A Tel-Aviv, une place de la paix, en réponse aux bombes à Gaza

Ils sont là tous les soirs, place de la cinémathèque à Tel-Aviv. Il y a une tente, des chaises, une petite scène, et des gens qui viennent écouter ceux qui pensent, selon le slogan placé bien en évidence sur une pancarte que «ça ne s’arrêtera pas, jusqu’à ce qu’on se parle». Les organisateurs de ce sit-in, ce sont les membres du Forum des familles israéliennes et palestiniennes victimes du conflit. Ils ont décidé d’en faire un rendez-vous quotidien lorsqu’a démarré ce cycle de violence il y a un mois et demi avec l’enlèvement puis l’assassinat de trois jeunes Israéliens, suivi du kidnapping et de l’assassinat d’un jeune Palestinien avant le déclenchement de l’opération militaire meurtrière à Gaza.

«Nous sommes des familles israéliennes et palestiniennes qui, chacune, a perdu un proche dans le conflit. Et nous disons assez ! La vengeance n’engendre que des morts, des morts et encore des morts», affirme Doubi Schwartz, le codirecteur israélien de l’association. Ce grand gaillard estime «qu’on peut commencer un processus de réconciliation, même aujourd’hui, même en temps de guerre». La même idée est défendue par Tsurit Sarig, membre du Forum. La soixantaine, cette petite femme vient raconter une fois encore son histoire à ceux venus entendre d’autres voix au milieu du marasme du conflit.

«Frustration».

Son fils, Guy, a été tué en 1996, alors qu’il participait à une patrouille israélo-palestinienne prise dans des échauffourées près du mur des Lamentations. «On est sorti de cette tragédie avec beaucoup de colère et beaucoup de frustration. On ne savait pas comment faire pour continuer au quotidien, mais aussi pour que d’autres n’aient pas à vivre pareille tragédie», raconte Tsurit. Jusqu’au jour où l’association des familles des victimes leur a proposé de rejoindre ses rangs. «Nous ne sommes pas une organisation politique qui dit au gouvernement ce qu’il doit faire, dit Tsurit. Mais nous disons que la voie de la violence n’est pas la bonne. La voie, c’est de connaître l’autre côté, comprendre ses difficultés, de la même manière qu’eux doivent nous connaître. Et démarrer la réconciliation.»

Le poète Eliaz Cohen, le rabbin Gilad Kariv, à la tête du mouvement juif réformé en Israël, le colonel de réserve Shaul Arieli, spécialiste des questions de frontières dans la résolution du conflit, sont venus parmi d’autres exprimer leurs points de vue sous la petite tente de la place de la cinémathèque, rebaptisée pour l’occasion«Kikar hashalom», la place de la paix. Dans ces moments troublés, les membres palestiniens du Forum ne sortent que rarement de Cisjordanie pour venir soutenir leurs partenaires de l’association. Mais ils sont présents dans un clip où des hommes et des femmes s’exprimant face caméra, déclarent en hébreu et en arabe «Nous ne voulons pas de vous ici». A la fin de la vidéo, le message s’éclaircit : le Forum des familles endeuillées ne veut pas de nouveau membre.

Gageure.

Parmi les passants qui observent le rassemblement, parfois, l’un d’eux insulte les participants. «Vous êtes la honte de ce pays !» s’exclame un homme sur son scooter. Un autre se prend de bec avec un spectateur qui en retour, le traite de fasciste. Dans une population qui soutient largement l’opération menée sur Gaza, la percevant comme un mal nécessaire pour «régler le problème du Hamas», tenir un discours antiguerre tient de la gageure. Les télévisions ne présentent qu’à dose homéopathique la situation de l’autre côté et même si le nombre de morts palestiniens est cité aux informations, on n’y entend jamais de voix venues de Gaza. Dans ce contexte, la comédienne israélienne Orna Banaï, qui a posé en une d’un quotidien en affirmant «J’ai honte que ce soit mon peuple» en a été pour ses frais. Affirmant son empathie pour les souffrances des deux côtés, elle a été vivement critiquée sur les médias sociaux et licenciée par une société de croisières pour laquelle elle prêtait sa voix dans des publicités. Cette compagnie a expliqué qu’elle «soutenait le débat public, mais pas lors de périodes de crise».

Une voix critique, c’est aussi ce qu’on fait entendre les 10 000 personnes rassemblées samedi sur la place Yitzhak-Rabin de Tel-Aviv, à l’appel du parti communiste Hadash, du Forum des familles endeuillées, et des Combattants de la paix, une organisation d’Israéliens et Palestiniens partisans d’une solution au conflit passant par un Etat binational. Ancien ambassadeur et historien, Elie Barnavi était de passage l’autre soir devant la tente de la paix installée place de la cinémathèque. A la question de savoir quel impact ce type de réunion peut avoir sur les décisions politiques, il a répondu : «Pas grand-chose. Mais à force de multiplier ces rencontres, il se crée une culture de la paix et c’est ce qui est important. […] Vous savez, je pense qu’il y a deux types de personnes : celles qui voient derrière l’homme l’ennemi, et celles qui voient derrière l’ennemi, l’homme.»

 

liberation.fr, 30/07/2014

 

Une réponse à “A Tel-Aviv, une place de la paix, en réponse aux bombes à Gaza

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :