Strasbourg : «Tout le monde sait qu’on ne négocie pas avec les patrons»

Libération, 9 avril 2016 :

Des ex-salariés de General Motors à une responsable des RH, quelque 2000 protestataires ont arpenté les rues de la capitale alsacienne. Le défilé s’est terminé à la mi-journée.

«On ne lâche rien», entonnent en boucle les salariés de Punch Powerglide dans le cortège strasbourgeois contre la loi El Khomri. Eux, les ex-General motors (GM) sont déterminés, au milieu des 2000 manifestants, à «ne rien lâcher face au patronat». Ils avaient lâché 6 jours de RTT en 2010. «C’était la condition pour que GM nous garde jusqu’en 2021 et trouve un repreneur. Si nous n’acceptions pas ses conditions, on était liquidé», rapporte Richard Daniel, délégué CGT du site qui fabrique des boîtes de vitesse.

A l’époque, il fallait que les quatre syndicats de l’usine paraphent l’accord. La CGT a fait de la résistance, quand 70% des salariés se prononçaient en faveur de ce compromis. «Les cadres du centre de recherches ont débarqué, nous ne pouvions plus sortir du local si nous ne signions pas. Avec mes 13 autres camarades, on a été séquestrés 6 heures durant», rappelle-t-il. L’affaire avait fait la une des journaux à l’époque. La CGT ne signera jamais, et, finalement, l’on se passera de son aval pour supprimer les 6 jours de RTT. Et GM se désengagera plus tôt que prévu, cédant le site pour 1,50 euro au Belge Punch en 2014. «Les accords d’entreprise c’est une vaste blague, c’est simplement un chantage à l’emploi que la loi El Khomri va renforcer, amplifier. Il n’y a plus de politique. Le patronat dirige et a placé au gouvernement des marionnettes qui doivent lui rendre des comptes. Quand on est invité à la table des négociations, ils ont toujours quelque chose derrière la tête, et à la fin c’est eux qui gagnent», poursuit le cégétiste.

Pas de créations d’emploi, mais des intérimaires

Au printemps dernier, l’usine a reçu Emmanuel Macron, venu applaudir ce site qui redémarre, modèle d’une reprise réussie avec de nouvelles embauches. «On lui a opposé que ce n’était pas des créations d’emploi, mais des intérimaires. On n’en a jamais eu autant :110 ! Ce à quoi le ministre a répondu qu’un intérimaire est une embauche, même précaire. Pour nous, une embauche c’est le fils qui remplace le père, c’est un CDI», insiste le syndicaliste de 52 ans. L’homme, intérimaire chez PSA à Metz, a dû quitter sa Lorraine natale voilà 25 ans pour «fuir la précarité». Il est entré en 1990 chez GM qui «employait 2100 personnes, toutes en CDI».

Aujourd’hui, les effectifs ont été divisés par deux, la moyenne d’âge s’établit à 47 ans sur le site. Sans drapeau ni chasuble fluo, une famille marche. Ils sont de toutes les manifs contre la loi Travail, «chez nous, se serrer les coudes et descendre dans la rue, ce sont des traditions familiales». «Cette réforme veut faire des salariés des esclaves. Tout le monde sait qu’on ne négocie pas avec les patrons», dit la fille, Salomée, étudiante. Elle occupe régulièrement la fac depuis le début de la mobilisation. Son frère Zacharie, qui a décroché tôt du système scolaire, bénéficie de la Garantie jeunes. Ce dispositif dont l’extension a été inscrite dans la loi travail à la mi-mars. C’est une concession faite par le gouvernement aux organisations de jeunesses et syndicats pour tenter de calmer le jeu, voyant la contestation monter. Zacharie est accompagné par la mission locale, suit une formation d’aide médico-psychologique et touche le RSA pendant un an.

«Les socialistes, c’est fini»

La mère, Catherine, est inquiète pour la suite, en colère aussi. «Nous, on se radicalise vers l’extrême-gauche, les socialistes, c’est fini», lance celle qui a encore deux autres filles, une lycéenne et une étudiante. Catherine est titulaire d’un Bac + 5 en sociologie. Aujourd’hui, à 53 ans, elle enchaîne les CDD dans l’éducation nationale comme assistante de vie scolaire, accompagnant des élèves handicapés. Un temps partiel à 950 euros net par mois. «A 81%, je suis déjà une privilégiée par rapport à mes collègues. Seulement, je n’ai aucune perspective d’embauche, le contrat peut être renouvelé 6 fois, j’en suis déjà à 4. Alors, pour joindre les deux bouts, l’été, je fais des jobs étudiants, je suis animatrice dans des colonies de vacances. C’est épuisant. Le système nous maltraite déjà assez, pas besoin d’en rajouter avec cette loi.»

Même une responsable des ressources humaines défile. Alexandra, 42 ans, n’a «jamais connu la précarité» mais la «voit partout». Cette écolo dans l’âme s’est «rabattue sur Hollande en 2012». Mais on ne l’y prendra plus. Elle ne «saisit pas ce qui est de gauche dans la politique actuelle» qu’elle juge «absurde». «Des concessions ont été faites sur la loi travail, mais à la marge. Aucun changement ne porte sur le fond. C’est faux de dire que le code du travail empêche de licencier, je le vois bien dans mon travail ! Et en RH, je n’ai jamais ressenti un manque de flexibilité ! La casse de la hiérarchie des normes ne contribuera pas à créer un environnement sécure pour les salariés. On ne peut pas précariser davantage et en même temps lutter contre les risques psychosociaux. C’est contradictoire !» La manifestation s’est achevée à la mi-journée.

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