Attentat d’Ankara : « Le responsable, c’est le pouvoir »

Le Nouvel Observateur, 11 octobre 2015 :

Alors que la nuit tombe sur Istanbul samedi 10 octobre, les sympathisants de gauche ou pro-Kurdes, les militants syndicaux et tous les pacifistes gardent le goût amer du sang versé lors de cette journée. Le dernier bilan de l’attentat d’Ankara, où leurs camarades étaient partis manifester ce samedi matin, établit le nombre de morts à 86, celui des blessés à 190. Des chiffres qui pourraient encore monter, tant le nombre de disparus est grand lui-aussi.

Ista3

Le climat de peur s’était très largement accru depuis la précédente campagne électorale de juin et les attaques mortelles contre le parti pro-kurde HDP. Rentré au Parlement à l’occasion de ce scrutin au détriment du parti du président Erdogan, celui-ci venait de lui faire perdre la majorité au Parlement. Pourtant, malgré les précédents attentats et les attaques contre les bureaux du parti dans tout le pays, les opposants refusaient de penser à la possibilité d’un si grand massacre à la veille du nouveau scrutin du 1er novembre.

Au siège du HDP samedi matin, on se préparait à annoncer les prochaines étapes de la campagne. Le co-président du parti Selahattin Demirtas était d’ailleurs sur le point d’arriver au local de campagne lorsque la nouvelle est arrivée. Les journalistes présents ont reçu des alertes des rédactions. Les militants, des messages de leurs camarades depuis Ankara. Et puis les chaînes de télévision se sont très vite diffusé la nouvelle : deux explosions venaient de retentir dans la manifestation pour la paix, organisée à l’appel de quatre syndicats et à laquelle s’étaient joint plusieurs partis de gauche dont le HDP et le EMET.

Une vidéo de l’attaque circulera d’ailleurs rapidement sur les réseaux sociaux. De jeunes gens chantant des slogans et puis une énorme déflagration…

« Je les connais tous »

Le choc est grand au HDP. Très vite on comprend que les explosions se sont produites près du cortège du parti et qu’il y a des morts. Au siège local du parti, les militants viennent prendre des informations. La mine défaite, les yeux rivés sur leur téléphone portable, saluant les nouveaux venus avec chaleur, ils viennent autant pour prendre des nouvelles qu’un peu de réconfort. « Tous les noms des blessés qui nous arrivent, je les connais », soupire Ayse Erdem la coprésidente de la section stambouliote du parti kurde.

Une vingtaine de bus étaient partis d’Istanbul. Elle même a annulé son départ quelques heures avant pour se concentrer sur la campagne. « Chaque jour la situation est bouleversée », souligne de son côté Bircan Yorulmaz, membre du bureau exécutif central du HDP.

Hier, à l’annonce de l’intention du PKK d’établir un cessez-le-feu à partir de demain, on s’est dit ‘ça y est, il y a l’espoir d’une campagne plus sereine’. Mais voilà, cette attaque est intervenue et montre combien l’AKP, qui se nourrit de l’ambiance de violence, la fait monter », assène-t-elle.

Pour les militants du HDP, il ne fait aucun doute que le régime de Erdogan n’est pas étranger à cette attaque, a minima parce qu’il n’a rien fait, expliquent-ils, pour arrêter les commanditaires des précédentes attaques. « Savez-vous que la Turquie considère le PKK, la branche kurde indépendantiste armée, comme un mouvement terroriste mais pas l’Etat islamique ? », rappelle le vice-président du HDP stambouliote. Ancien journaliste, il explique :

« Nous n’affirmons pas que les attentats perpétrés contre nous sont étrangers à Daech comme il a été affirmé par le pouvoir. Mais nous savons que l’AKP leur fournit la logistique et leur prépare le terrain : non seulement les militants de l’EI peuvent entrer et sortir du territoire comme ils veulent mais ils ont des camps d’entraînement ici. »

« Le responsable c’est le pouvoir »

Les noms des victimes continuent d’arriver. Des personnes avec lesquels les hommes et les femmes du parti militent tous les jours. Kübra Meltem Mollaoglu en fait partie. Elle était la candidate du HDP au scrutin du 1er novembre dans la première circonscription d’Istanbul. « Morte en martyr ».

En début d’après-midi, de nouvelles informations troublantes parviennent au parti : des militants ont été placés en garde à vue à Ankara parce qu’ils essayaient d’accéder au lieu du drame pour porter secours au blessés. Et à 16 heures, le terrible bilan tombe. Le bâtiment s’enfonce dans le silence. On ne parle pas, on chuchote. Et beaucoup partent au sit-in qui s’est organisé spontanément devant le lycée Galatasaray à quelques minutes de là. Là-bas aussi, un silence de plomb entrecoupé de slogans : « Salut à ceux qui sont tombés à Ankara », « Vos massacres n’entraveront pas nos demandes de paix » mais aussi « Erdogan, voleur, criminel » ou encore « Le responsable c’est le pouvoir ».

Sous la surveillance de deux canons à eau et d’une trentaine de policiers anti-émeutes équipés de masques à gaz, environ 400 personnes sont venues exprimer leur refus de la violence, leur hostilité au pouvoir mais surtout leur tristesse et leur consternation après les attaques meurtrières du matin. Une femme prend la parole avec émotion. A genou, le poing levé, un joli foulard orange noué sur ses cheveux noirs elle crie : « L’AKP a écrit une page noire de l’histoire, le palais du président est plein de sang. Je m’adresse aux policiers et aux militaires: venez, construisons ensemble la paix. »

Au sud-est où les affrontements ont repris avec les combattants du PKK, les forces armées et de police ne reculent devant aucun acte de violence. 17 enfants font partie des victimes de ces derniers mois. Et la vidéo du corps d’un militant kurde traînée par une voiture de police a scandalisé le pays. Mais les forces de l’ordre connaissent également beaucoup de pertes et pour cette femme à la voix tremblante d’émotion ces effusions de sang doivent cesser.

10.000 personnes dans la rue

Tout autour de la petite place, la foule se presse. Il va être temps de rejoindre la grande manifestation au bout de l’Istiklal. Quelques centaines de mètres à parcourir dans un sens puis dans l’autre, qu’environ 10.000 personnes rejoindront : membres des syndicats, des partis de gauche, d’extrême gauche ou pro-kurdes.

Dans la foule, une pancarte : « 86 vies aujourd’hui. Combien de vie pour chaque siège de député que vous n’êtes pas arrivé à gagner ? »

Sur Twitter, de beaux portraits passent de compte en compte. Hommes ou femmes tout sourire, le jour de leur noce ou bien en vacances. Ceux des 86 victimes de l’attentat d’Ankara.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s