Uruguay : les raisons d’une grève générale

La Tribune, 8 août 2015 :

Des magasins fermés, des taxis à l’arrêt, des transports publics inexistants. Ce sont quelques-unes des scènes qui ont marqué la grève générale du 6 août qui a touché l’ensemble du territoire uruguayen. Le syndicat à l’appel de qui avait été lancé le mouvement, PIT-CNT a évoqué un « succès », tandis que les centrales patronales se lamentaient sur le coût de cet arrêt de travail généralisé, le premier depuis sept ans dans ce petit pays d’Amérique du sud de quelques 3,42 millions d’habitants, coincé entre les deux géants argentins et brésiliens.

L’Uruguay a une longue tradition de grève générale. La plus longue et la plus mythique fut celle de juin 1973 qui, lors de l’instauration du régime militaire, dura deux semaines et se solda par l’arrestation des principaux leaders syndicaux. C’est aussi une grande grève générale qui décida, onze ans plus tard, la junte à organiser la transition vers la démocratie.

Révolte syndicale

Mais la situation actuelle n’a pas grand-chose à voir avec ces épisodes historiques. A la suite de la très grave crise bancaire de 2002, c’est la gauche qui est arrivée au pouvoir en Uruguay en 2005 avec la coalition Frente Amplio (FA). L’an passé, l’ancien président du Frente Amplio de 2005 à 2010 Tabaré Vázquez, a été réélu à la présidence en remplacement du président José Mujica, ancien guérillero du mouvement de guerrilla urbaine Tupamaros, élu en 2010. En théorie, donc, le gouvernement de Montevideo est assez proche de la principale centrale syndicale qui, du reste, par la voix de son leader Fernando Pereira, a eu soin de préciser que son mouvement ne « portait pas contre le gouvernement, mais des mesures que le gouvernement a prises et qui nous semblent aller dans un sens opposé aux avancées démocratiques défendues par le gouvernement. »

La belle décennie de l’Uruguay

Une rhétorique qui, cependant, ne résiste guère aux faits. Le gouvernement de Tabaré Vázquez est confronté à des choix douloureux face au ralentissement économique qui touche l’ensemble des pays émergents et, particulièrement, le sud-est de l’Amérique du sud. Le bilan de la gauche au pouvoir entre 2005 et 2015 est pourtant très flatteur. Après la crise de 2002, le pays a rapidement repris son envol. Sa croissance a atteint en moyenne 5 %, atteignant 8,4 % en 2010 et 7,3 % en 2011. Le pays a bénéficié d’un contexte très favorable : la hausse du prix des matières premières agricoles, sa première source d’exportation et de revenus et l’appétit des investisseurs étrangers pour les pays émergents. A cela s’est ajoutée une politique de redistribution très active des gouvernements du FA, ce qui a soutenu la consommation des ménages. En conséquence, le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat du pays a plus que doublé depuis 2002, passant de 9.174 dollars à 20.556 dollars, selon le FMI. C’est aujourd’hui le troisième pays le plus riche d’Amérique latine derrière l’Argentine et le Chili.

Dégradation conjoncturelle

Mais, comme partout ailleurs dans la région, la situation s’est dégradée depuis 2012. Le tarissement du commerce mondial, la baisse des prix des matières premières, puis du flux de capitaux a réduit la croissance qui, en 2014 n’était plus « que » de 3,3 % et ne sera, avec la récession du voisin brésilien et la stagnation du voisin argentin, que de 2,8 % cette année, toujours selon les projections du FMI. Certes, ces chiffres de croissance ont de quoi faire pâlir d’envie plus d’un pays, y compris dans la région (le Chili ou l’Equateur feront moins bien), mais c’est un ralentissement très sensible pour l’Uruguay. Et surtout pour le budget de l’Etat.

Maîtriser le déficit
Depuis 2010, les dépenses de l’Etat progressent plus vite que les recettes. Ces dernières sont passées de 28,7 % à 30,1 % du PIB, alors que les recettes progressaient de 29,6 % à 33,5 % du PIB. Or, l’Uruguay est encore un pays relativement très endetté pour la région avec une dette publique qui va représenter 64,8 % du PIB cette année. Le gouvernement qui, jusqu’en 2011, était parvenu à réduire cette dette en dégageant des excédents primaires (hors services de la dette) qui avaient atteint jusqu’à 2 % du PIB, est désormais revenu en déficit primaire en 2014 à hauteur de 0,5 % du PIB. Rien de très alarmant, mais l’administration de Tabaré Vázquez entend maîtriser le mouvement et revenir à l’équilibre primaire, sans cependant se jeter dans une austérité féroce.

La baisse du peso
A ceci s’ajoute une inquiétude, elle bien plus préoccupante : l’inflation. Comme la plupart des autres pays émergents, l’Uruguay subit le retrait des investisseurs des monnaies locales. Et comme le pays affiche une balance des paiements encore très déficitaires (4,3 % du PIB en 2014), le peso uruguayen a beaucoup reculé face au dollar étatsunien. Le 17 mai 2013, il fallait 18,9 pesos pour un dollar. Le 3 décembre dernier, il en fallait 23,3, soit 23,2 % de plus. Ce 7 août, le dollar s’échangeait contre 28,4 pesos uruguayens. La dépréciation de la monnaie de la République orientale (nom officiel de l’Uruguay) a donc atteint 50,2 % par rapport à mai 2013 et de 19,5 % par rapport à décembre dernier.

L’inflation s’enflamme
L’impact sur l’inflation a été important. L’objectif de la banque centrale d’une croissance des prix de 3 à 7 % n’est plus tenu depuis 2012. Depuis avril, le taux d’inflation annuel est reparti au-dessus de 8 % et a atteint en juillet 9 %, ce qui a défavorablement surpris les analystes. Le gouvernement entend donc maîtriser la croissance des salaires afin de mettre fin aux « effets de second tour » qui font perdre une partie de la compétitivité gagnée par les exportateurs par la dépréciation monétaire. Aussi reste-t-il fort discret sur ses intentions concernant le salaire des fonctionnaires dans ses projets budgétaires qui seront présentés le 31 août prochain. Le gouvernement soutient aussi les revendications patronales dans le cadre des négociations salariales annuelles : des hausses de 6 à 10 % des salaires sur trois ans.

Conflits sociaux généralisés

Le risque est évidemment de comprimer le pouvoir d’achat et de devoir encore ralentir la croissance, sans compter, évidemment, les effets politiques pour un gouvernement du Frente Amplio. Et c’est en réalité ce message qu’a voulu envoyer le syndicat PIT-CNT au gouvernement. Fernando Pereira réclame une indexation des salaires sur l’inflation et désormais attend la réaction du gouvernement. Mais le ministre des Finances Danilo Astori, a indiqué qu’il n’entendait pas modifier ses positions. Si les partenaires sociaux ne se mettent pas d’accord, le gouvernement appliquera sa proposition de hausses des salaires. Les conflits risquent donc de se poursuivre et Fernando Pereira a promis une année entière de conflit social. Selon l’Université catholique d’Uruguay citée par Bloomberg, le pays a déjà perdu 504.000 jours de travail au premier semestre, du jamais vu depuis les années 1990.

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