Les sinistrés de l’assaut de St Denis : victimes de seconde zone ?

L’Humanité, 25 décembre 2015 :

Plus d’un mois après l’assaut de leur immeuble, les sinistrés du 48 rue de la République et du 8 rue du Corbillon à Saint-Denis se sont rassemblés devant les locaux de la cellule d’aide aux victimes des attentats dont ils s’estiment faire partie. Ils espéraient être reçus. Ce ne fut pas le cas.

Equipé d’une banderole et d’un mégaphone, une vingtaine de sinistrés de l’immeuble assailli par le raid à Saint-Denis le 18 novembre dernier, accompagnés de l’association Droit au Logement (DAL), on manifesté aux cris de « Nous avons des droits ! Logement, papiers et réparations pour tous ! », mercredi 23 décembre devant le Quai d’Orsay. L’objectif : être reçus par la cellule interministérielle d’aide aux victimes (CIAV) des attentats du 13 novembre, installée au sein du ministère. Les 71 habitants du 48 rue de la République et du 8 rue du Corbillon veulent être reconnus comme des victimes du terrorisme.

Pour Jean-Baptiste Eyraud, fondateur du DAL »Les sinistrés sont des victimes collatérales des attentats ».

Depuis le violent assaut du 18 novembre et l’évacuation de leur immeuble, devenu inhabitable, la plupart des anciens locataires attend encore une solution de relogement. Placés dans des hôtels ou en hébergement provisoire après une semaine passée dans un gymnase, l’incertitude règne toujours quant à leur avenir plus d’un mois après les évènements. Ce rassemblement est aussi l’occasion d’appuyer leur demande de relogement, mais aussi la régularisation des sans-papiers, menacés d’expulsion.

A l’heure actuelle, sur les trente neuf familles concernées, quatorze ont reçu ou vont recevoir des propositions de relogement de la part de la mairie de Saint-Denis. « Huit ont été acceptées, mais pour le moment personne n’a les clefs », pointe Jean-Batiste Eyraud.

Kahina, 31 ans, femme de ménage, s’est vu proposer un logement social de 9m² pour 350€ par mois (APL comprises). Trop petit et « trop cher », dit-elle. Mais si elle refuse, elle n’aura pas d’autre proposition : « On m’a dit : ‘soit vous acceptez soit vous n’aurez rien’ . C’est un piège pour que je n’accepte pas et qu’ils me dégagent. Pour moi, les promesses ne sont pas tenues. Ils essayent de se débarrasser des gens. »

Oussama, un jeune Marocain de 27 ans habitait depuis un an et demi au quatrième étage de l’immeuble. Depuis l’opération des forces spéciales au troisième étage, il explique devoir se débrouiller seul : « J’ai été hébergé trois jours à l’hôtel et après on m’a dit : « fin de la prise en charge ». Depuis je dors chez des amis, à l’hôtel. » Pour bénéficier d’une aide, il lui est demandé de justifier qu’il résidait bien dans l’immeuble, mais il ne peut toujours pas accéder à son appartement. « J’ai un bail, mais il est resté là-bas », dit-il.

Stéphane Peu, le maire de Saint Denis affirme avoir « écrit au procureur de la République pour qu’il y ait un accès au bâtiment C, qui est sous scellé » mais, « nous n’avons eu aucune réponse, précise-t-il. L’absence de l’Etat est une attitude très méprisante envers les sinistrés »

Pour l’instant, l’Etat n’a fait aucune proposition de relogement. Le gouvernement a été interpellé à l’Assemblée nationale, la ministre Sylvia Pinel a répondu et pour l’instant cela s’est traduit par aucun acte de la préfecture.

« L’Etat s’est engagé à reloger, mais à l’heure actuelle, seule la mairie de Saint-Denis a fait des propositions », dénonce Jean-Baptiste Eyraud qui déplore une « attitude très méprisante envers les sinistrés et le DAL ».

De l’autre côté, le préfet délégué à l’égalité des chances, Didier Leschi, assure dans Le Parisien que 9 des 14 propositions de relogement proviennent de la préfecture. S’il explique que seules 60 % des familles sont relogeables – les autres étant « en situation irrégulière » -, « tous les habitants vont être pris en compte ».

La régularisation des sans-papiers, dont les situations sont les plus délicates, est également au cœur des demandes des habitants.

Nordine, un Marocain de 31 ans résidant en France depuis douze ans, vivait avec deux autres sans-papiers au-dessus de l’appartement occupé par Abaaoud et ses complices. Lors de l’assaut, il a été blessé au bras par une balle. Une fois soigné à l’hôpital, il s’est vu notifier son expulsion du pays :« J’ai été opéré et ensuite placé en garde-à-vue à Levallois pendant quatre jours. Puis j’ai passé cinq jours dans un centre de rétention. Là-bas, on m’a donné une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF) »

Depuis, les locataires ont pris un avocat et tentent de faire annuler la décision. « Notre avocat nous a dit que la préfecture du 93 est d’accord, mais que celle du 92 refuse d’annuler l’obligation de quitter le territoire ». La mairie explique apporter un accompagnement dans les dossiers des sans-papiers.

Dans les discussions des ex-habitants, le traumatisme de l’assaut, d’une violence rare, est encore palpable. Sherazede, une Algérienne de 29 ans, a été profondément choquée : « J’ai été hospitalisée dès le lendemain, je suis restée vingt jours en hôpital psychiatrique. Maintenant je prends quinze cachets par jour ». « On fait tous des cauchemars la nuit », ajoute Kahina., « On a tout perdu. Notre maison, nos papiers, tout ».

Leur combat va se poursuivre. « Il faut qu’on continue à se manifester », assure leur porte-parole N’goran Ahoua.

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