Air France : Convoqués « pour l’exemple »

L’Humanité, 28 octobre 2015 :

Depuis lundi, la direction d’Air France convoque un par un les 18 salariés qu’elle accuse d’avoir participé à des violences le 5 octobre.

Pour l’exemple est un film britannique de 1964. L’histoire d’un soldat accusé de désertion pendant la Première Guerre mondiale. Malgré sa défense tenue par un avocat militaire, le soldat est condamné à être fusillé « pour l’exemple ». Depuis, la guerre est finie. On ne fusille plus en Grande-Bretagne ni en France. Le Code du travail et les salariés organisés en syndicats leur ont permis de se protéger. Il n’empêche que, toutes proportions gardées, c’est aussi « pour l’exemple », selon les mots de Laurent Dahyot (CGT), que la direction d’Air France convoque tour à tour depuis lundi les salariés mis en cause par la justice dans les événements du 5 octobre.

Parmi eux, Pascal Maquet. Ce fils d’ouvrier, entré il y a trente ans dans ce qui était à l’époque une compagnie aérienne nationalisée, n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Il tire même une certaine fierté d’avoir été traité de voyou par Macron, Valls et sa direction. Ce cariste de la branche cargo d’Air France s’est aussi syndiqué à la CGT en 2013. Autant de raisons, en plus de la suspicion d’avoir bousculé le directeur des ressources humaines le 5 octobre, qui lui valent une convocation en vue de son probable licenciement. 17 autres de ses collègues le seront aussi jusqu’au début de la semaine prochaine. Parmi eux, 15 travaillent à la branche cargo d’Air France. Deux sont des pilotes et un est à la maintenance. Comme si l’intimidation devait toucher tous les secteurs de la compagnie.

Faire un exemple pour dompter la colère sociale

Une revanche à la suite de la mobilisation de plus de 7 000 salariés et citoyens devant l’Assemblée nationale le 22 octobre en soutien aux salariés d’Air France ? Miguel Fortea n’est pas loin de le penser. Le secrétaire général de la CGT Air France a d’ailleurs accompagné un des salariés lors de cet entretien, avant-hier. « Ils ont glissé un CD-rom dans le dossier. J’ai dû insister pour que la direction le visionne avec nous », s’indigne-t-il. Devant des images de cohue et de bousculade tournées lors du comité central d’entreprise (CCE) du 5 octobre, les membres de la direction se hasardent : « Oui mais là, on pense que c’est sa main… » Miguel Fortea ne cache pas son étonnement : « Le principe de présomption d’innocence n’est pas du tout respecté, j’ai cru assister à une pièce de théâtre ! » Qu’importe pour des patrons « qui se sentent forts, ajoute-t-il, car depuis que le premier ministre nous a traités de voyous, ils ont le sentiment d’avoir son aval ». Une autre preuve s’il en fallait : à chaque fois que le syndicaliste demande des éléments du dossier, la direction lui rétorque qu’elle n’a « pas à les (lui) donner ».

Craint-elle leur remise en cause ? Toujours est-il qu’un témoignage d’un vigile incriminant notamment le salarié convoqué a été démonté point par point par Miguel Fortea et le salarié en question. Ce dernier a d’ailleurs porté plainte pour faux témoignage. En sortant de la convocation, ils remarquent la présence de vigiles « d’une société différente de d’habitude » dans la pièce d’à côté. La direction semble avoir compris que le rapport de forces a largement dépassé le cadre de l’entreprise et que de nombreux salariés dans le pays regardent vers ceux d’Air France. « Alors les dirigeants veulent faire un exemple pour dompter la colère sociale, mais c’est l’effet inverse qui se passe », rétorque le syndicaliste.

Devant la grille du site, 150 à 200 salariés rassemblés à l’appel de l’intersyndicale montrent leur soutien à leurs collègues convoqués. Sur la banderole est inscrit : « Soutien aux salariés d’Air France. Abandon des sanctions disciplinaires et judiciaires ». Un mot d’ordre et une mobilisation qui montrent la détermination des travailleurs de l’air et de leur syndicat CGT qui, loin de se soumettre aux intimidations, prévient : « Au premier licenciement, plus aucun boulon ne sortira de la maintenance, plus aucune palette ne sortira du fret, plus aucun avion ne sortira de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. » Miguel Fortea ajoute que le mot d’ordre s’étendra aussi aux aéroports de Marseille, Bastia et d’autres dans le pays.

De quoi faire réfléchir la direction, qui dispose d’un délai compris entre quarante-huit heures et un mois après l’entretien pour donner suite et informer les salariés sur leur possible traduction en conseil de discipline en vue du licenciement. L’intersyndicale (CGT, syndicat national des pilotes de ligne SNPL, syndicat des pilotes d’Air France Spaf, Force ouvrière, Unsa, etc.) regrette en outre que la direction d’Air France n’ait pas réalisé « combien ces procédures disproportionnées entravent les négociations au sein de la compagnie ». Lors du prochain CCE, le 19 novembre, les salariés seront de nouveau appelés à se mobiliser, comme pour montrer que les tentatives d’intimidation n’entament pas leur opiniâtreté.

« C’est pour servir d’exemple et réfréner le vice, que la loi du coupable ordonne le supplice », récitait le poète latin Publilius Syrus au Ier siècle avant Jésus-Christ. Si, pour les dirigeants d’Air France, le « vice » de la dignité des salariés doit être réprimé, est-ce cette maxime qui les guide ?

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