Turquie : Les Kurdes font rempart contre Daesh

24 Heures, 19 novembre 2014 :

A une encablure de Kobane, des militants kurdes empêchent les djihadistes de rejoindre leur base arrière turque.

Chaque matin à heure fixe, Zéliha, la coordinatrice, une petite femme énergique, bat le rappel à travers le village. Des dizaines d’activistes kurdes sortent de la mosquée où ils ont trouvé refuge pour la nuit. D’autres interrompent leur conversation au coin du feu allumé sur le terre-plein. Cent, deux cents personnes s’alignent, hommes et femmes de tous âges…

En silence, ils forment une longue chaîne humaine face à Kobane, devant la frontière turque, située à quelques centaines de mètres à peine. Puis, au garde à vous, ils entonnent des chants à la gloire de la guérilla kurde du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), de sa branche syrienne, les YPG, et clament les louanges de leur leader, Abdullah Öcalan, détenu en Turquie depuis 1999. D’un petit promontoire de terre surmonté d’une caserne fortifiée, des soldats turcs les observent sans broncher.

Ce rituel est devenu quotidien depuis deux mois dans le village de Masher, situé aux premières loges de la bataille de Kobane. Tandis que la ville kurde du nord de la Syrie est assiégée et bombardée à coups d’obus de mortier par les djihadistes du groupe Etat islamique (Daech), des milliers de Kurdes de Turquie affluent à la frontière pour soutenir leurs camarades engagés dans les combats.

«Nous sommes venus ici pour tenir le front Nord de la bataille, pour surveiller ce que fait l’armée turque et pour empêcher les passages des terroristes de Daech», lance Ahmed, un jeune barbu coiffé d’un bonnet de laine et emmitouflé dans une écharpe aux couleurs kurdes, rouge, jaune et vert. Cet étudiant en sociologie est venu de Agri, à plus de 700 km de là, pour appuyer la résistance et participer aux tours de garde. D’autres viennent d’Istanbul, d’Izmir et même de différents pays européens.

Plusieurs villages frontaliers, désertés par leurs habitants par crainte des bombardements des djihadistes, se sont ainsi repeuplés d’activistes kurdes. L’organisation est quasi militaire. Chacun est chargé d’une tâche précise. Les repas chauds et le thé sont servis gratuitement. Le soir, on lutte contre le froid en improvisant quelques danses autour du feu.

Occupation stratégique

Des militants chevronnés du PKK ont été envoyés pour encadrer tout ce petit monde, reconnaît Nazir, 49 ans, qui entame sa troisième semaine de «veille» à Masher. L’homme à la moustache grisonnante, vêtu de la gabardine kaki de la guérilla, porte sur la poitrine un pins à l’effigie d’Abdullah Öcalan, son guide. Il descend tout droit des montagnes qui entourent Sirnak, un fief militant du Sud-Est anatolien.

L’objectif de cette occupation est stratégique. «L’armée turque fait pression pour que nous évacuions la zone mais il n’est pas question que nous laissions ces villages pour qu’ils servent de base arrière aux terroristes», explique Ibrahim Ayhan, député de la ville d’Urfa pour le parti kurde DBP (Parti des régions démocratiques).

En quadrillant les villages, les Kurdes contrôlent aussi des points de passage clandestins vers Kobane. Des traversées périlleuses car l’armée turque n’hésite pas à tirer à balles réelles comme en témoigne la mort de la jeune activiste Kader Ortakaya le 6 novembre. Ces entrées dérobées peuvent éventuellement servir à faire passer des combattants, des armes, des vivres ou des médicaments.

«Nous vérifions surtout que les membres de Daech ne transitent pas dans nos villages. L’autre soir, il y a eu une coupure d’électricité pendant plus de deux heures. C’est comme ça qu’ils déjouent la surveillance», assure Ahmed. «Si nous n’étions pas là, la Turquie en profiterait pour les faire passer en masse vers Kobane.»

Complicité turque

Depuis le début du siège de Kobane, les Kurdes dénoncent la complicité des autorités turques avec les djihadistes. A soixante kilomètres à l’Est de Suruç et non loin de la grande ville d’Urfa, la petite bourgade d’Akçakale, tenue par un solide réseau de contrebandiers, est devenue la nouvelle base arrière de Daech. Cette ville frontalière se situe en face de Tall Abyad, contrôlée par les djihadistes. Les militants viennent s’y reposer et s’y ravitailler via le poste frontière, qui est demeuré ouvert, contrairement à celui de Kobane.

Près du village de Masher, une vidéo montrant des militaires turcs en discussion avec des djihadistes par-dessus les barbelés a été présentée comme une preuve de plus de cette collusion. Des saisies d’armes à destination de la Syrie, en décembre dernier, avaient également mis en évidence le rôle de certaines organisations humanitaires turques dans le soutien logistique aux groupes les plus radicaux.

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