C’EST LE CLIENT QUI EST COUPABLE, PAS LA PROSTITUÉE

Article publié dans notre bulletin Communisme ouvrier n°65 de mai 2016

La nouvelle loi française sur la pénalisation des clients de la prostitution a un grand mérite. Elle délivre clairement un message à la société : le client est coupable et la prostituée ne l’est pas. La France est le cinquième pays d’Europe à adopter cette mesure. Cela correspond à une revendication du mouvement abolitionniste, qui est la position traditionnelle du mouvement ouvrier révolutionnaire.

sur le bras de la survivante Mia de Faoite est tatouée la date où elle a quitté la prostitution

La loi sur la pénalisation des clients avait contre elle une coalition de réactionnaires affichés, de conservateurs sexistes, notamment au Sénat, et de gauchistes, pour qui le dernier chic de la radicalité est de défendre l’esclavage sexuel. Ces derniers sont parvenus, ces dernières années, à abriter leur antiféminisme derrière la défense de la prostitution, et à mener un travail de lobbying dans des associations autrefois abolitionnistes. Contre cette loi, ils mettent l’accent sur le risque que la pénalisation ne contraigne les prostituées à se faire plus discrètes, donc moins accessibles pour les associations de soutien social et médical.

Ce que font mine d’oublier les organisations qui prétendent s’inquiéter de la santé des prostituées, c’est que la protection de leur santé ne peut se contenter de la réduction des risques ou de la prévention des infections sexuellement transmissibles (IST). La prostitution est incompatible avec la définition de la santé sexuelle donnée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : « La santé sexuelle est un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social associé à la sexualité. Elle ne consiste pas uniquement en l’absence de maladies, de dysfonctions ou d’infirmités. La santé sexuelle a besoin d’une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, et la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui apportent du plaisir en toute sécurité et sans contraintes, discrimination ou violence. » La prostitution sûre, sympathique et avec de bonnes conditions d’hygiène n’existe pas.

C’est pourquoi les mesures sociales qui accompagnent la loi semblent dans le bon sens : titres de séjour pour les prostituées sans-papiers (mais… six mois seulement), accès au logement, mais dans le contexte actuel (racisme d’État, coupes massives dans les budgets sociaux), et vu le mépris affiché des parlementaires pour la question, il y a fort à parier qu’elles ont peu de chance de durer. Or, c’est aujourd’hui l’essentiel. Une loi n’existe que par les moyens de l’appliquer. Si ces mesures ne sont pas appliquées, la nouvelle loi sera limitée à son volet répressif. Cela donnerait raison aux défenseurs de la prostitution, c’est-à-dire du viol légalisé, plutôt qu’aux abolitionnistes. C’est un point essentiel à prendre en considération avant de crier victoire trop vite.

Il serait donc naïf d’attendre de cette loi la disparition de la prostitution. Celle-ci, loin d’être « le plus vieux métier du monde », selon l’expression stupide de ses défenseurs, est la forme la plus exacerbée de la marchandisation de toutes les activités humaines dans le capitalisme, et du patriarcat, de la domination masculine. Sa forme actuelle, ce sont les réseaux internationaux, c’est-à-dire la division internationale du travail. Les rares études des sociologues sur le sujet sont victimes d’un biais dangereux : elles mettent en valeur la figure de la prostituée indépendante, « traditionnelle », tout simplement parce que c’est la seule accessible aux questions. Les criminologues, eux, montrent bien que le trafic des êtres humains est devenu, avec la drogue et les armes, l’un des principaux fournisseurs de liquidités du capitalisme contemporain. La prostitution ne disparaîtra qu’avec cette société fondée sur la marchandise. Cela ne signifie pas, bien au contraire, qu’il faille reporter à des lendemains qui chantent l’amélioration de la condition des prostituées et leur permettre d’en sortir. Le combat abolitionniste fait partie d’une lutte quotidienne, pied à pied, contre la société patriarcale et ses défenseurs.

Pourtant, un pas vient d’être franchi. Il est important de pénaliser le client, parce sur cela définit clairement qui est coupable et qui ne l’est pas. D’autres revendications restent à satisfaire : une véritable liberté de circulation et d’installation, et des papiers pour tous et toutes pour empêcher que les réseaux maffieux spéculent sur la détresse des migrants et des sans-papiers (80% des prostituées en France sont étrangères, souvent sans papiers) ; la gratuité des traitements de transition pour les personnes transgenres, souvent contraintes à la prostitution pour financer des opérations et des soins coûteux ; le renforcement des mesures sociales d’aide aux prostituées qui souhaitent en sortir ; une lutte active contre le proxénétisme (85% des prostituées au moins sont victimes d’un proxénète) et la traite d’êtres humains.

Nicolas Dessaux

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