A propos de Manouchian et de l’Affiche Rouge

La profanation du monument érigé à la mémoire des résistants du Groupe Manouchian par des néo-nazis ne peut que provoquer l’indignation. Insulte à la mémoire de tous ceux et de toutes celles qui sont tombés victimes de la barbarie du régime nazi, insulte aux travailleurs d’immigrés d’hier et d’aujourd’hui qui ont toujours été partie intégrante de la classe ouvrière et de ses combats, insulte aussi à l’ensemble du mouvement ouvrier, cette profanation montre toute l’ignominie raciste, antisémite, xénophobe et anti-ouvrière de l’extrême-droite.

Un rassemblement est prévu pour protester contre cette profanation ce dimanche 21 septembre à 17 heures au square Manouchian au Pharo (Marseille).

Pour celles et ceux qui ne connaîtrait pas l’histoire du « Groupe Manouchian » et de l’Affiche Rouge, quelques articles :

« Au moment de mourir je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. Chacun aura ce qu’il méritera comme chatiment et comme récompense. Le peuple Allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur ! à tous ! » (extraits de la lettre d’adieux de Missak Manouchian à sa compagne Mélinée avant d’être fusillé, 21 février 1944)

TV5 Europe, 21 février 2014 :

Il y a 70 ans, l’Affiche rouge

Le 21 février 1944 étaient fusillés au Mont-Valérien (près de Paris) le résistant communiste d’origine arménienne Missak Manouchian et vingt-et-un de ses camarades, combattants immigrés des réseaux « FTP-MOI ». Placardée au même moment par milliers sur les murs des villes françaises, l' »affiche rouge » de la propagande voulait inspirer l’horreur de leur cause et la répulsion de leurs origines. Elle allait se retourner contre les bourreaux.

« Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. On va être fusillés » (…) Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis.(…) Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain(…) Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand ». Adressés à sa femme Mélinée, ces mots sont écrits par Missak Manouchian au matin du 21 février 1944 à la prison de Fresnes, à quelques mois d’une victoire qu’il ne verra pas. Il est exécuté dans l’après-midi au Mont-Valérien avec vingt-et-un camarades dont plusieurs refuseront, comme lui, qu’on leur bande les yeux. Olga Bancic, vingt-troisième membre du groupe, sera, elle, décapitée à la prison de Stuttgart. La loi allemande ne permet pas de fusiller les femmes.

Ceux qui tombent en ce jour sont communistes, mais aussi juifs, polonais, hongrois, italiens, arméniens ou espagnols, terroristes selon l’acception nazie, « armée du crime » pour la propagande vichyssoise qui croit pouvoir les utiliser en repoussoirs. Sans nul doute saboteurs et parfois tueurs, combattants de l’armée des ombres. Beaucoup s’en vont, – plusieurs ultimes lettres l’attestent -, en disant leur attachement à la France, qui les reconnaîtra pour siens. Victoires posthumes : avant de devenir légende, leur fin clôt sous les balles nazies une épopée qui, si elle n’a pas changé le cours de la guerre, a contribué au sens de la Résistance et interpelle aujourd’hui encore la nation française. C’est aussi l’histoire d’une vaste opération policière réussie devenue un échec de propagande.

Armée des ombres

La genèse de ce que la police – avant l’histoire – appellera le « groupe Manouchian » se confond avec celle de l’organisation FTP-MOI. La MOI (main d’œuvre immigrée) est née dans les années 1920. C’est un mouvement civil impulsé par un Parti communiste français soucieux d’étendre son influence parmi les millions de travailleurs arrivés dans l’Hexagone, fuyant leur pays d’origine pour des raisons économiques ou politiques. Les FTP (Francs tireurs partisans), eux, sont l’organisation de résistance créée fin 1941 – à la rupture du pacte germano-soviétique – par le Parti communiste français. Née dans le même temps, sa branche FTP-MOI procède des deux. Elle est en contact direct avec Jacques Duclos qui représente de fait le Komintern (Internationale communiste).

Comme ceux de la MOI, ses effectifs sont formés principalement de réfugiés de multiples pays d’Europe. Beaucoup sont très jeunes ; d’autres ont déjà une expérience du combat, acquise pour certains dans les brigades internationales espagnoles. Leur motivation est d’autant plus grande que le sort fait aux étrangers par les lois de Vichy comme la traque allemande ne leur laisse nul espoir de paix et que les échos des camps d’extermination commencent à parvenir. Persécutions et rafles contribueront à renforcer leur détermination dans une atmosphère de précarité (« Chez nous, on a trois mois de survie au mieux », dit un responsable à ses recrues). Formés aux armes et à la lutte clandestine, ils se distinguent dans la Résistance par leur courage et leur efficacité malgré leur petit nombre (guère plus d’une soixantaine de combattants simultanément opérationnels à Paris) et une répression croissante. Sabotages, attentats individuels : 229 actions leur seront imputées au total en moins de deux ans.

A Paris, les FTP-MOI sont d’abord dirigées en 1942 par Boris Holban (34 ans), de son vrai nom Bruhman. Issu d’une famille juive qui a fui la Russie pour la Bessarabie, puis la France, Boris Holban s’était engagé en 1939 dans un régiment de volontaires étrangers. Fait prisonnier, il avait pu s’évader grâce au réseau d’une religieuse de Metz, soeur Hélène (François Mitterrand bénéficiera du même réseau). Missak Manouchian ne rejoint lui-même le groupe combattant qu’en février 1943. Né en 1906 dans une famille qui sera victime du génocide arménien, il a émigré en France dans les années 1920. Ouvrier par nécessité, c’est aussi un intellectuel féru de littérature et un poète. Communiste, il avait été arrêté au début de la guerre, mais libéré faute de charge et vivait depuis dans la clandestinité, responsable notamment au Parti de la branche arménienne de la MOI.

Dans l’été 1943, Boris Holban est « envoyé à d’autres missions ». Selon des témoignages, la direction nationale des FTP lui retire en fait la direction des FTP-MOI, car il refuse d’intensifier le rythme de ses actions, jugeant non sans raison le réseau au bord de la rupture. Michel Manouchian, en tout cas, le remplace à la tête du groupe. Sous sa direction et malgré la pression policière croissante, les opérations militaires se multiplient. Fait d’arme particulièrement retentissant : l’exécution, le 28 septembre, de l’officier SS Julius Ritter, responsable du Service du travail en Allemagne obligatoire (STO) et ami d’Hitler. Les représailles sont meurtrières (cinquante otages fusillés le 5 octobre au Mont-Valérien). Le coût humain du combat des FTP-MOI, dans l’ensemble, est élevé mais le but politique visé par la direction communiste est atteint : l' »insécurisation » de l’occupant harcelé par des attentats quasi quotidiens. Paris ne peut plus être un camp de repos pour guerriers et nazis méritants.

Redoublant de zèle, les services français de la Préfecture de Police, – qui y emploient près de 130 inspecteurs, renseignements généraux en tête – accentuent leur traque. Le 16 novembre 1943, une trahison arrachée sous la torture [voir ci-contre, colonne de droite] leur permet, après de longues filatures, d’arrêter Manouchian avec plusieurs de ses amis, à Évry Petit-Bourg, sur les berges de la Seine. Sa compagne Mélinée parvient à s’échapper, mais une soixantaine d’autres arrestations sont opérées. Manouchian et vingt-deux de ses camarades sont livrés aux Allemands. Ceux-ci vont tenter, avec la collaboration vichyssoise, de pousser leur succès dans une opération de propagande qui se veut éclatante.

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Mise en scène

Figurant parmi les « procès » retentissants de l’occupation, celui du groupe désigné s’ouvre le 15 février 1944 dans un grand hôtel parisien devant une cour militaire allemande. En guise de public, une presse collaborationniste excitée qui voit en Manouchian, « ce garçon basané au regard fuyant », « l’homme aux 150 assassinats ». Ses « complices » sont présentés stupides ou monstrueux, animés de motifs crapuleux. La sentence sans surprise – la mort pour tous, en fait déjà décidée – est « prononcée » le 21 février et exécutée le jour même. Plus que le simulacre de justice ou le châtiment sinistrement banal – une quarantaine d’autres combattants des FTP-MOI seront fusillés plus discrètement dans les semaines suivantes – , c’est pourtant une affiche qui se trouve au cœur de la mise en scène.

Imprimée, selon des estimations, à près de 15 000 exemplaires – et aussi reproduite dans des tracts – elle sera largement diffusée à Paris et dans plusieurs grandes villes. « Des libérateurs ? », interroge t-elle avec la présentation, sur les vingt-trois condamnés, de dix visages choisis notamment pour la consonance rugueuse du nom qui leur est associé. Réponse en forme de slogan : « la libération par l’armée du crime ! ». La teinte sanglante de l’affiche doit accroître l’effroi. Ses diagonales parodient le V de la victoire.

S’il est aventureux de mesurer a posteriori son impact auprès de la masse de la population française en un temps où xénophobie et racisme se portaient encore mieux qu’aujourd’hui, il est clair que la propagande n’atteint pas le but souhaité et s’avère même contre-productive. Là où ils devaient répugner, les visages des résistants inspirent souvent compassion et admiration. Après la nouvelle de leur mise à mort, des inscription griffonnées, voire des fleurs , viennent un peu partout rendre hommage aux suppliciés : « morts pour la France », « des martyrs »…

L’horreur née de l’affiche n’est pas celle qu’avaient prévue les nazis et leurs collaborateurs, ni d’avantage sa postérité. Si le martyr des vingt-trois combattants s’efface un peu dans le tumulte de la Libération et de l’immédiat après-guerre – où s’édifie la légende d’une résistance d’abord voulue tricolore -, il ne sera pas oublié. La médaille de la Résistance leur est décernée en 1947. Aragon, surtout, leur consacre un poème en 1955 : « l’Affiche rouge », composé à partir de la lettre de Manouchian à sa « petite orpheline », sa femme Mélinée, au matin du dernier jour. Mis en musique et interprété par Léo Ferré, il sera repris par d’innombrables artistes, perpétuant durablement le souvenir des vingt-trois mais aussi des autres, plus anonymes encore, dont le destin continue de résonner.

Le Monde Juif, février 2013 :

Sur l’affiche, cette phrase :

« Des libérateurs ? La Libération ! Par l’armée du crime »

Et les photos, les noms et les actions menées par dix résistants du groupe Manouchian :
Grzywacz – Juif polonais, 2 attentats
Elek – Juif hongrois, 8 déraillements
Wasjbrot (Wajsbrot) – Juif polonais, 1 attentat, 3 déraillements
Witchitz – Juif polonais, 15 attentats
Fingerweig – Juif polonais, 3 attentats, 5 déraillements
Boczov – Juif hongrois, chef dérailleur, 20 attentats
Fontano – Communiste italien, 12 attentats
Alfonso – Espagnol rouge, 7 attentats
Rajman – Juif polonais, 13 attentats
Manouchian – Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés

Né en Turquie, Missak Manouchian perd son père lors du génocide arménien de 1915 et sa mère peu de temps après, par la famine qui s’ensuivit.

De cette enfance marquée à jamais par le génocide arménien, il se sentira proche et solidaire des Juifs dès les premières mesures antisémites imposées.

Il arrive en France en 1925. Ouvrier aux usines Citroën puis licencié en 1930 suite à la grande crise financière, il survit grâce de petits boulots mais surtout commence à écrire des poèmes et à s’intéresser à la littérature. Il fonde d’ailleurs avec un ami arménien deux revues dans lesquelles sont publiées de la littérature arménienne mais aussi française. Il traduit Baudelaire, Verlaine et Rimbaud en arménien.

Adhérant au parti communiste en 1934, il rejoint également le HOC (comite de soutien à l’Arménie qui subissait alors le blocus allié). Puis, avec la montée du front populaire, Missak Manouchian est désigné comme rédacteur en chef du journal du HOC.
A la fin de l’année 1937, Manouchian est délégué au 9 e congrès du PCF.

En février 1943, il rejoint le groupe des Francs-tireurs et partisans, un groupe armé constitué par Boris Holban, Juif de Bessarie.

Il va créer alors son réseau « le réseau Manouchian » constitué de 23 résistants communistes, « étrangers et nos frères pourtant … », Espagnols, Italiens, Arméniens, et Juifs, 22 hommes et une femme…

Une femme va rejoindre activement ce réseau : Olga Bancic.

Née d’une famille juive modeste, dans une province de la Bessarie (en 1812, Les Russes annexent une partie orientale de la Moldavie prenant sous l’Empire Russe le nom de Moldavie-et Bessarie, il est ensuite abrégé par Bessarie en 1918 lorsque cette région devient roumaine), Olga participe déjà aux premières grèves de l’usine qui l’emploie. Des 1933 elle devient un membre actif du syndicat ouvrier.

En 1938, elle arrive en France pour étudier à la faculté de lettres. Elle se marie et donne naissance à une petite fille prénommée Dolores.
Deux ans plus tard, la France est envahie par l’Allemagne et tout de suite, Olga prend sa décision ; elle s’engage dans le groupe des Francs-tireurs et partisans main-d’œuvre immigrée comme Miska. Juste avant, elle confie sa fille à une famille française.

Elle devient membre à part entière de son réseau. Elle se charge de l’assemblage des bombes, des explosifs, et de leur acheminement prévu.

Elle est arrêtée à Paris en1943.

Arrêtés et jugés par un tribunal allemand, les 23 membres du réseau Manouchian sont condamnés a mort.

Les vingt-deux hommes du réseau Manouchian sont fusillés le 21 février.
Olga, elle, sera décapitée le 10 mai 1944 en application du droit criminel de la Wehmacht interdisant de fusiller les femmes (!).

Juste avant de mourir, elle jette ce papier par la fenêtre de sa cellule, une lettre adressée à sa fille…

« Ma chère petite fille, mon cher petit amour.
Ta mère écrit la dernière lettre, ma chère petite fille, demain à 6 heures, le 10 mai, je ne serai plus.
Mon amour, ne pleure pas, ta mère ne pleure pas non plus. Je meurs avec la conscience tranquille et avec toute la conviction que demain tu auras une vie et un avenir plus heureux que ta mère. Tu n’auras plus à souffrir. Sois fière de ta mère, mon petit amour. J’ai toujours ton image devant moi.
Je vais croire que tu verras ton père, j’ai l’espérance que lui aura un autre sort. Dis-lui que j’ai toujours pensé à lui comme à toi. Je vous aime de tout mon cœur.
Tous les deux vous m’êtes chers. Ma chère enfant, ton père est, pour toi, une mère aussi. Il t’aime beaucoup.
Tu ne sentiras pas le manque de ta mère. Mon cher enfant, je finis ma lettre avec l’espérance que tu seras heureuse pour toute ta vie, avec ton père, avec tout le monde.
Je vous embrasse de tout mon cœur, beaucoup, beaucoup.
Adieu mon amour.
Ta mère ».

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