Allemagne : 350 000 jours de grèves dénombrés depuis début 2015

Le Temps, 25 juin 2015 :

Crèches, hôpitaux, distribution, poste, trains, transports aériens, etc. Entre janvier et fin mai, on a compté 350 000 jours de grève selon la fondation Hans-Böckler, proche des syndicats, contre 392 000 pour l’ensemble de l’année 2014. L’institut IW, proche du patronat, table, lui, sur 500 000 jours de grève sur le premier semestre 2015, un record depuis 1993.

Le climat social est particulièrement tendu dans le pays en ce début d’été, avec plusieurs rendez-vous importants ces jours-ci. Lundi, les médiateurs désignés par les partenaires sociaux du secteur – communes et syndicat des services Verdi – se sont mis d’accord pour recommander des hausses de salaires de 2 à 4,5% selon les catégories de personnel pour les employés des crèches, en grève depuis des semaines. Ce conflit pourrait donc prendre fin début juillet.

Un compromis sera par contre plus difficile à atteindre, lorsque expirera vendredi matin le temps accordé aux médiateurs de la Deutsche Bahn pour mettre fin au plus dur conflit social connu par la compagnie, avec pas moins de sept grèves en dix mois. Lufthansa est confrontée pour sa part à deux conflits en parallèle, l’un avec le syndicat des pilotes, Cockpit, l’autre avec Ufo qui représente le personnel de cabine. La reprise de la grève est possible pour le 1er juillet.

Le commerce de détail est paralysé dans certaines régions par une série de grèves d’avertissement. Aucune issue en vue chez Amazon, atteint par des grèves tournantes depuis des mois. Pas plus que pour 19 000 postiers qui ont cessé le travail début juin, provoquant un gigantesque embouteillage du courrier. Enfin, cette semaine, le personnel soignant du plus important hôpital universitaire d’Europe, la Charité à Berlin, a repris la grève – annulant 200 opérations programmées par jour – pour réclamer davantage d’infirmières et de médecins, en période d’économies budgétaires. Le mouvement menace de s’étendre au reste du pays.

L’Allemagne, championne de la cogestion, est-elle en train de s’engager sur les traces de la France ou de l’Italie, pays reconnus pour leurs réflexes grévistes? Britta Reh­der, politologue à l’Université de Bochum, relativise: «Le point commun à tous les mouvements actuels est qu’ils concernent les services, constate-t-elle. Or un conflit dans les services a de bien plus lourdes conséquences pour les usagers qu’une grève dans l’industrie.» Une grève d’avertissement d’IG Metall dans la métallurgie en début d’année avait eu un plus gros impact économique, sans que les Allemands – non concernés dans leur quotidien – l’aient remarqué. Dans les faits, 2015 paraîtrait riche en grèves parce que 2014 avait été une année particulièrement pacifique au niveau social, avec un recul du nombre de jours de grève d’un quart par rapport à 2013.

Neuf conflits sur dix concernent aujourd’hui les services. Aux yeux des syndicats, le secteur tertiaire, nettement moins considéré que l’industrie, accuse de considérables retards sur le terrain des salaires et des conditions de travail. «L’essor économique de l’Allemagne n’a pas profité au tertiaire, estime Dierk Hirschel, directeur du département de politique économique du syndicat des services Verdi. Les salaires y ont stagné. Les coûts de personnel y sont de 20% inférieurs à ceux de l’industrie. C’est l’écart le plus important d’Europe.»

L’introduction d’un salaire minimum de 8,50 euros brut de l’heure au 1er janvier augmente la pression à la hausse sur les bas salaires. «La principale question est de savoir si le travail autour de l’être humain a une aussi grande valeur que le travail sur une machine», résume Reinhard Bispinck, spécialiste des questions tarifaires de la fondation Hans-Böckler. Au centre de la mobilisation se trouve la reconnaissance de branches entières telles que les infirmières (chargées chacune de 10 patients, record européen en la matière), les éducatrices de jeunes enfants (payées selon une des grilles tarifaires les plus faibles du pays) ou les livreurs de paquets (payés 50% de moins que les grilles définies par la convention collective des facteurs).

«Il y a de plus en plus de grèves d’avertissement, elles durent plus longtemps et concernent surtout les services, constate Hagen Lesch, de l’institut IW de Cologne, proche du patronat. Les conflits sociaux gagnent en agressivité.» De fait, quatre négociations sur cinq dégénèrent en grèves, selon l’institut. Selon l’IW, la tendance serait liée à la multiplication du nombre de petits syndicats spécialisés comme Cockpit pour les pilotes, GDL pour les conducteurs de train ou Marburger Bund pour les médecins, contraignant la grande centrale des services, Verdi, à sur­enchérir pour ne pas perdre ses adhérents.

Les observateurs proches des syndicats renvoient la balle au patronat, accusé de sous-traiter des pans entiers de leur activité à des filiales maison, comme le fait Deutsche Post, pour rogner sur les salaires. «Le temps du capitalisme rhénan (désignant jusqu’à la réunification un capitalisme social caractéristique de la RFA) est définitivement révolu. Il faut se préparer à davantage de grèves», résume Britta Rehder.

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