Pourquoi nous nous définissons comme communistes-ouvriers ?

Article publié par l’Initiative Communiste-Ouvrière :

Parmi les camarades que nous côtoyons au sein de l’extrême-gauche, certains se demandent pourquoi nous nous définissons « communistes-ouvriers ». Pour certains camarades ce terme de « communisme-ouvrier » serait redondant puisque le communisme est par définition le mouvement de la classe ouvrière. D’autres considèrent qu’en se définissant ainsi on risque de se limiter à l’expérience et aux apports théoriques des camarades des partis communistes-ouvriers d’Iran et d’Irak. Ce petit texte vise à expliquer pourquoi nous nous définissons communistes-ouvriers.

Un peu d’histoire

Dans Le Manifeste du Parti Communiste, Marx et Engels se sont efforcés de différencier le communisme, c’est à dire le socialisme prolétarien, de tout un tas de courants socialistes non-prolétariens. Dans la première moitié du XIXème siècle, bien des couches et classes sociales se sentaient menacées par la mise en place de la société capitaliste et élaboraient ainsi des programmes et des idéologies de transformation sociale basées sur leurs propres intérêts et visions du monde. Cela dit, les premiers partis ouvriers qui se sont constitués à la fin du XIXème / début du 20ème siècles se sont appelés « socialistes » ou « social-démocrates ». Après la trahison de la grande majorité de ces partis (ainsi que de dirigeants anarchistes et syndicalistes) qui ont rejoint par nationalisme l’Union Sacrée avec la bourgeoisie et après la victoire de la Révolution d’Octobre 1917, un nouveau nom s’est imposé pour les partis ouvriers révolutionnaires, celui de « communiste ».

Avec la victoire de la contre-révolution stalinienne en URSS, le terme de « communisme » a été tout autant galvaudé que celui de « socialisme » avant lui. Partout dans le monde, des partis communistes ont défendu des intérêts autres que ceux de la classe ouvrière, comme ceux de la classe bureaucratique en URSS principalement, mais aussi ceux de la bourgeoisie nationaliste dans de nombreux pays. En Chine, en Corée, à Cuba et ailleurs, on désignait sous les termes de « communisme » ou de « socialisme » une forme particulière d’accumulation primitive du capital suite à des révolutions nationalistes. Dans bien des pays du Moyen-Orient, les partis qui se définissaient comme communistes étaient devenus l’aile gauche du mouvement nationaliste. Bref, sous le terme de communisme se sont affirmés bien des courants représentants d’autres intérêts que ceux de la classe ouvrière et même opposés à elle. Et tout comme les sociaux-démocrates à la fin de la première guerre mondiale, on ne compte pas les répressions sanglantes menées par des partis se disant « communistes » contre la classe ouvrière. Le summum dans l’horreur et la barbarie menées par des nationalistes qui se nommaient « communistes » est le génocide des Khmers Rouges au Cambodge qui par volonté nationaliste d’éradiquer toute influence étrangère sont allés jusqu’à liquider physiquement tout ce qui était urbain, dont la classe ouvrière elle-même, pour imposer un esclavagisme d’Etat agraire.

Dans bien des pays aussi, la longue hégémonie des staliniens sur le mouvement ouvrier, les nombreuses défaites qu’a connu la classe ouvrière, a conduit y compris bien des groupes et organisations pourtant opposés au stalinisme à se mettre à la remorque d’autres classes que la classe ouvrière. C’est le cas pour ce que nous appelons la gauche anti-impérialiste. Lorsque nous parlons de gauche anti-impérialiste, nous parlons de tous ces groupes et organisations qui, théoriquement ou pratiquement, mettent en avant comme contradiction principale non pas l’antagonisme entre prolétariat et bourgeoisie à l’échelle mondiale, mais entre des courants voire des régimes nationalistes et les puissances impérialistes, puissances impérialistes le plus souvent limitées aux seuls Etats-Unis. Sans parler des staliniens et de leurs avatars maoïstes ou pro-albanais, force est de constater que bien des courants et tendances issus du trotskisme ou même de l’anarchisme ont subi ou subissent l’influence et les pressions du tiers-mondisme et du nationalisme. Sans revenir sur les courants qui ont porté aux nus (et continuent parfois de le faire) des dirigeants nationalistes staliniens comme Hô Chi Min, rappelons simplement que lors de l’occupation de l’Irak par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne bien des groupes d’extrême-gauche préféraient soutenir la « résistance » composée d’intégristes et de débris du régime Baath plutôt que les organisations ouvrières et féministes animées par nos camarades du Parti Communiste-Ouvrier d’Irak.

En Iran, le premier parti communiste créé en 1920 a été entièrement et physiquement liquidé dans les années 1930, moitié par la dictature du Shah, moitié, pour les exilés, par le stalinisme. Le Tudeh, le parti pro-soviétique créé en 1941, ne se réclamait pas formellement du communisme. Aussi, lorsque nos camarades de l’Union des Combattants Communistes (Ettehad-e Mobarezan-e Kommonist) ont fusionné en 1983 avec Komala, ils se nomment Parti Communiste d’Iran. C’est l’influence, qui se fait de plus en plus sentir à partir de 1990 puis de la guerre du Golfe, du nationalisme de gauche (en l’occurrence le nationalisme kurde) qui pousse à la création d’abord d’une fraction communiste-ouvrière au sein du parti, puis en 1991 à une scission qui crée le Parti Communiste-Ouvrier d’Iran. En 1991 en effet, la tendance la plus influencée par le nationalisme kurde au sein du Parti Communiste d’Iran voulait apporter son soutien à l’Union Patriotique du Kurdistan (parti nationaliste bourgeois du Kurdistan d’Irak) et non aux groupes communistes qui allaient donner naissance au Parti Communiste-Ouvrier d’Irak. En ce sens, la définition de communisme-ouvrier apparaît comme une rupture radicale et définitive avec le nationalisme (courant politique par nature non-prolétarien).

Sur le fond, nous sommes bien d’accord avec nos camarades qui considèrent que le communisme étant par nature prolétarien, le terme de communisme-ouvrier peut apparaître redondant. Mais nous ne pouvons pas faire comme si, depuis la victoire de la contre-révolution stalinienne, il n’avait pas existé un courant, courant qui existe encore de nos jours, et qui se définit comme communiste en se basant sur d’autres classes et couches que la classe ouvrière. Entre le pseudo-communisme des staliniens et autres nationalistes de gauche et nous, il ne s’agit pas de divergences au sein d’un même mouvement, mais bien d’une différence de point de vue de classe.

Communisme-ouvrier ou « marxisme orthodoxe » ?

Face au « communisme » officiel de la bureaucratie stalinienne et des nationalistes, se sont maintenus, sous différents noms et différentes traditions, des petits groupes qui se voulaient les défenseurs d’un marxisme orthodoxe. Nous devons être reconnaissant à ces groupes d’avoir su préserver, contre vents et marées, des trésors de la théorie marxiste. Par contre, ces groupes se sont trop souvent transformés en cercles d’intellectuels voire en sectes (au sens marxiste du terme, c’est-à-dire coupés de la société). Bien des groupes d’extrême-gauche s’adressent souvent bien plus au milieu d’extrême-gauche qu’à la classe ouvrière elle-même.

Or, comme l’écrivaient déjà Marx et Engels, « le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. » En ce sens, nous considérons que le communisme avant tout comme un mouvement social, comme un mouvement qui existe déjà dans les luttes quotidiennes de la classe ouvrière. Chaque grève, fut-elle sur des objectifs les plus limités, exprime la volonté d’une vie meilleure et impose une certaine forme d’organisation de la classe ouvrière face au patronat. Contrairement à une extrême-gauche sectaire et coupée du mouvement ouvrier réel, les communistes-ouvriers ne méprisent pas les luttes concrètes et les revendications immédiates des travailleurs. Nous intervenons au sein même de ce mouvement réel, cherchons à l’organiser et à le mener le plus loin possible, qu’il s’agisse d’une lutte pour une hausse de salaire, pour l’obtention de logements, pour la régularisation de sans-papiers, etc.

Un parti communiste ne saurait être une petite élite éclairée par l’Immaculée Conception du marxisme, des spécialistes défenseurs des Tables de la Loi du socialisme scientifique, ou des utopistes qui attendent le Grand Soir comme d’autres attendent le messie. Cela ne signifie pas se fondre dans le réformisme ou se limiter à une vision étroitement syndicaliste, mais nous ne pouvons faire du communisme une véritable force, un véritable mouvement social qui influence la société, faire partager notre critique radicale du monde actuel et la perspective révolutionnaire communiste, sans être présents réellement dans la lutte réelle pour améliorer le quotidien des êtres humains qui nous entourent. Nous ne voyons pas l’humanité ou la classe ouvrière comme des abstractions théoriques, mais comme une réalité que nous côtoyons chaque jour et aux côtés de qui nous nous battons au quotidien.

Sans intervention au quotidien pour l’amélioration des conditions de vie nous ne pouvons espérer avoir une influence dans la société. Et à l’inverse, sans la perspective révolutionnaire d’en finir avec la domination de la bourgeoisie, la lutte au quotidien apparaît comme un épuisant travail de Sisyphe, une lutte à renouveler chaque jour face à chaque nouvelle attaque de la bourgeoisie.

En nous définissant comme communistes-ouvriers, nous affirmons donc également notre volonté, non pas de construire un cercle de spécialistes es-marxistes, mais un mouvement et un parti réellement implantés dans la société et dans la classe ouvrière, et par là-même, capable de prendre le pouvoir et de changer la société et le monde. Nous tenons d’ailleurs à ce dernier aspect : trop souvent l’extrême-gauche a tendance à considérer le pouvoir comme quelque chose qui serait « haram »… ce qui revient à le laisser à telle ou telle fraction de la bourgeoisie. Nous considérons qu’un parti révolutionnaire est un parti qui vise, non pas par des élections, mais dans le cadre d’une crise révolutionnaire, à s’emparer du pouvoir politique pour briser la bourgeoisie et son appareil d’Etat et à permettre la mise en place d’une république des conseils ouvriers et l’édification du socialisme.

Un « dogmatisme hekmatiste » ?

Nous considérons bien sûr l’expérience de nos camarades iraniens et irakiens comme particulièrement intéressante. Nous partageons bien des analyses avec les textes de Mansoor Hekmat et nous avons adopter comme programme provisoire « Un Monde Meilleur », le programme du Parti Communiste-Ouvrier d’Iran. Mais il serait ridicule de nous définir comme « hekmatiste »… ne serait-ce que parce qu’une bonne partie des textes de Mansoor Hekmat n’existent à ce jour qu’en persan et son donc inaccessibles y compris à l’immense majorité des militantes et des militants de l’Initiative Communiste-Ouvrière.

L’Initiative Communiste-Ouvrière a probablement bien des défauts, mais quiconque nous connaît un peu et suit nos publications et nos textes peut se rendre compte que nous ne sommes certainement pas un groupe dogmatique. Nous nous sommes certes retrouvés, d’abord entre militants impliqués dans la solidarité internationaliste avec nos camarades d’Iran et d’Irak, et dans une critique commune de la gauche anti-impérialiste et du nationalisme de gauche. Mais il serait complètement absurde de notre part de tenter de reproduire à l’identique, en Europe Occidentale, de copier, dans un contexte radicalement différent, l’expérience de nos camarades d’Iran et d’Irak. Au contraire, depuis notre fondation fin août 2010, nous nous sommes efforcés d’intervenir dans les luttes réelles de la classe ouvrière en France, que ce soit dans des luttes syndicales, pour le droit au logement, le droit des étrangers, etc. Expériences certes encore limitées, mais qui démontrent que nous sommes capables de faire autre chose que de recopier l’expérience de nos camarades du Moyen-Orient.

Tout comme nos camarades du Workers Party in America, nous affirmons bien sûr une solidarité politique avec nos camarades d’Iran et d’Irak. Mais les militantes et militants de l’Initiative Communiste-Ouvrière ne sont certainement pas des femmes et des hommes qui regardent le marxisme et ses différents textes théoriques comme les religieux la Torah, la Bible ou le Coran. En nous définissant comme communistes-ouvriers nous affirmons simplement le caractère de classe, prolétarien, de notre communisme.

5 réponses à “Pourquoi nous nous définissons comme communistes-ouvriers ?

  1. Merci c’est très intéressant. J’envisage découvrir plus amplement vos idées. Entre autres l’expérience iranienne me semble très intéressante, mais je ne connais pas de sources d’informations à ce sujet, auriez-vous des suggestions? De plus, « La prise du pouvoir politique par le parti » dont vous parlez, ferait-elle référence à un moment historique en particulier question que j’aie une idée de la manière dont vous le concevez? Comment pensez vous que ce parti puisse éviter les pièges de l’embourgeoisement comme je crois que les maoïstes l’anticipent? Bonne journée.

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  2. A reblogué ceci sur liberté ouvrièreet a ajouté:
    Simple et rapide description d’un courant qui me semble amener une perspective pertinente sur le rapport entre l’organisation politique communiste et les classes sociales. Reste à voir comment le Parti s’organise une fois « la prise du pouvoir politique ». L’éventualité d’un contrôle politique par un Parti qui saura amener le communisme me laisse perplexe. C’est pourquoi je crois que le syndicalisme révolutionnaire reste des plus pertinent en proposant la prise de pouvoir politique par les organes propres à la classe ouvrière. Comment ces organisations peuvent-elles être à la fois « de classe » ET révolutionnaire, cela reste quand même à approfondir en ce qui me concerne.

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  3. @ Liberté Ouvrière : Rapidement avant d’aller bosser, voici quelques textes sur « l’expérience iranienne », le premier est une traduction d’un article du groupe anglais « Worker’s Liberty » qui permet de rappeler le contexte de la révolution de 1979 :

    Cliquer pour accéder à iran.pdf

    Un texte un peu plus théorique de Mansoor Hekmat :
    http://communisme-ouvrier.info/?Nationalisme-de-gauche-et

    C’est pour commencer, je te répondrai un peu plus longuement (et/ou d’autres camarades) un peu plus tard.

    A +

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  4. J’aurais recommandé les mêmes sources pour l’Iran. Les vraies synthèses sont fort rares sur le sujet – les livres que j’ai consulté sont très fragmentaires sur le mouvement ouvrier en Iran et mettent surtout l’accent sur la prise du pouvoir de Khomeiny. Il faut donc reconstituer ce qui s’est passé à partir de sources multiples, ce qui n’est guère aisé.

    Le texte résume de manière rapides des questions fort complexes, qu’il est délicat de résoudre dans un commentaire rapide. Nous devons nous fonder sur l’expérience de révolutions qui ont échoué, tout en respectant leur importance historique et leurs spécificités – Russie 1917, Espagne 1936, Hongrie 1956, Iran 1978, Kurdistan d’Irak 1991, pour n’en citer que quelques unes. Donc, pas de recette miracle, mais une certitude simple : il faut retirer aux capitalistes le pouvoir économique et politique et briser leur appareil d’état. Sur la critique de la révolution russe, tu peux lire la critique dressée par mansoor Hekmat : http://hekmat.public-archive.net/fr/2500fr.html elle mériterait d’être discutée sur une base historique, mais c’est un point de vue différent de ce qu’on lit habituellement sur le sujet – et qui répond en partie à cette question de l’embourgeoisement.

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  5. Sur le syndicalisme révolutionnaire, il y aurait aussi beaucoup à discuter – simplement pour être sur qu’on parle bien de la même chose. Sans polémiquer, disons qu’il y a deux conceptions souvent opposées de la prise d’une pouvoir, l’une focalisée sur les lieux de production (que ce soit dans le syndicalisme révolutionnaire ou dans le conseillisme), l’autre sur le pouvoir central (dans le léninisme classique) – ce que Bordiga résumait par la formule « prendre les usines ou prendre le pouvoir ? » Or, il faut réussir à faire les deux, sans les opposer. Mais ce serait à détailler plus longuement.

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