Tunisie : derrière le consensus, la lutte sociale continue

Rue 89 – Nouvel Obs, 6 juillet 2014 :

Depuis le 19 juin dernier, deux ouvrières de la société française SEA-Latelec en Tunisie, mènent une grève de la faim. Elles veulent obtenir la réintégration de quatre salariées, licenciées en avril 2013 avec six autres (dont le cas a été réglées depuis) par cette filiale de Latécoère. Ses deux sites en Tunisie fabriquent les câbles qui équipent certains appareils Airbus et Dassault.

Mais elles veulent donner à leur mouvement une portée bien au-delà de leurs cas individuels. C’est la liberté syndicale et la protection des maigres acquis sociaux de l’après-14 janvier qu’elles entendent protéger.

« Le travail syndical n’est pas un crime », lit-on sur une pancarte brandie régulièrement pendant les manifestations organisées pour soutenir les ouvrières de Latelec devant l’Ambassade de France. Comme l’explique un manifestant : « L’Etat français est le donneur d’ordre des clientes de l’entreprise, il ne peut pas ignorer qu’elle ne respecte pas les droits de ses travailleurs. »

150 euros par mois

L’affaire commence quelques semaines après le départ de Ben Ali. A cette période, la dimension sociale du soulèvement qui a fait chuter le régime est encore bien présente, les rapports de force ont changé. Les ouvrières, installée en Tunisie depuis 2005, de Latelec créent alors, en mars 2011, une section syndicale dans l’entreprise pour améliorer les conditions de travail, et il y avait de la marge.

Sonia Jebali, l’une des délégués syndicales, se souvient :

« Nous avons été recrutées avec des critères très exigeants : des études au-delà du bac, la maîtrise du français, des capacités élevées de concentration… Mais nous avons découvert après l’embauche que nos salaires n’étaient que de 247 dinars par mois [150 euros à l’époque, ndlr].

Nous étions insultés par les cadres et les agents de maîtrise. Certaines filles ont même été victimes de chantage sexuel, et lorsque trois d’entre elles ont dénoncé le problème, elles ont été sanctionnées. »

Stratégie contre le syndicat

L’arrivée d’un syndicat affilié à la puissante UGTT (le syndicat historique), va changer la donne. Les insultes cessent et après un an de négociations, un accord est obtenu en mai 2012. Une grille de classification met les salaires en rapport avec les compétences et les ouvrières obtiennent 600 dinars par mois, les heures supplémentaires sont encadrées selon le régime légal et les jours de congés payées, respectés.

Le dossier suivant concerne les conditions de sécurité sur certains postes sensibles. Sonia Jebali note, en juin, une remarque étrange alors d’un des directeurs :

« Alors que nous commencions la négociation, le directeur du site de Fouchana m’a dit que nous n’aurions pas le temps de la terminer. J’ai compris plus tard ce qu’il voulait dire. Le 17 septembre, la direction a essayé de nous imposer une autre section syndicale pour les cadres. Nous avons refusé. Le 21 septembre, nous avons trouvé l’usine fermée. »

Elle n’a rouvert que fin novembre, mais sans rien produire. La production a été relocalisée en France, les contrats de plus de 200 intérimaires n’ont pas été renouvelés et une centaine de salariés ont été affectés sur l’autre site de la société. Pour la déléguée syndical, l’objectif de ces mesures est clair :

« La direction a mis en place une stratégie pour se débarrasser du syndicat et pour couper le lien entre nous et les autres salariés. J’ai reçu des menaces, le secrétaire général de l’union régionale de l’UGTT a été agressé. »

Licenciement sans indemnités

En avril 2013, la présence du Forum social mondial à Tunis offre une tribune internationale aux ouvrières de Latelec. Elles manifestent devant l’ambassade de France et font largement connaître leur cause. Ce sera le motif utilisé pour prononcer dix licenciements quelques jours plus tard, le 13 avril : « Atteinte à l’image de l’entreprise. »

Parmi les dix licenciées, les trois déléguées syndicales, Sonia Jebali, Monia Dridi, Rym Sbouai. Une décision effective avant même que l’inspection du travail n’ait rendu son avis sur le licenciement des syndicalistes. Défavaroble, tranche-t-elle le 5 mai. Trop tard. Le licenciement des syndicalistes est donc doublement illégal.

La production reprend en octobre 2013. Mais le dossier n’est pas fermé. Une fois passé le délai d’un an, il n’est plus possible de porter l’affaire devant les prud’hommes, l’inspection du travail s’estime impuissante. Une négociation au somment entre la centrale syndicale UGTT, l’organisation patronale UTICA et le gouvernement est entamée.

Un accord au goût amer

Le 4 mars 2014, un accord est conclu : l’entreprise propose la réintégration d’une seule des trois syndicalistes, Rym Sbouai, une indemnité pour les deux autres, et la réintégration de cinq des sept autres salariées. Pourquoi seulement cinq sur les sept ? Sonia Jebali a une explication :

« Ces cinq-là avaient un crédit bancaire, c’est la banque qui a fait pression pour qu’elle puisse travailler à nouveau. »

Victoire en demi-teinte donc, d’autant que la réintégration de Rym Sbouai est de pure forme, confie Sonia Jebali :

« Un des responsables nationaux de l’UGTT nous a appelées pour nous dire qu’en fait, son nom avait été ajouté pour le principe de la liberté syndicale, mais qu’elle devait prendre l’indemnisation et partir. »

Démotivée par cet arrangement, elle a accepté et s’est retirée de l’affaire.

Concessions

Depuis janvier 2014, les temps ont changé. L’UGTT a parrainé un accord politique qui a mis fin à six mois de crise politique, et abouti au départ d’Ennahdha et de ses alliés du gouvernement, pour mettre en place une équipe de technocrates. Il faut donc garantir la paix sociale.

Abdeljalil Bedoui, économiste, longtemps conseiller de l’UGTT, analyse :

« La dimension politique du travail de la centrale, l’amène à faire des concessions sur le plan social. »

Pour l’UGTT le dossier est clos alors que quatre salariées s’estiment toujours lésées dans leurs droits. Mais elles ne parviennent plus à impliquer le syndicat à leur côté. Monia Dridi, l’un des trois syndicalistes s’indigne :

« L’UGTT parle aujourd’hui le langage de l’UTICA ! »

Toutes les voies de recours étant épuisées, Sonia Jebali et une autre salariée ont donc entamé une grève de la faim, le 19 juin, aux côtés de syndicalistes licenciés par une autre entreprises, Leman Industrie.

Il faudra une manifestation, le 28 juin, devant le siège national de l’UGTT et un « Dégage ! » retentissant adressé à ses dirigeants, pour que l’Union régionale s’implique à nouveau. Les salariées ont entamé un débrayage et un préavis de grève a été déposé pour le 16 juillet. Depuis les tentatives de dégager une solution se succèdent. Pour l’instant, SEA-Latelec refuse d’envisager une réintégration.

Des acquis fragiles

L’affaire est révélatrice de la fragilité des acquis sociaux de la révolution. Comme en témoigne Monia Dridi :

« Les insultes ont repris, le cadre légal n’est plus respecté pour les heures supplémentaires, les jours de congés payés sont imposés. »

Le rapport de force a changé. La société est épuisée par trois ans de troubles sociaux permanents. Tout le monde, gouvernement, institutions, et même le syndicat, craint d’effrayer les investisseurs, davantage que de provoquer un soulèvement social.

Pour Abdejalil Bedoui, c’est toute la gestion sociale des entreprises qui peine à s’adapter à la nouvelle donne :

« Les chefs d’entreprise ont du mal à passer d’une gestion paternaliste, qui garantissait une certaine discipline, à une gestion partenariale, avec des syndicalistes qui ne sont pas toujours bien formés. »

Après deux semaines sans s’alimenter, la santé de Sonia Jebali s’est considérablement dégradée.

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