

Pour en savoir plus d’autres publications de l’Initiative Communiste-Ouvrière à ce sujet :

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