Avignon, le festival des cheminots

CGT, NVO, 17 aout 2014

À quinze minutes de marche du centre-ville d’Avignon, le centre culturel du CE 
des cheminots PACA possède en son sein un théâtre. Là, dans une ambiance 
de guinguette joyeuse, des spectacles engagés et de qualité sont proposés 
au public.

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Ainsi des militants syndicaux se transforment en programmateurs professionnels. Ils permettent aux artistes de dévoiler leurs talents dans d’excellentes conditions et font vivre une éducation populaire nécessaire.

Les spectateurs ont pris place dans le Théâtre de la Rotonde, à l’extérieur des remparts d’Avignon, mais avant que le spectacle ne commence, l’annonce sonore façon SNCF retentit, précédée de son jingle si particulier. Une voix douce et féminine avertit : « Mesdames messieurs chers amis et camarades, bienvenue au Théâtre de la Rotonde, centre culturel du comité d’établissement des cheminots. Nous vous remercions de bien vouloir éteindre vos portables. Mais aussi… de bien vouloir nous aider à faire taire les insupportables qui entourent ce théâtre. Tout d’abord à saigneur à blanc tout déshonneur, le patron du Medef qui reste arc-bouté sur sa volonté d’éliminer de la protection sociale les intermittents du spectacle ainsi que les chômeurs et précaires. Ensuite les syndicats minoritaires qui ont mitonné dans les couloirs et loin de la table de négociation les nouvelles règles d’indemnisation chômage pour les travailleurs de l’art et de la culture. N’oublions pas le premier sinistre et son collègue du travail qui ont agréé les mesures agressives à l’encontre de ces mêmes travailleurs. Enfin, si nous vous invitons à rallumer vos portables en sortant de ce théâtre qui n’appartient pas aux loueurs de mètres carrés avignonnais, nous vous conseillons de prendre garde dans les rues de plus en plus malfamées. Vous risquez de croiser des détrousseurs de service public (les cheminots en payent le prix), des soi-disant défenseurs d’usagers qui hurlent à la prise d’otage, des soi-disant socialistes qui, selon le mot de Karl Marx, font que le peuple se sauve en riant. Bonne soirée quoi qu’il en soit. Les techniciens et artistes qui font ce théâtre ne tomberont pas dans le… »

Le noir se fait et le spectacle peut commencer.

Salubrité publique

Le ton est donné par la compagnie Le Temps de dire, avec Paul Fructus, comédien et metteur en scène, accompagné de ses acolytes musiciens, Jean-Louis Morell et Patrick Fournier, et à la technique Florence Pasquet. Sur le plateau, Salubrité publique est un engagement contre la montée de l’extrême droite, « la bête ». Contre le racisme quotidien et ses petites blagues nauséabondes, contre ces petits nationalismes qui poussent les individus vers des comportements méchants et stupides.

En Avignon les esprits au-dessus de la mêlée – des personnes qui s’engagent, de celles qui réfléchissent au-delà de l’intérêt particulier, les individus à la pensée progressiste, généreuse, attentifs aux autres, aux services publics, au collectif – vivent très mal les résultats des dernières élections. Dans ce Vaucluse d’une Provence délicate et cultivée qui a vu naître le festival d’Avignon, les Chorégies d’Orange, à deux pas de Grignan (26) et d’Aix-en-Provence (13), la progression de « la bête » résonne comme une honte à l’intelligence.

Paul Fructus est allé au fond de son âme d’enfant provençal, pour raconter comment « la bête » s’immisce dans les esprits les plus beaux. Il décrit par la poésie, la chanson et un texte ciselé comment la pensée la plus ignoble peut devenir une simple banalité n’incitant même pas de réaction. Il raconte comment l’âme humaine « devient sombre et passe à côté de la beauté du monde ».

Face à cela il y avait l’autre option qui consiste à défiler dans la rue, le poing levé en criant « Le fascisme ne passera pas ! » Paul Fructus a choisi autre chose : « Faire passer les poèmes, en douce, pour éloigner les loups. » Cela marche tellement mieux ! L’individu déjà conquis, déjà affûté, celui ou celle qui a les arguments, la réflexion, ne peut s’empêcher de se sentir un peu coupable en entendant ces textes et ces musiques. À quel moment la bride a-t-elle été lâchée ? Comment reprendre le flambeau de cette lutte, de cette salubrité proposée par Paul Fructus ? Le simple fait de se poser la question est déjà une réponse donnée. L’éducation populaire a fonctionné, par la culture, par l’engagement et le spectateur n’en sortira pas indemne.

La Rotonde, un engagement

La rencontre entre les artistes engagés et les programmateurs du comité d’établissement des cheminots de la région PACA fonctionne parfaitement comme cela depuis dix-huit ans. Le débat est constant dans cet endroit aux allures de guinguette qui redonne de la noblesse à la forme populaire que le festival d’Avignon n’a pas su conserver. Comme aime à le souligner Michel Musumeci, « la coproduction de tels spectacles dans le festival des cheminots est une volonté politique». Du coup cet engagement permet à des compagnies de travailler et de produire des spectacles de qualité dans d’excellentes conditions de travail, mais en plus dans un esprit d’éducation populaire.

Ce que nombre de théâtres en Avignon ou ailleurs aujourd’hui ne font plus, ce sont les syndicalistes élu(e)s CGT au sein du CE des cheminots qui le font et qui prouvent ainsi que tout est possible avec un peu de courage et de volonté. Tout cela contribue à ce que le spectacle vivant soit un peu moins précaire, plus soucieux de son rôle auprès des populations, et à ce que la création artistique n’ait pas de limite dans son engagement.

Certes, cette action trouve sur son chemin des opposants au sein de l’entreprise SNCF.D’aucuns aimeraient que les élu(e)s se cantonnent à proposer des voyages ou billets pour Disneyland. Certains esprits chagrins trouveront toujours à redire, mais Michel rappelle aimablement : « L’un n’empêche pas l’autre. Nous pouvons faire du divertissement et aussi aller un peu plus loin. Les réactions de certains cheminots peuvent nous pousser à la facilité. Nous préférons aller contre cela et participer au développement des consciences, par une action culturelle épanouissante et émancipatrice, en plus de Disneyland. Ce serait dommage de passer à côté d’un événement mondialement reconnu tel que le festival d’Avignon. ». Les esprits chagrins en seront pour leurs frais.

La Coopérative

L’intelligence prend le dessus avec parfois des formes inattendues, comme l’autre coproduction à l’affiche du Théâtre de la Rotonde. La compagnie Le Pas de l’oiseau, venue de Veynes dans les Hautes-Alpes, présente La Coopérative, un conte théâtral. Laurent Eyraud-Chaumes et Amélie Chamoux proposent à travers cette création une autre vision de l’entreprise.

Avec humour et émotion ils démontrent comment transformer la gestion productiviste et capitaliste vers une conception d’entreprise dans laquelle les salarié(e)s votent et sont associé(e)s aux décisions. À tour de rôle les personnages de l’entreprise donnent leur humanité, avec les délicieux défauts ou leurs qualités caricaturales. Un guitariste virtuose manie la technologie d’un séquenceur et des effets de sons. Chaque période dans la vie tumultueuse de la coopérative est présentée sous la forme d’un tableau artistique et possède son thème musical.

Tout y est ! L’angoisse de l’avenir face aux contrats rompus. La difficulté économique du moment. Les choix de management, la crainte de perdre son emploi et l’engagement syndical. Intelli­gemment, laCompagnie du Pas de l’oiseau pose des questions essentielles qui ne manqueront pas d’alerter le salarié lambda, ou le chef d’entreprise pour peu que celui-ci sorte de son enfermement et de ses a priori. Comment se vit la démocratie dans l’entreprise ? Comment se partagent les responsabilités au quotidien ? Autant de questions qui tirent vers le haut la réflexion, pour peu que l’on s’y intéresse, bien sûr.

EN SAVOIR PLUS

Le festival des cheminots sur le site du comité d’entreprise PACA

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