Caroline du Sud : derrière la mort de Walter Scott, l’ombre de la ségrégation

Les Inrocks, 11 avril 2015 :

L’affaire Walter Scott, un homme noir de 50 ans abattu par un policier blanc, illustre un fait : l’Etat de Caroline du sud s’affranchit difficilement de son passé ségrégationniste.

Impossible de prévoir si la Caroline du Sud sera le théâtre d’émeutes, mais les derniers développements rendent l’hypothèse improbable. Contrairement à la police de Ferguson – dont la gestion de la mort de Michael Brown a entraîné le chaos cet été – des leçons semblent avoir été retenues à North Charleston, et la mise en examen du policier a permis de réduire la pression.

Les autorités n’ont pas défendu bec et ongles le témoignage du policier, qui avait d’abord déclaré que Scott cherchait à s’emparer de son Taser. Le chef de la police a, au contraire, fait preuve de contrition et a proposé d’escorter les funérailles du citoyen exécuté. Toutefois, l’affaire Walter Scott illustre un fait : la Caroline du Sud s’affranchit difficilement de son passé ségrégationniste.

Le drapeau confédéré flotte sur le Capitole

Les choses évoluent à leur rythme dans le Palmetto State, sous l’ombre du drapeau confédéré, qui flotte toujours devant le fronton du capitole de Columbia. La NAACP (l’association nationale pour l’avancement des gens de couleur, une des plus grosses ONG du pays en matière de lutte pour les droits civiques) réclame son retrait depuis de nombreuses années. Au mois de mars, elle a usé d’un levier médiatique : la tenue d’un match de basket universitaire comptant pour le March Madness, un tournoi qui génère des millions de dollars en droits télés. La gouverneure de l’Etat Nikki Haley a une nouvelle fois refusé : “on ne s’attend pas à ce que des gens qui ne sont pas de Caroline du Sud comprennent les dynamiques de cet Etat, mais revenir là-dessus ne fait pas partie de l’agenda de la gouverneure”, a expliqué son porte-parole.

Le drapeau est aussi très populaire sur les plaques d’immatriculation : pour quelques dizaines de dollars les Caroliniens peuvent choisir de la décorer aux couleurs sudistes. D’autres Etats du Sud réfléchissent à la fin de cette pratique : la Cour suprême du Texas tranchera cet été. Ce drapeau redevient en tout cas un point de fixation entre communautés suite à la bavure. Le président de la branche locale de la NAACP, Lonnie Randolph, a insisté sur le fait que l’Etat soit dirigé par une “majorité blanche”, qui opère avec “une mentalité confédérée”, invoquant là aussi le drapeau sudiste flottant devant le lieu du pouvoir, “le symbole le plus clivant et le plus haineux de toute l’histoire de cette nation”.

A noter également : en Caroline du Sud, les monuments aux morts des deux Guerres mondiales listent les morts “blancs” et les morts “de couleur” sur deux plaques différentes. C’est le cas dans d’autres Etats du Sud comme la Louisiane : les monuments ont été construits bien avant la fin de la ségrégation. Un projet de loi pour remplacer ces monuments au morts a tourné court, la chambre basse de Columbia ayant voté contre.

Un golf et des serviteurs

Sur une île de la côte au large de Charleston, à 15 km au sud du parc où a succombé Walter Scott, une autre affaire délicate concerne des soupçons d’esclavage moderne dans un somptueux complexe de golf, avec la bénédiction d’un sénateur. Sur une façade atlantique préservée, sauvage, Kiawah Islandiii recèle un luxueux complexe hôtelier avec de splendides demeures coloniales et un excellent accueil, dans la tradition hospitalière du Sud. Le Kiawah Island Golf Resort est une destination touristique de luxe avec cinq parcours 18 trous. Les chambres se négocient autour de 1 000 dollars la nuit.

L’ONG Southern Poverty Law Center (SPLC) poursuit l’hôtel pour avoir employé un demi-millier de travailleurs saisonniers jamaïcains pour entretenir le site et l’hôtel (jardinage, laverie, plonge, ménage), et les avoir floués sur les salaires durant plus de trois ans. Les Jamaïcains étaient venus aux Etats-Unis par l’intérmédiaire d’un visa spécial, le H2-B ; un sénateur de Columbia a fait du lobbying auprès du ministère du Travail pour que l’opération réussisse. Problème : le propriétaire n’a pas remboursé les travailleurs des centaines de dollars payés pour le visa, ni des frais pour venir aux Etats-Unis, comme le veut la loi. Les travailleurs devaient aussi payer des frais de transports et d’hébergement (ils logeaient dans un immeuble à une heure de route de l’île et étaient affrétés en bus, d’après le procès verbal)

Au bout du compte, les travailleurs jamaicains ont été payés moins que le Smic (en Caroline du sud, 7,25 $ de l’heure) et le SPLC parle de travailleurs réduits à l’état d’esclavage modernes : “Le golf ne voulait pas d’employés, ils voulaient des Kleenex. Des serviteurs souriants”, a déclaré Sarah Rich, une avocate du SPLC. Un tribunal fédéral examine actuellement la plainte.

Mortalité infantile : comparable à la Syrie dans certains comtés

Le Post and Courier, quotidien régional de Charleston, a fort a faire en ce moment et devient une source d’information de première importance au sujet du meurtre. Le mois dernier, le journal a aussi consacré une longue enquête sur la mortalité infantile dans les comtés ruraux de l’Etat. Ce taux est un indice fiable du développement d’un territoire et le journal s’était demandé pourquoi, dans certaines campagnes, il était presque aussi élevé que ceux de pays en proie à la guerre civile comme la Syrie. Le journal a même surnommé une région de l’Etat “The Cradle of Death” (“le berceau de la mort”), parce que les bébés de moins d’un an y meurent deux fois plus qu’ailleurs, et les nouveaux-nés noirs trois fois plus.

Les statistiques du ministère de la santé de Caroline du Sud, qui permettent de faire des comparaisons par couleur de peau et l’enquête apportent des éléments de réponse. Les centres urbains comme Charleston ou Greenville concentrent la majorité des 500 obstétriciens de l’Etat. Mais dans huit comtés sur 46, on n’en dénombre pas un seul. Des campagnes de Caroline du Sud sont des déserts médicaux, parce que des familles pauvres sans couverture maladie ne peuvent pas se payer une visite et que les docteurs n’y gagneraient pas assez d’argent en s’y installant. Le problème touche davantage les noirs pauvres de la campagne. Le journal rapporte que les femmes pauvres de Caroline du Sud, surtout si elles sont à la campagne, n’ont aucun accès aux soins : “Il est courant que le jour de leur accouchement soit le premier où elle rencontre un docteur.”

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