La révolte contagieuse d’un ouvrier chinois

Le Devoir, 16 mai 2015 :

L’énergique virage à la hausse qu’ont connu les salaires chinois à partir de 2010 a bouleversé les équilibres de la chaîne de valeur du commerce mondial. Mais ce virage aurait-il pu advenir sans la volonté d’un individu ? En l’occurrence celle d’un homme de 24 ans, originaire du Hunan, identifié par deux journalistes du China News Weekly sous le pseudonyme de Tan Zhiqing.

À partir de mai 2010, les grèves se sont multipliées en Chine, comme ici dans une usine à Kunshan, où les ouvriers exigeant de meilleurs salaires avaient affronté la police.

À partir de mai 2010, les grèves se sont multipliées en Chine, comme ici dans une usine à Kunshan, où les ouvriers exigeant de meilleurs salaires avaient affronté la police.

Début mai 2010, la révolte gronde dans le delta de la rivière des Perles, l’une des régions les plus industrialisées de la Chine où sont implantés les équipementiers des constructeurs automobiles comme Volkswagen ou Toyota.

Dans l’usine de transmissions Honda de Nanhaï, dans laquelle travaille Tan Zhiqing depuis presque trois ans, les ouvriers sont découragés : la majoration du salaire minimum mensuel de 831 yuans (161 $CAN) à 994 yuans (192,5 $CAN) annoncée par l’administration locale le 1er mai a été en partie annulée par la direction du site, qui a réduit de presque autant les avantages sociaux. Au final, le gain n’est que de 34 yuans (6,5 $CAN) par mois.

Le 17 mai 2010, Tan Zhiqing, au lieu de rejoindre son poste de travail, appuie sur le bouton d’arrêt d’urgence et stoppe la production. Dans la foulée, 50 autres travailleurs débrayent. Quatre heures plus tard, ils sont 100 à rencontrer l’équipe chargée du management. Des négociations sont prévues pour les 20 et 21 mai. Elles échoueront. Le 22 mai, Tan entraîne 300 ouvriers pour un sit-in. Les patrons annoncent son licenciement. La grève s’intensifie jusqu’à attirer l’attention des médias internationaux. Le 4 juin, sous la pression, la direction accorde 500 yuans (97 $CAN) de plus par mois, soit 24 % d’augmentation. Succès inespéré. La grève se répand comme une traînée de poudre. Elle obligera Honda à arrêter la production dans quatre de ses établissements. Selon la fédération syndicale de Guangzhou, plus de 100 grèves éclatèrent les jours suivants.

Le 6 juin, Foxconn, en réponse au scandale des suicides à répétition, annonce qu’elle relève les salaires mensuels de 1200 à 2000 yuans (60 % d’augmentation). Autour de l’usine Toyota de Nansha, 8 des 14 principaux fournisseurs connurent des conflits sociaux. Tous débouchèrent sur des augmentations significatives.

Le tournant de Lewis

Le 10 juin, Kevin Hamlin, analyste chez Bloomberg, estime que la Chine a atteint le « tournant de Lewis » (du nom de l’économiste Arthur Lewis, Prix Nobel 1979), c’est-à-dire le moment critique où la main-d’oeuvre d’une économie émergente n’est plus considérée comme illimitée, ce qui entraîne des hausses de salaire.

En octobre, Yiping Huang, chercheur à l’Université de Pékin, affirme que « les économistes refusent encore l’idée que la Chine se rapproche du tournant de Lewis […], mais les milieux d’affaires considèrent y être, car il est de plus en plus difficile de trouver des employés, et les coûts salariaux grimpent en flèche ». Le salaire minimum augmentera en 2010 de 22,8 %, alors qu’il n’avait gagné que 12,5 % par an entre 2006 et 2010. Ce qui fera dire en 2011 à Geoffrey Crothall, du China Labour Bulletin : « La course planétaire qui consiste à produire au plus bas coût est terminée […]. On peut trouver des travailleurs moins chers en dehors de la Chine, mais il est impossible d’en trouver autant. »

Depuis le printemps 2010, les conflits sociaux n’ont plus cessé. La Ligue des droits de l’homme rapporte que « la nouvelle génération de salariés supporte moins bien des conditions de travail éprouvantes ». Il ne se passe plus un seul jour sans qu’une grève surgisse, à l’instar de ce débrayage en mars 2015 chez des fournisseurs de Nike et de Reebok, où 5000 employés ont fait la grève. Les téléphones portables et les réseaux sociaux jouent dorénavant un rôle-clé en disséminant des informations continues auprès de millions de travailleurs, aussi qualifiés de « rebelles digitaux ».

Par ailleurs, la majorité des multinationales occidentales ont mis en place des programmes d’achat responsable pour inciter leurs fournisseurs à instaurer des conditions de travail décentes. Ces entreprises ne le font pas seulement pour minimiser le risque de mauvaise réputation, mais aussi pour sécuriser leur approvisionnement. « Une meilleure transparence et l’implication des différents maillons dans une démarche de progrès ne sont pas qu’un moyen d’améliorer l’image des donneurs d’ordres. C’est avant tout une volonté d’adaptation afin de sécuriser le business », commente Nathalie Perroquin, vice-présidente « responsabilité sociétale » du groupe Coty.

Mondialisation débridée

Le 28 mars 1985, à 10 heures, Ronald Reagan lançait la journée de courtage à Wall Street en frappant la cloche de la Bourse de New York et en s’exclamant : « We are going to turn the bull loose » (que l’on peut traduire par « Nous allons libérer les forces du marché »), marquant ainsi le point de départ symbolique d’une mondialisation débridée. Les historiens retiendront-ils que, 25 ans après, le 17 mai 2010, à 7 h 50, Tan Zhiqing lui répondait en tapant sur le bouton d’arrêt d’urgence d’une usine sino-japonaise en criant : « Don’t work for such low wages ! » (« Ne travaillez pas pour des salaires aussi bas ! ») ?

Ce geste ne fut certes que la manifestation d’une orientation de fond déjà entamée : ce type d’incident n’était pas le premier, et la tendance se serait inévitablement confirmée trois ou six mois plus tard. Qu’est-ce que six mois à l’échelle de la mondialisation ? Pas grand-chose. En revanche, pour une famille pauvre du centre de la Chine qui hésite entre envoyer sa fille à l’école ou la faire travailler, quelques centaines de yuans supplémentaires sur trois ou six mois peuvent engendrer une différence quasi existentielle.

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