Que se passe-t-il en Macédoine ?

Article de « Communisme-Ouvrier n°55 » , bulletin de l’Initiative Communiste-Ouvrière :

Les idéologies identitaires, les barbes, croix et croissants, les grands et petits impérialismes régionaux, l’irrédentisme, les kalachnikovs, tout arrosé de quelques grenades. Qu’est-ce qui se trame encore en Macédoine ?

Cela fera près de 15 ans que l’on n’avait plus à faire à des assassinats massifs, des viols collectifs, des camps de concentration, des flux de réfugiés au nom de telle ou telle « grande » nation ou religion dans les Balkans. Cependant ce 9 mai 2015, les habitants de la ville de Kumanovo, majoritairement albanophone, au nord de Macédoine et dans la région frontalière avec Kosovo, se sont réveillés dans une ambiance qui avait un air étrange des événements meurtriers des années 90 en ex-Yougoslavie et dont aucun d’eux n’était nostalgique. Ce matin là, la police macédonienne a envahi la ville en nombre et en force à la recherche d’un « groupe terroriste ». La confrontation a duré la journée entière. Et de nouveau comme avant, une colonne de réfugiés s’est formée fuyant la ville vers Kosovo et la Serbie.

En fin de journée, la ministre des affaires intérieures a fièrement annoncé que l’action policière a été achevée avec succès : plusieurs quartiers de la ville ont été détruits, près de 2000 personnes ont quitté leur foyer, 14 membres du « groupe armé » ont été tués et 30 ont été arrêtés, 8 policiers sont tués et plus de 40 personnes ont été grièvement blessées. Le communiqué stipulait que les « terroristes » appartenaient à « l’UCK » (l’armée de libération du Kosovo) et qu’une partie de ces personnes venait justement de l’autre coté de la frontière.

Il s’agirait du même groupe armé qui avait attaqué une station de police à la frontière entre Macédoine et Kosovo une vingtaine de jours auparavant. Leur comportement, extrêmement clément envers les policiers sur place, et leur enregistrement vidéo avec un discours incohérent et sans réelle revendication, si ce n’est juste pour faire connaître leur existence à la population macédonienne, laissaient déjà perplexe une bonne partie des médias « indépendants ». Ce groupe a été apparemment si actif dans cette région où « tout se sait » que la population des villages à proximité immédiate a appris son existence dans les médias le lendemain.

Ce qui interrogeait surtout, c’est le contexte dans lequel « l’UCK » a repris ses activités dans la région. Pourquoi ce 9 mai ? Le jour où devaient avoir lieu les grandes manifestations anti-gouvernementales, annoncées depuis trois semaines… seulement deux jours avant l’attaque de la station policière par un groupe n’existant plus et dont la plupart d’ex-leaders font partie de ce même gouvernement macédonien depuis des années. C’était suffisant pour que la plupart des analystes se demandent si la Macédoine ne glisserait pas vers une nouvelle guerre ethnique.

Ce n’est pas la première fois que le sang coule dans cette région qui a connu son conflit armé entre les populations albanophones et makédophones déjà en 2001.

Cette guerre civile s’est soldée par une médiation internationale et la signature des accords d’Ohrid, censé octroyer plus de droits et de liberté à la minorité albanaise et garantir son égalité avec la majorité macédonienne. Mais qui au final ne fait que faire vivre les nationalismes et préparer le pays à des nouveaux conflits.

Il est vrai que, depuis, les Albanais ne sont plus les citoyens de seconde zone mais ces accords mettent tellement l’accent sur l’appartenance ethnique et son représentativité que c’en est devenu presque la seule donne légitime pour l’exercice de la « démocratie ».

La particularité de la multiethnicité macédonienne, renforcée par les accords d’Ohrid, est également son système politique et d’élection. Pendant que les Macédoniens ethniques choisissent la majorité parlementaire (avec un choix entre la coalition des nationalistes de droite, et la coalition des nationalistes de gauche), les Albanais sont invités à choisir l’organisation qui les représentera et entrera en coalition avec la majorité macédonienne afin de former le gouvernement.

Un gouvernement où une minorité est représentée autant que la majorité, c’est une bonne chose, dira-t-on ! Oui sauf lorsque, sans chercher à améliorer les conditions et les libertés de la population, on octroie à des imbéciles corrompus plus de place sous prétexte qui ceux d’en face en ont un peu trop !

Et la Macédoine en est un très bon exemple. Gouvernée depuis 2008 par une coalition composée de VMRO-DPMNE, en apparence juste démo-chrétien mais ultranationaliste orthodoxe, et de DUI, le parti ultranationaliste albanais dont le leader Ali Ahmeti dirigeait également l’UCK-M, la soi-disant « armée de libération nationale », la Macédoine ne s’en sort plus des surenchères identitaires de la classe politique.

Le VMRO, dont le discours nationaliste est surtout orienté contre la Grèce et son quasi-protectorat sur la Macédoine et contre la minorité albanaise, s’est lancée dès l’arrivée au pouvoir dans un vaste projet identitaire censé redécorer le pays aux couleurs de l’ancien Empire d’Alexandre le Grand, dont le VMRO se veut héritière selon l’interprétation erronée d’une histoire falsifiée.

Oui, on devine déjà la déception et le désarroi des courants identitaires français en découvrant que la Macédoine aussi, comme la France, a son armée d’historiens semi-illettrés prêts à n’importe quel moment de falsifier un passé ne leur convenant pas suffisamment, sa batterie des « philosophes dissidents » et des « libres-penseurs » toujours prêts à interpréter et analyser le présent comme ça leur chante et surtout en leur avantage et sans jamais remettre en cause le système socio-économique, son tsunami des nationalistes, de droite comme de gauche, des identitaires, des Le Pen, Dieudonné et autre Soral prêts à nous pourrir l’avenir. Le sommet de cette politique est le projet « Skopje 2014 », d’un coût de près de 300 millions d’euros, qui devra habiller la capitale en Skopje antique avec des dizaines de nouvelles constructions, des palais, des ponts, des places…et au final une statue d’Alexandre le Grand de plus de 30 mettre de haut. Tout censé célébrer le passé glorieux des Macédoniens qui en seraient des descendants directs et héritiers d’Alexandre le Grand.

Et que font les représentants albanais face à cette vague identitaire macédonienne véhiculée par leurs « collègues » de gouvernement ? Ont-ils émis au moins une remarque et critique concrète, au moins de principe ? Comme par exemple que le coût de la statue d’Alexandre le Grand représente le budget total du système éducatif, soit 10 millions d’euros ! Voyons ! Eux, ces nobles cadres de la grande nation albanaise pour qui l’avenir des petits albanais, l’élite de la future « Grande Albanie » qu’ils défendent tant, est d’importance cruciale et primordiale, ils devraient normalement veiller à ce que leur éducation soit garantie !

C’en est rien. Tout ce que les représentants de la minorité albanaise ont répondu à tout ça c’est qu’eux aussi ils veulent des statues ! Trois en tout, évoquant le passé glorieux, cette fois le passé albanais, mais aussi inventé et falsifié que le passé de leurs rivaux. Et qu’importent l’avenir et l’éducation des gosses, macédoniens et albanais.

Ils se sont donc découvert un intérêt commun, diviser davantage et isoler les Albanais et les Macédoniens ethniques dans les faits et jusqu’à leur mémoire collective. Il n’était donc pas étonnant qu’en 2011 et 2012 lors que la jeunesse, ailleurs, menait les révolutions et occupait les places un peu partout dans le monde, en Macédoine, elle a été surtout préoccupée par le passé bien plus que l’avenir et se confrontait à coup de matraques et de lames, sous l’applaudissement et soutien de VMRO-DPMNE, DUI, l’église orthodoxe et l’organisation de la communauté islamique en Macédoine, partageant la même tribune, avec le champagne et le caviar à volonté.

Cependant, dès 2012, les études démontraient que 2 tiers de la population macédonienne n’étaient pas favorable au projet de « Skopje 2014 », la politique du gouvernement (mis en place suite à une élection où l’abstention était de 46%) et plaçaient l’emploi et les salaires au sommet de leurs préoccupations. Les grèves se multiplient touchant tous les secteurs d’activité poussant le gouvernement, constamment à la recherche des intérêts communs entre les nationalistes macédoniens et albanais, à mettre en place une série de lois anti-ouvrières avec l’objectif de restreindre le droit de grève et limiter les possibilités d’organisation, bien entendu les possibilités de toute organisation sur les affinités autres que « nationales et religieuses ».

La plus grande attaque gouvernementale contre le monde du travail était la loi limitant le droit de grève qui est arrivée courant 2014 juste après un mouvement social né d’un rassemblement en soutien à la révolte prolétarienne en Bosnie qui a pris de l’ampleur et s’est transformé en manifestations massives des travailleuses et travailleurs, suivies par la mobilisation des chômeuses et chômeurs, et l’annonce d’une grève générale des employé-es de l’éducation nationale dès septembre 2014. Fin 2014, début 2015 ont été surtout marqués par une forte et longue mobilisation des étudiant-es contre la réforme de l’Université qui au mois de février 2015 a réuni plus de 10 000 personnes dans les rues de Skopje mais aussi dans d’autres villes de Macédoine, y compris dans les régions albanophones. Ce mouvement étudiant a d’ailleurs noué les liens avec les manifestants des universités d’Albanie, notamment Tirana. Nous sommes donc bien loin des divisions nationales, ethniques et religieuses, ce qui provoque une certaine panique et hystérie de la part du gouvernement qui dénonce « la manipulation grecque de la jeunesse macédonienne ». De toute évidence, les nationalistes albanais et macédoniens préfèrent lorsque les jeunes se battent entre eux et pas ensemble contre le gouvernement.

Le mouvement étudiant sort victorieux de sa lutte faisant plier le gouvernement. Mais les manifestations ne s’arrêtent pas là. Depuis février 2015, le NSDP (parti social-démocrate) premier parti de l’opposition publie régulièrement des enregistrements audio des hommes politiques, des ministres et des hauts fonctionnaires. Il y aurait près de 10 000 d’enregistrements audio, de sms, de mails, etc. fait par l’ancien dirigeant des services de renseignements généraux, qui compromettent le gouvernement, prouvant la corruption, les pots-de-vin, les malversations financières, les tractations illégales entre les partis nationalistes, mais aussi une tentative de maquiller le meurtre d’un jeune manifestant tué par la police en 2012. C’est ce dernier enregistrement qui provoque des plus grandes manifestations que ce pays a jamais connu le 6 mai 2015 soldées par une confrontation avec la police devant les bâtiments gouvernementaux et 40 blessés parmi les manifestants.

Une autre manifestation est programmée pour le 9 mai mais les événements de la ville de Kumanovo l’ont empêchée. Certains médias indépendants ont rebaptisé l’UCK en « armée de libération de Gruevski » (le premier ministre et leader de VMRO-DPMNE) et il est vrai que le gouvernement comptait sur ce nouveau regain de tension interethnique pour détourner le regard des problèmes sociaux.

La nouvelle manifestation anti-gouvernementale complètement réussie du 17 mai dans toutes les villes de Macédoine et le camp, avec un drapeau macédonien et un drapeau albanais côte à côte, installé le jour même devant le parlement, nous ferait tout de même penser que les gens, indépendamment de leur origine et religion, ne souhaitent plus regarder en arrière ni reculer.

 

Publicités

Une réponse à “Que se passe-t-il en Macédoine ?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s