Après les attentats terroristes à Paris

Article publié dans « Communisme-Ouvrier n°51 » , bulletin de l’Initiative Communiste-Ouvrière :

L’attentat contre les locaux de Charlie Hebdo a fait douze morts le 7 janvier : les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinsky, les journalistes Elsa Cayat et Bernard Maris, Michel Renaud invité de la rédaction, l’ouvrier de maintenance Frédéric Boisseau, les policiers Franck Brinsolaro et Ahmed Merabet et le correcteur Mustapha Ourrad. Ensuite, le 8 janvier, c’est la policière municipale Clarissa Jean-Philippe qui a été tuée, suivie le 9 janvier des clients du supermarché casher de la Porte de Vincennes à Paris, Philippe Braham, Yohan Cohen, Yoav Hattab, et François-Michel Saada abattus parce que Juifs. A l’horreur d’une tuerie motivée par l’obscurantisme religieux et le racisme, s’ajoute une émotion d’autant plus forte chez les progressistes que Charb, Cabu, Honoré, Tignous et Wolinsky se sont à plusieurs reprises engagés au côté des travailleurs en lutte et des sans-papiers. Bien des dessins ont illustré et continueront d’illustrer des affiches, des tracts, des bulletins et des articles, dans les combats syndicaux, anti-militaristes, anti-racistes ou féministes. Mais au-delà des opinions politiques, nous rappelons une fois encore notre attachement à la liberté d’expression, y compris le droit au blasphème, et le droit de se moquer des « valeurs sacrées » des religions et de la patrie, des livres sacrés et des hymnes nationaux, des prophètes, généraux, papes, chefs d’Etat, etc.

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Des centaines de milliers, des millions de personnes, en France comme à l’étranger, se sont levées et ont manifesté suite aux tueries, indignées par les meurtres, par l’obscurantisme et l’antisémitisme. Il est à noter que les premières manifestations, dès le 7 janvier, étaient appelées par des organisations de défense des droits humains, des associations anti-racistes et des organisations syndicales, souvent à l’initiative de sections syndicales de la presse relayées par leurs structures interprofessionnelles. Quelles qu’aient été les récupérations politiciennes qui ont suivi, il convient de rappeler que les journalistes et dessinateurs assassinés luttaient à leur manière contre l’ordre social actuel ou du moins certains de ses aspects comme le cléricalisme, le militarisme, les attaques patronales ou l’extrême-droite. En clair, l’attentat du 7 janvier était un attentat commis par des obscurantistes religieux, au nom d’une idéologie d’extrême-droite, contre un journal de gauche. Quant à la tuerie du 9 janvier, il s’agissait clairement d’un crime antisémite.

Si le soir même nous avons condamné l’attentat, si nos camarades d’Iran et du Kurdistan, qui luttent depuis des décennies contre l’obscurantisme religieux, ont témoigné de leur soutien, nous avons aussi immédiatement dénoncé les appels à « l’unité nationale » du gouvernement et des politiciens de gauche comme de droite. Un seul exemple montre combien « l’unité nationale », l’unité entre ouvriers et patrons, est illusoire ; combien il serait naïf et suicidaire de penser qu’à un moment ou à un autre, il n’y aurait plus d’opposition de classes entre exploités et exploiteurs, c’est celui du magasin Aldi de Dammartin-en-Goële. Les salariés qui y travaillent ont été évacués par le GIGN le 9 janvier 2015. Et bien, sans une intervention syndicale médiatisée, la direction d’Aldi aurait forcé ces travailleurs à rattraper les heures où ils étaient absents suite à l’évacuation. Quel qu’en soit le prétexte, « l’unité nationale » c’est toujours trimer en fermant sa gueule pour les ouvriers… pour le plus grand profit des patrons.

Et depuis les sommets de l’Etat, c’est encore bien plus qu’une unité nationale qui a été promue, mais une unité hypocrite de tout ce que ce monde capitaliste produit comme assassins, militaristes, dictateurs et réactionnaires. A la « marche républicaine » de Paris, on trouvait non seulement Hollande, Valls et un Sarkozy qui sautillait pour être vu sur les photos, mais aussi Nétanyahou, un des responsables des bombardements meurtriers de cet été sur la Bande de Gaza. « Pour la liberté de la presse », on trouvait le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, représentant le régime qui a fait assassiner la journaliste Anna Politkovskaïa. Et c’est ainsi que les représentants d’Etats comme l’Egypte, la Russie, la Turquie, l’Algérie et les Emirats Arabes Unis ont défilé « pour la liberté d’expression » alors qu’ils sont respectivement 159e, 148e, 154e, 121e et 118e sur 180 du Classement mondial de la liberté de la presse. Viktor Orban, le chef d’Etat hongrois, faisait aussi partie des invités alors que son régime restreint la liberté d’expression et lance des milices fascistes du Jobbik contre les Rroms. Le dictateur gabonais Ali Bongo était là aussi. Et peut-être, Petro Porochenko, président ukrainien, a pu en profiter pour papoter avec le représentant de l’Etat russe et commenter comme d’autres commentent un match de foot, les massacres commis au nom de leurs Etats respectifs par les bandes nationalistes à l’Est de l’Ukraine. Sans gêne, on trouvait aussi, « contre le terrorisme », le premier ministre turc Ahmet Davutoglu, représentant d’un Etat complice de Daesh au Kurdistan. Il y avait même le représentant de la diplomatie saoudienne, cet Etat le plus obscurantiste du monde, où le blogueur Raïf Badaoui a été condamné à 1000 coups de fouet en public pour ses critiques du régime réactionnaire des Saoud ! Finalement, il ne manquait plus que Al-Assad, Kim Jong-un et Khamenei pour que tous les régimes les plus répressifs et liberticides de la planète soient invités par l’Etat français à une « marche pour la liberté d’expression » !

Et comme les réactionnaires s’alimentent mutuellement, aux crimes de sympathisants de Daesh et d’Al-Qaïda répondent les appels aux crimes de l’extrême-droite raciste et nationaliste européenne. Le 12 janvier 2015, la presse recensait déjà une cinquantaine d’actes racistes, attaques contre des mosquées, des kebabs ou des personnes « considérées comme musulmanes », y compris des attaques à l’explosif, et il est heureux qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, nous n’ayons pas à déplorer, en France, des morts ou des blessés graves suite à ces agressions qui alourdiraient encore le bilan des 7, 8 et 9 janvier. Les assassinats commis par la NSU en Allemagne ou les massacres de Breivik en Norvège sont là pour rappeler qu’en matière de meurtres, d’assassinat et de terrorisme l’extrême-droite raciste et nationaliste européenne ne vaut pas mieux que l’extrême-droite islamiste.

Racistes et islamistes ont d’ailleurs un même programme, et avant tout celui de diviser l’humanité sous les fausses identités « nationales » ou « religieuses ». Qu’il s’agisse de sympathisants de Daesh ou de néo-nazis, des identitaires ou des talibans, des fans de la République Islamique d’Iran ou de ceux de Marine Le Pen, des supporteurs de la LDJ, des nostalgiques de Pétain ou des admirateurs du Hamas, rien n’est plus détestable pour les réactionnaires que les « couples mixtes », rien des plus haïssable que l’unité des travailleuses et des travailleurs, et des humains en général, au-delà des fausses barrières racistes, nationalistes ou religieuses. C’est d’ailleurs ce que l’on peut trouver écrit noir sur blanc tant dans les livrets de formation des identitaires que dans des textes théoriques de djihadistes.

Juste après l’attentat, Sarkozy, commençant par déclarer ne pas vouloir faire « d’amalgame » de la même façon qu’avant de sortir une ignominie les xénophobes commencent souvent par « je ne suis pas raciste, mais », a déclaré qu’en matière de terrorisme l’immigration « complique les choses ». Notons à ce propos qu’un site néo-nazi, après avoir répertorié soigneusement les origines et opinions des victimes de l’attentat (parents « étrangers », personnes de peau noire, origines juives, « gauchistes »,…) selon les critères de fichage raciste, n’a décerné le titre de « bon français » qu’à une seule des 17 victimes. Rappelons aussi que sans le courage de Lassana Bathily, salarié du magasin de nationalité malienne au moment des faits (il a depuis obtenu la nationalité française) et ancien sans-papiers, le bilan de la prise d’otage du supermarché casher aurait pu être beaucoup plus lourd. Lassana Bathily, avait d’ailleurs failli être expulsé à sa majorité et ce n’est que grâce à la mobilisation de RESF qu’il a pu rester en France.

Face aux réactionnaires, aux racistes, aux obscurantistes, face aux politiques de chasse aux sans-papiers, aux tenants du choc des civilisations et à tous ceux qui tentent de faire croire que le Bosphore ou la Méditerranée diviseraient le monde, il est plus que jamais nécessaire de réaffirmer contre la barbarie de ce monde, le monde capitaliste d’aujourd’hui, nos principes, ceux de l’universalité des droits humains, de l’émancipation humaine, du socialisme.

Plus que jamais, nous devons lutter contre le racisme et l’obscurantisme religieux. Nous devons aussi nous rappeler que les premières et principales victimes de l’intégrisme islamiste, ce sont justement les populations d’Afrique, du Moyen-Orient ou du sous-continent indien. Au Nigeria par exemple, ce sont peut-être 2.000 personnes qui ont été massacrées par les bandes armées réactionnaires de Boko Haram début janvier 2015. En Syrie et en Irak, dans la zone contrôlée par Daesh, c’est une atrocité génocidaire que vivent les minorités religieuses, les femmes, les progressistes et finalement l’ensemble des habitants. En décembre, une attaque des Talibans contre une école au Pakistan a fait une centaine de morts dont 80 enfants. On pourrait multiplier les exemples, en Algérie, en Afghanistan, en Iran, au Soudan, en Somalie ou ailleurs. Et rappeler, enfin, que les groupes, partis et régimes obscurantistes ne sont pas tombés du ciel. C’est avec le soutien de la bourgeoisie iranienne, mais aussi de la BBC et de bien des gouvernements occidentaux, que Khomeiny a pu prendre le pouvoir en Iran pour liquider les aspirations à la liberté et à l’égalité d’un peuple révolté par la dictature du Shah. Les Talibans, puis Al-Qaida, ont longtemps été financés, armés et entraînés par la CIA et les services secrets pakistanais qui avaient besoin d’une bande armée pendant la guerre contre l’URSS en Afghanistan. La guerre, l’occupation et la politique de « fédéralisation » en trois zones (chiite, sunnite et kurde) de l’Irak a favorisé l’implantation de bandes armées sectaires. Daesh a bénéficié du soutien financier de milliardaires saoudiens, des Emirats Arabes unis ou du Qatar, ainsi que la complicité du régime d’Erdogan. Pour leurs intérêts économiques, géopolitiques et stratégiques, les différents Etats s’affrontent dans des guerres sanglantes à travers le monde, bombardant des villes et des villages d’une façon qui n’est pas moins meurtrière et barbare que les attentats terroristes, ou favorisant telle ou telle bande armée.

Pour en finir avec les groupes terroristes comme Daesh ou Al-Qaïda, ce n’est pas sur des interventions militaires qu’il faut compter, bien au contraire, mais sur la population des pays d’Afrique, du sous-continent indien et du Moyen-Orient, qui, comme nous en Europe, aspirent au bien-être, à la liberté et à l’égalité. Partout dans ces pays, les travailleuses et les travailleurs luttent pour leurs salaires, les conditions de travail et leurs libertés syndicales. Les femmes se révoltent contre la misogynie des intégristes et les vieilles traditions patriarcales, et sont, comme à Kobanê ou au Nigeria, en première ligne et les armes à la main contre les fanatiques religieux. En Arabie Saoudite, elles se battent pour avoir le droit de conduire, en Iran, elles rejettent le voile de l’oppression. Partout, y compris dans les régimes les plus obscurantistes, comme en Arabie Saoudite ou en Iran, des jeunes et des moins jeunes, des femmes et des hommes, se dressent pour revendiquer leur droit au bien-être, à la liberté et à l’égalité.

Peu après les attentats du 11 septembre, Mansoor Hekmat disait « Mettre fin au terrorisme est notre tâche. C’est notre tâche, car nous luttons pour l’égalité, les droits et la dignité des gens. Le terrorisme d’Etat finira avec la mise à bas des États terroristes. Le terrorisme non-étatique sera éradiqué en mettant fin aux épreuves de discrimination, d’exploitation et de privation qui mènent les gens au désespoir et en font la proie des organisations réactionnaires et inhumaines. Il peut être éradiqué en dénonçant la religion, l’ethnicisme, le racisme et toutes les idéologies réactionnaires, qui n’ont aucun respect pour les gens. Notre réponse, c’est de nous battre pour une société libre, ouverte et égalitaire, dans laquelle les gens, leur vie, leur dignité et leur bien-être sont valorisés. » Et mener ce combat, c’est aussi mener les luttes nécessaires dès aujourd’hui en Europe face aux attaques anti-ouvrières du MEDEF et du gouvernement, c’est aussi refuser les restrictions de nos droits et libertés au nom de la lutte contre le terrorisme.

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2 réponses à “Après les attentats terroristes à Paris

  1. Pingback: 3 February, 2015 10:21 | raimanet

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