Au Kenya, les épineuses roses de la Saint-Valentin

Guinée Plus, 14 février 2015 :

Il est 8 heures et on entend les oiseaux chanter dans la serre. Jemima Wanjiku fredonne, elle aussi, quelques notes en enfilant ses gants. Sécateur en main, elle parcourt les longues allées de rosiers à la recherche des boutons presque éclos, coupe les tiges et les rassemble sans même interrompre sa marche.

Immédiatement après leur récolte, les fleurs sont transportées dans l’atelier attenant. Là, l’effervescence règne. Des centaines de petites mains saisissent, sectionnent, effeuillent, ajustent et rassemblent les tiges en bouquets. Le temps est compté. Ces roses, cultivées par la ferme horticole Wildfire sur le lac Naivasha, à une centaine de kilomètres au nord de Nairobi, au Kenya, doivent arriver le lendemain sur les étals français, anglais ou néerlandais pour la Saint-Valentin.

« Les ouvrières ont trente minutes entre la récolte et la mise en chambre froide, à 4 °C. Après, les fleurs risquent de s’ouvrir. Or les consommateurs veulent qu’elles tiennent au moins sept jours dans leur vase », explique Peter Szapary, le directeur autrichien de la ferme.

Entre 70 000 et 80 000 roses, d’une palette allant du rouge au jaune, sortent tous les jours de ses entrepôts. Direction l’Europe, à 7 000 kilomètres de là, mais aussi les Etats-Unis, l’Australie et le Japon. Peter Szapary a choisi de ne pas augmenter sa production pour la fête des amoureux. « J’ai des accords de vente à l’année avec des supermarchés », justifie-t-il. Mais la plupart des soixante fermes de fleurs installées autour du lac Naivasha, elles, mettent les bouchées doubles. « La Saint-Valentin représente 30 % de la production annuelle de fleurs dans notre pays », calcule Jane M. Ngige, directrice générale du Kenya Flower Council (KFC), l’organisation professionnelle du secteur.

Controverse

Depuis une vingtaine d’années, le Kenya s’est fait connaître pour sa production de fleurs. Avec 125 000 tonnes en 2013, c’est le quatrième exportateur au monde, et le premier vers l’Europe. Un marché évalué à 500 millions de dollars (441 millions d’euros) par an. A 60 %, ces fleurs sont des roses.

Un tiers de cette production est concentrée autour d’un seul et même endroit : le lac Naivasha, magnifique étendue d’eau de 150 km2, bordée de volcans à 1 900 mètres d’altitude sur les hauts plateaux kényans. Les hippopotames, les flamants roses, les pélicans et les cormorans en partagent les rives avec d’interminables rangées de serres vertes et blanches.

Des serres de roses bordant le lac Naivasha.

« Les premiers Néerlandais se sont installés ici à la fin des années 1970, car les conditions climatiques y sont similaires toute l’année à l’été en Europe : il fait chaud en journée [30 °C], frais la nuit [13 °C] et cette différence de température est bonne pour les roses », explique Peter Szapary. Autres atouts : Naivasha est l’un des deux seuls lacs kényans d’eau douce de la vallée du Rift ; l’aéroport de la capitale, Nairobi, d’où partent tous les soirs des cargos emplis de fleurs, ne se trouve qu’à une heure et demie de route ; et surtout, la main-d’œuvre y est très bon marché.

Mais il y a une dizaine d’années, ce secteur prospère s’est retrouvé au cœur d’une controverse : l’exploitation et même l’intoxication des salariés, l’emploi massif de pesticides ou encore le gaspillage d’eau ont été régulièrement dénoncés par les médias étrangers. Conscients de l’importance de leur image de marque face à leurs concurrents colombiens ou équatoriens, les producteurs kényans, réunis dans le KFC, ont entrepris de « verdir » le secteur. « A la création du KFC en 1996, l’industrie horticole utilisait beaucoup de pesticides et d’engrais. Nous avons alors adopté un code de bonnes pratiques, et nous en sommes aujourd’hui à la neuvième version, avance fièrement Jane M. Ngige. Nos producteurs exportent des fleurs cultivées de manière responsable tant pour l’environnement que pour les salariés. »

Moins de 2 euros par jour

Lorsque l’on cherche à vérifier ces informations sur le terrain, on se heurte rapidement aux barrières de fermes ultrasécurisées, derrière lesquelles les journalistes ne sont pas les bienvenus. Pour parler librement aux milliers d’ouvriers qui affluent du pays tout entier, il faut se rendre dans les nombreux bidonvilles qui ont poussé à proximité des serres. Karagita est l’un des plus importants, avec ses commerces et ses habitations faites de tôle et de terre, ses amas de détritus et ses chemins cabossés pour toute route. Si l’électricité y est installée, point d’arrivée d’eau ni d’égouts.

A Karagita, un petit village au bord du lac Naivasha. La plupart des habitants travaillent dans les fermes horticoles.

Vers 17 heures, les bus affrétés par les horticulteurs déposent les travailleurs à l’entrée du village. James Kihara Ndung’u, grand gaillard de 26 ans, tente de leur vendre quelques calendriers disposés dans une brouette. Lui aussi a passé la journée dans une ferme, Nini Ltd., pour laquelle il effectue de la maintenance depuis six ans. Mais, faute de revenus suffisants, il multiplie les petits boulots le soir. « Je gagne 200 shillings kényans [1,93 euro] par jour. C’est tellement peu que je ne parviens pas à économiser pour reprendre mes études », se désespère-t-il en exhibant sa fiche de paie.

Si l’entreprise lui alloue également 2 000 shillings mensuels (19 euros) pour se loger, l’enveloppe lui permet tout juste de se payer un logement sommaire, un peu à l’écart du centre de Karagita. Une pièce aveugle de 8 m2 fait office de salon et de chambre à coucher. Les habits sont suspendus au mur tandis qu’un tissu tendu cache un débarras. Les toilettes et la douche communes se situent à l’extérieur. « Je ne pourrai pas me marier et fonder une famille dans cette situation, poursuit-il. Je cherche n’importe quel travail mieux payé, même nettoyer les sanitaires. »

Concurrence éthiopienne

Dans un pays où 40 % de la population est au chômage, la floriculture, qui emploie 500 000 personnes, dont 100 000 dans les fermes, est malgré tout perçue comme un eldorado. Reste qu’avec 6 000 shillings (58 euros) en moyenne par mois, les salaires sont à peine supérieurs au minimum légal (5 000 shillings) et les horticulteurs, pourtant souvent labellisés commerce équitable, comptent bien préserver leurs marges. « Si les salaires augmentent, il n’y aura plus personne d’ici cinq ans. On partira tous s’installer en Ethiopie », menace Peter Szapary. Car le voisin africain, moins regardant sur les standards sociaux et environnementaux, se lance dans la production de fleurs armé d’une main-d’œuvre encore meilleur marché.

C’est là toute la difficulté des syndicats qui œuvrent dans les fermes : améliorer les conditions de travail des ouvriers tout en préservant un emploi fragile. « Les tenues de protection contre les pesticides sont maintenant obligatoires, se félicite Samuel Otieno, responsable local de la Kenya Plantation and Agricultural Workers Union, qui représente 20 000 ouvriers. En revanche, beaucoup se plaignent du rythme de travail demandé par les employeurs, parfois impossible à tenir. » Dans la ferme Wildfire, les salariés, à 60 % des femmes, doivent rassembler en bouquets un quota de 2 700 roses par jour.

Cette production intensive, ainsi que la population croissante qu’elle attire, n’est pas sans conséquences sur l’écosystème de Naivasha. Une virée en bateau permet de se rapprocher des immenses pompes rouges installées par les fermes dans le lac pour irriguer les cultures. Wildfire puise par exemple 2 000 m3 chaque jour pour arroser ses fleurs entre 7 heures et 13 heures. « Il y a deux ans, on a mis en place un plan d’allocation de l’eau : le gouvernement accorde des permis et on doit réduire les quantités pompées si le niveau du lac baisse », assure Peter Szapary. Mais il reconnaît : « Il y a toujours des moutons noirs : certaines fermes pompent l’eau sans autorisation. »

Les ouvrières assemblent les roses dans les ateliers avant leur expédition en Europe.

En 2009, quand le lac était au plus bas, les horticulteurs ont été accusés de l’assécher. Aujourd’hui, en raison de pluies très denses, le niveau est considérablement remonté, ce qui permet aux agriculteurs d’affirmer que les variations du lac sont d’ordre géologique. « Au début du XXe siècle, le lac a par deux fois été totalement à sec, confirme Lovat Carnelley, membre de l’association des riverains du lac, qui tient un camping-restaurant au bord de l’eau. Mais actuellement, il n’est pas aussi haut que les autres de la vallée du Rift. » Il craint qu’une « nouvelle période de sécheresse dure plus longtemps à cause de la pression humaine sur les ressources hydrologiques »

Eau contaminée

L’association dénonce également la présence d’engrais et de pesticides dans l’eau. Si des fermes ont mis en place des cultures hors-sol, avec un système de traitement et de recyclage des effluents, d’autres continuent de rejeter leurs eaux usées dans le lac. « Beaucoup de petites plantations n’ont pas les moyens de se payer des systèmes de filtration ou ne respectent pas les zones ripariennes, tampon entre les cultures et le lac, reconnaît Carol Mutiso, qui travaille au sein d’Imarisha Naivasha, un partenariat public-privé pour un développement durable du lac. Les lois existent, mais il est difficile de les faire respecter : les fermes se renvoient la responsabilité ou accusent les plantations le long de la rivière Malewa, en amont du lac. »

« En 2009, nous avons relevé d’importantes concentrations en phosphates et en nitrates dans l’eau, mais aujourd’hui, la qualité est bonne », assure James Mugo, directeur de recherches au Kenya Marine Fisheries Research Institute. Il reconnaît en revanche ne pas relever régulièrement les niveaux de pesticides faute de moyens. Le dernier test date de… 2010. Pourtant, si les pesticides sont moins utilisés que par le passé, tous ici savent que de mauvaises pratiques ont toujours cours.

Reste que les exploitations floricoles ne sont pas les seules à contaminer l’eau du lac. Les centaines de milliers de personnes qui vivent sur ses rives y contribuent, notamment par les rejets d’effluents des bidonvilles. Conséquence : des algues invasives prolifèrent en présence des nutriments, au grand dam des 400 pêcheurs du lac qui peinent chaque jour davantage à manœuvrer leurs embarcations. Pour les horticulteurs, l’autorisation de la pêche est bien la preuve de la bonne qualité de l’eau. Lovat Carnelley, lui, propose sur la carte de son restaurant du tilapia pêché non pas à Naivasha, comme il le faisait il y a dix ans, mais importé de Chine.

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