Il y a 95 ans : La classe ouvrière brise le putsch de Kapp

Allemagne Mars 1920 : voulant prendre leur revanche sur une classe ouvrière qui, si elle n’a pas pris le pouvoir, a mis fin à la guerre, chassé le Kaiser et imposé un certain nombre de revendications comme les 8 heures, des généraux réactionnaires, von Lüttwitz et von Kapp, tentent de prendre le pouvoir et d’imposer une dictature militaire.

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Le 13 mars 1920, une brigade de 6 000 hommes fondée par le capitaine Ehrhardt et commandée par le général von Lüttwitz marche sur Berlin, afin de soutenir Kapp. L’armée refuse de tirer sur les insurgés (« La Reichswehr ne tire pas sur la Reichswehr »). Le gouvernement fuit la capitale et se replie à Stuttgart.

Kapp forme alors un nouveau gouvernement provisoire. Mais il est confronté à une grève générale de quatre jours déclenchée par les syndicats et les partis ouvriers (SPD, USPD et KPD), qui bloque toute l’économie. Dans la Ruhr, les ouvriers prennent les armes pour repousser les troupes réactionnaires et créent la Rote Ruhrarmee, l’Armée rouge de la Ruhr. Le 17 mars 1920, l’Armée rouge de la Ruhr attaque le Freikorps Lichtschlag du capitaine Hasenclever, partisan de Kapp. Les ouvriers prennent armes et munitions et 600 paramilitaires du Freikorps Lichtschlag sont arrêtés. Le 17 mars, Kapp est contraint de fuir vers la Suède. Le coup d’Etat militaire échoue face à la mobilisation de la classe ouvrière.

Le 20 mars, des conseils ouvriers sont mis en place et prennent le pouvoir dans certaines villes de la Ruhr. La Reichswehr qui refusait de défendre le gouvernement face au putsch d’extrême-droite, se met cette fois en marche pour réprimer le soulèvement ouvrier. Une nouvelle grève générale mobilise 30 000 mineurs (75 % de la population active de la région) et le soulèvement s’étend à Düsseldorf et Elberfeld en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

Armée rouge de la Ruhr

Armée rouge de la Ruhr

Le 2 avril 1920, les unités de la Reichswehr envahissent la Ruhr et le soulèvement est réprimé dans le sang. 150 à 300 ouvriers sont tués.

Mémorial des combattants de l'armée rouge à Hagen (Ruhr)

Mémorial des combattants de l’armée rouge à Hagen (Ruhr)

Extraits de Révolution en Allemagne (Pierre Broué) :

Dès le 14 mars, qui est pourtant un dimanche, il est possible de mesurer l’emprise et l’ampleur du mouvement. Les trains s’arrêtent les uns après les autres. A Berlin, à 17 heures, il n’y a plus ni trams, ni eau, ni gaz, ni électricité. Un peu partout éclatent des bagarres entre militaires et ouvriers. La veille, il y a déjà eu des réactions: à Chemnitz, à l’initiative des communistes que dirige Brandler, constitution d’un comité d’action comprenant les syndicats et tous les partis ouvriers : il prend les devants, en l’absence de troupes, constitue une milice ouvrière, l’Arbeiterwehr, qui occupe la gare, la poste, l’hôtel de ville. A Leipzig, les négociations sont entamées entre partis ouvriers, mais les communistes refusent de signer le texte préparé par les autres organisations pour appeler à la grève générale. Dans la nuit du 13 au 14, les premiers incidents violents se produisent à Dortmund, entre police et des manifestants ouvriers. Le 14, les premiers combats commencent dans la Ruhr. Le général von Watter donne à ses troupes l’ordre de marcher sur Hagen, où les ouvriers s’arment : social-démocrates et indépendants lancent un appel commun à la grève générale . A Leipzig, les hommes des corps francs ouvrent le feu sur une manifestation ouvrière : il y a vingt-deux morts, et les combats se poursuivent. A Chemnitz, les organisations ouvrières décident la constitution immédiate d’une milice ouvrière de 3 000 hommes. A Berlin, prenant conscience de son erreur initiale, la centrale du K.P.D. (S) rédige un nouvel appel, qui reste cependant encore en retard sur le développement de la lutte puisqu’il ne fait pas sien le mot d’ordre d’ « armement du prolétariat » :

« Pour la grève générale! A bas la dictature militaire! A bas la démocratie bourgeoise! Tout le pouvoir aux conseils ouvriers! (…) A l’intérieur des conseils, les communistes lutteront pour la dictature du prolétariat, pour la république des conseils! Travailleurs! N’allez pas dans les rues, réunissez-vous tous les jours dans vos entreprises! Ne vous laissez pas provoquer par les gardes blancs! ».

En fait, dès le 15 mars le gouvernement Kapp-Lüttwitz est complètement paralysé. Le socialiste belge Louis De Brouckère écrit : « La grève générale (…) les étreint maintenant de sa puissance terrible et silencieuse ».

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Appel à la grève générale à Mannheim

Tout est mort dans Berlin, où le pouvoir ne parvient pas à faire imprimer une seule affiche. Au contraire, dans la Ruhr, où le corps franc Lichtschlag s’est mis en mouvement, il a été tout de suite attaqué par des détachements d’ouvriers armés. On se bat, de même, à Leipzig, à Francfort, à Halle et à Kiel. Les marins de Wilhelmshaven se sont mutinés, et arrêtent l’amiral von Leventzow et quatre cents officiers. A Chemnitz, toujours sous l’impulsion des communistes, un comité d’action formé de représentants des partis ouvriers appelle les ouvriers à élire leurs délégués aux conseils ouvriers d’entreprise. Quelques heures plus tard, ces délégués, désignés par 75 000 ouvriers au scrutin de liste à la proportionnelle, élisent à leur tour le conseil ouvrier de la ville : dix communistes, neuf social-démocrates, un indépendant et un démocrate. Heinrich Brandler est l’un des trois présidents de cet organisme révolutionnaire, dont l’autorité et le prestige s’étendent sur toute une région industrielle où les forces de répression sont désarmées ou neutralisées, et les ouvriers armés. Il écrira quelques mois plus tard, non sans fierté:

« A Chemnitz, nous avons été le premier parti à lancer les mots d’ordre de grève générale, désarmement de la bourgeoisie, armement des ouvriers, réélection immédiate des conseils ouvriers politiques. Nous avons aussi été les premiers, grâce à la force du parti communiste, à faire passer ces mots d’ordre dans la réalité ».

Un danger nouveau apparaît pourtant, précisément dans la région même où les initiatives des communistes de Chemnitz semblent permettre la construction d’un solide front de résistance ouvrière aux putschistes. Un militant du K.P.D. (S), Max Hoelz, a été au cours de l’année 1919 l’organisateur de violentes manifestations de chômeurs dans la région de Falkenstein. Menacé d’arrestation, il est passé ensuite dans la clandestinité, où il s’est lié avec des éléments activistes de l’opposition, et a organisé, dans cette région misérable de l’Erzgebirge-Vogtland écrasée par un chômage général, des détachements armés, sortes de « guérilleros urbains », groupes de chômeurs ou de tout jeunes gens armés qui s’en prennent aux policiers et parfois aux caisses des usines et aux banques, ou aux agents patronaux. Dans cette région ravagée par la crise, il fait figure, après ses trois arrestations et ses trois évasions, de Robin des bois des temps modernes. Dès la nouvelle du soulèvement de Kapp, il attaque, se fait ouvrir les portes de la prison de Plauen, recrute et organise sommairement des unités de guérillas qu’il baptise « gardes rouges» et commence à harceler la Reichswehr, organisant des raids contre ses détachements isolés, pillant magasins et banques pour financer ses troupes et ravitailler de façon spectaculaire les habitants des faubourgs ouvriers. (…)

Dans la Ruhr, un phénomène comparable, mais qui entraîne des masses ouvrières plus nombreuses, donne naissance à ce qu’on appellera l’« armée rouge » : un comité d’action formé à Hagen sous l’impulsion des militants indépendants Stemmer, un mineur, et Josef Ernst, métallo, crée un « comité militaire » : en quelques heures, 2 000 travailleurs en armes marchent sur Wetter, où les ouvriers sont aux prises avec les corps francs.

Armée rouge de la Ruhr

Armée rouge de la Ruhr

Le 16 mars, il semble qu’on se batte ou qu’on s’y prépare dans l’Allemagne entière, sauf peut-être dans la capitale, où la supériorité militaire des troupes semble écrasante. L’armée rouge des ouvriers de la Ruhr marche sur Dortmund. Les corps francs et la Reichswehr tiennent le centre de Leipzig contre des détachements ouvriers improvisés. A Kottbus, le major Buchrucker donne l’ordre de fusiller sur place tout civil porteur d’armes. A Stettin, où s’est constitué un comité d’action sur le modèle de Chemnitz, c’est dans la garnison qu’on se bat entre partisans et adversaires du putsch. De la prison berlinoise où il est détenu depuis plusieurs semaines, Paul Levi écrit à la centrale une lettre d’une grande violence : il critique sa passivité et son manque d’initiative, son aveuglement devant les possibilités offertes aux révolutionnaires par la lutte contre le putsch. D’ailleurs, dans l’ensemble du pays, et à l’exception de Berlin, les responsables communistes ont réagi comme lui. Les militants de la Ruhr ont appelé à l’armement du prolétariat et à l’élection immédiate de conseils ouvriers d’où seraient exclus les partisans de la démocratie bourgeoise. Les courriers qui ont apporté les instructions élaborées le 13 par la centrale ont été partout fraîchement reçus et les ordres détruits. Presque chaque fois, sans tenir compte des instructions centrales, les communistes ont appelé à la grève générale et participé à son organisation. (…)

A Berlin, Kapp, aux abois, négocie avec le vice-chancelier Schiffer, qui représente le gouvernement Bauer. Kapp accepte dans l’intérêt commun que le général Groener tente une médiation auprès du président Ebert. Mais Ebert ne se presse pas. Kapp, aux prises avec la grève générale, lutte en réalité « contre des problèmes qui dépassent les forces humaines », selon l’expression de Benoist-Méchin. Son gouvernement est en quelque sorte suspendu dans le vide. Le pain, la viande commencent à manquer dans la capitale. Le directeur de la Reichsbank refuse de payer les dix millions de marks que lui réclame Kapp. Le 16 mars, à 13 heures, celui-ci donne l’ordre « de fusiller les meneurs et les ouvriers des piquets de grève à partir de 16 heures ». Cette fois, c’est le grand patronat lui-même qui s’émeut devant une mesure qui risque de déclencher la guerre civile; à la tête d’une délégation, Ernst von Borsig en personne assure à Kapp qu’il faut renoncer à la force :

« L’unanimité est si grande au sein de la classe ouvrière qu’il est impossible de distinguer les meneurs des millions d’ouvriers qui ont cessé le travail ».

Manifestation contre le putsch de Kapp à Berlin

Manifestation contre le putsch de Kapp à Berlin

Les ouvriers de la Ruhr ont repris Dortmund à six heures du matin. Dans la nuit du 16 au 17, un régiment de pionniers se mutine à Berlin même, emprisonne ses officiers. Il faut l’intervention du fer de lance du putsch, la brigade de marine Ehrhardt, pour obtenir leur libération. Si les putschistes s’obstinent, la guerre civile est inévitable et la victoire ouvrière probable, tant sur eux que sur le gouvernement, dont la base et les possibilités d’action se restreignent d’heure en heure, puisque l’armée, putschiste ou « neutre », a cessé désormais d’être sûre.

Le 17 mars, Kapp, qui a pris conscience de sa défaite, choisit la fuite. Pressé par des officiers plus politiques que lui de mettre fin à l’aventure, le général von Lüttwitz l’imite à quelques heures de distance, laissant même au vice-chancelier Schiffer le soin de rédiger sa lettre d’explication. Ses adjoints, qui ne répondent déjà plus de leurs troupes, demandent que le commandement soit remis à un général qui ne se soit pas compromis dans le putsch : von Seeckt sera cet homme providentiel. Au total, le putsch n’a pas duré plus d’une centaine d’heures, et il a bel et bien été écrasé par la réaction ouvrière, au premier chef la grève générale.

Mais les conséquences n’en sont pas épuisées. Le même jour en effet éclatent à Berlin les premiers combats armés : échange de coups de feu à Neukölln, construction de barricades par les ouvriers à la porte de Kottbus. A Nuremberg, la Reichswehr tire sur une manifestation ouvrière, faisant vingt-deux morts et déclenchant en contre-coup une véritable insurrection. A Suhl, les milices ouvrières s’emparent d’un centre d’entraînement de la Reichswehr et y mettent la main sur un important stock d’armes et de munitions. A Dortmund, la police, contrôlée par les social-démocrates se range du côté de l’« armée rouge » contre les corps francs. Partout la grève générale se poursuit. La question est désormais de savoir si la fuite précipitée de Kapp va permettre de l’arrêter, et à quel prix, ou bien si la vague révolutionnaire imprudemment soulevée par les kappistes conduit à une nouvelle guerre civile.

Si, en effet, cette fois, l’Allemagne ne s’est pas couverte d’un réseau de conseils ouvriers élus – Chemnitz et la Ruhr demeurent l’exception -, elle l’est en revanche d’un réseau serré de comités exécutifs (Vollzugsräte) ou comités d’action, formés par les partis et syndicats ouvriers et que la lutte contre les putschistes et l’organisation de la défense ont conduits à jouer le rôle de véritables pouvoirs révolutionnaires, posant, dans la pratique, et au cours même de la grève générale le problème du pouvoir et celui, plus immédiat, du gouvernement.

Les conséquences politiques du putsch sont en réalité plus profondes encore. Même dans les régions où il ne s’est créé ni conseils ouvriers ni milices ouvrières, même là où les travailleurs se sont contentés de suivre l’ordre de grève sans prendre les armes, la secousse a été sérieuse. Pour des millions d’Allemands, l’initiative des chefs militaires signifie en effet la faillite de la direction social-démocrate : Noske, « socialiste des généraux », lâché par eux une fois sa besogne accomplie, est complètement discrédité et sa carrière politique se termine.

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