Jour ordinaire dans l’enfer de Kobanê

RFI, 31 octobre 2014 :

De nombreuses personnalités de renom ont lancé un appel mondial pour soutenir, ce 1er novembre, la ville de Kobane. Cette ville kurde de Syrie, à la frontière turque, résiste depuis un mois et demi aux jihadistes du mouvement Etat islamique. Des milliers d’habitants ont fui Kobane. D’autres restent pour combattre. Ou pour soigner. C’est le cas de Mohamed Arif Ali, radiologue dans l’unique centre médical de ce qui reste de la ville. Il raconte son quotidien depuis 45 jours.

Mardi 28 octobre. Entre l’arrivée de deux blessés, Mohamed Arif Ali décroche son téléphone et raconte à RFI des bribes de son quotidien depuis l’offensive jihadiste. Et rares sont les témoignages qui parviennent de l’enclave. La ligne est terriblement mauvaise. C’est la même chose depuis plus d’un mois.

Mohamed Arif Ali est un Kurde de Syrie. Il travaillait, il y a quatre mois encore, en Tunisie en tant que radiologue et médecin généraliste. Au début de l’été, il décide de revenir à Kobane, chez lui. « Quand j’ai vu qu’il n’y avait pas de médecins dans ma ville, j’ai décidé d’y revenir avec deux de mes frères, raconte-t-il. Avant d’être Kurde, je suis humain, et donc je soigne tout le monde. Je suis là pour ça. A Kobane, la majorité des gens sont Kurdes, mais il y a aussi des Arabes, et de nombreux Arméniens ».

Kobane est la troisième ville kurde de Syrie. L’un des objectifs des jihadistes de l’organisation Etat islamique (EI) est de prendre le contrôle des quartiers nord de cette ville afin de bloquer la voie vers la Turquie, le pays voisin qui se trouve à quelques centaines de mètres de là. La majorité des habitants de Kobane sont partis à cause des bombardements. Mais certains résistent et affrontent chaque jour les extrémistes du groupe EI. Mohamed se souvient que lors de son retour là-bas, il lui est arrivé de soigner des membres de l’organisation Etat islamique. « Avant, à Kobane, il y avait des milliers d’habitants, s’exclame le médecin. Mais maintenant, on dirait que la ville est déserte, qu’il ne reste presque plus personne ici ». Au moins 300 000 habitants ont fui la ville, dont plus de 200 000 actuellement réfugiés en Turquie. « Ces dernières semaines, poursuit Mohamed, l’exode a été encore plus massif. Avec les bombardements de plus en plus intenses, beaucoup d’habitants de Kobane ont franchi la frontière avec la Turquie ».

Des jours et des nuits à soigner les blessés

Depuis quelques jours en effet, les combats se sont intensifiés dans la ville. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), qui ne prend pas en compte les frappes de la coalition, plus de 800 personnes ont été tuées en moins de 40 jours. Parmi les victimes, 481 jihadistes, 302 combattants kurdes et 21 civils. « Dans l’hôpital, qui change régulièrement d’endroit pour ne pas être repéré par les jihadistes, nous sommes entre quatre et cinq personnes. Lorsque tout le groupe médical est réuni, nous sommes une petite dizaine. Il n’y a que trois chambres et juste six lits. Parfois, nous travaillons toute la nuit, avec presque pas de moment de pause. Il y a des tirs en permanence et il faut accueillir les blessés. Il faut se préparer à toutes les situations, soigner les blessés bien entendu et parfois les transporter côté turc quand on n’a pas les possibilités de les soigner ici, ce qui est extrêmement difficile à cause de la police aux frontières », déplore Mohamed.

Au début de la semaine, en l’espace de 48 heures, les Etats-Unis et leurs partenaires de la coalition internationale ont effectué 23 frappes contre le groupe Etat islamique. Washington a aussi largué armes, munitions et aide pour secourir les Kurdes syriens assiégés. « Dernièrement, les avions de la coalition nous ont déversé des médicaments en quantité, mais très peu diversifiés malheureusement. Il nous en manque encore tellement et la situation humanitaire est catastrophique », poursuit le médecin qui peut accueillir plusieurs dizaines de blessés par jour selon l’intensité des combats. « La semaine passée, la guerre a été particulièrement terrible. Il y a eu beaucoup de bombardements à quelques pas de notre centre médical. Une nuit, on a reçu 14 victimes en même temps. Et plus aucune ONG ne peut pénétrer dans la ville ». Et le médecin de pousser une énième fois la sonnette d’alarme : « Nous avons besoin d’un couloir humanitaire sous contrôle international, la Croix-Rouge ou autre, mais l’essentiel est que nous ayons un couloir pour pouvoir aider la population qui manque non seulement de soins, mais aussi de nourriture. Et de sang pour les transfusions ». Mohamed Arif Ali a déjà dû donner lui-même son sang aux blessés.

Et parmi les victimes qui affluent, parfois par dizaines en quelques heures, il n’y a pas que des combattants. « Dans la guerre, il y a toujours des bombardements qui sont faits au hasard, des bombardements « aveugles », et donc, nous avons aussi des femmes, des personnes âgées, et des enfants qui arrivent à l’hôpital ».

Même si la majorité des civils, et surtout des familles, ont quitté les zones d’affrontements, certains ne veulent pour rien au monde partir. « Ce sont surtout des civils âgés qui refusent à sortir de Kobane, soit parce qu’ils ne veulent pas quitter leurs maisons, soit parce que leurs filles ou leurs fils sont des combattants kurdes et qu’ils veulent rester à leurs côtés ».

Et puis il est extrêmement périlleux de partir, « parce qu’à la frontière turque, certains civils ont des problèmes pour passer alors qu’ils expliquent juste que Daech est de l’autre côté et qu’ils veulent fuir ». En effet, les jihadistes ne sont jamais très loin. Ils tentent non seulement de couper les voies d’approvisionnement des combattants kurdes mais aussi de les empêcher d’évacuer leurs blessés vers la Turquie. « Parfois, explique Mohamed, des blessés graves doivent aussi patienter avant de pouvoir être transportés ».

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