Mondial 2014 : Lettre d’un Brésil qui continue de manifester

Courrier International, 16 juin 2014 :

C’est par le coup de sifflet de la violence policière que vient de s’ouvrir la Coupe du monde au Brésil. Le ballon lancé, l’espace public est devenu le théâtre d’un match âprement disputé contre l’Etat, qui a fait entrer l’armée pour défendre l’ordre. Au-delà de São Paulo, où la Seleção [équipe du Brésil] jouait son premier match, les villes de Belém, Brasília, Belo Horizonte et Rio de Janeiro se sont parées de vert et de jaune et de manifestations de rue.

Une occasion manquée

Les manifestants dénoncent les violations des droits commises durant les préparatifs du Mondial et ont fait connaître leur ordre du jour et leurs revendications à toute la presse internationale qui suit de près ces événements. Face à ce Big Brother toujours avide d’images d’affrontements, il y a eu une occasion manquée : celle de célébrer la maturité de notre démocratie en évitant une répression démesurée. Brutes et venues de sources variées, les images ont clairement montré l’action quotidienne de la violence d’Etat et de son élan répressif partout au Brésil. Nous avons montré au monde, sans masque ni faux-semblant, ce que nous avons de pire : la police militaire brésilienne.

A São Paulo, un petit groupe de manifestants côtoyait une foule de journalistes et de médias indépendants venus avec leurs caméras et tenues de protection. Cameramen et Black Blocs [manifestants organisés pour pouvoir répondre, parfois violemment, à la répression de la police], syndicalistes et reporters : tous se sont retrouvés entourés de troupes de choc et attaqués par des grenades détonantes, des balles en caoutchouc et des matraques. Les journalistes étrangers ont pu humer cette odeur caractéristique de la rue brésilienne, mâtinée de poivre et de gaz lacrymogène.

Des journalistes blessés par la police militaire

Au moins deux membres de l’équipe de la chaîne CNN [vidéo ci-bas] ont été blessés, ainsi qu’un journaliste argentin de l’agence Associated Press et un cadreur de la chaîne brésilienne SBT. Dans le quartier Est, la matinée s’est poursuivie, très mouvementée, avec la participation des Blacks Blocks à l’action de soutien aux salariés du métro renvoyés par les autorités de l’Etat de São Paulo à la suite de la grève. Acculés par la présence policière, les différents groupes n’ont visiblement rien trouvé d’autre, pour exprimer la tension de l’instant, que de s’accuser les uns les autres, des accusations fausses et qui ne servaient que la police militaire.

La police de São Paulo s’est aussi employée à évacuer violemment les manifestants réunis à la station de métro Tatuapé. Dans le quartier d’Anhangabau, de nombreux supporters se sont retrouvés à la porte du Fan Fest [espace clos de la Fifa où les matchs sont projetés]. Un événement organisé dans l’espace public, mais à guichets fermés.

Heurts sur le front de mer carioca

A Rio, deux manifestations ont convergé devant l’église de la Candelária, et près de 4 000 personnes ont défilé dans le calme de l’Avenida Rio Branco vers le quartier de Lapa. Sur la fin du parcours, la police s’est chargée de disperser les manifestants à sa façon abusive et violente. Au moment où le coup d’envoi était donné sur les écrans, les rues de Copacabana voyaient converger militants du collectif Não vai ter Copa [Vous n’aurez pas de Coupe du monde] et téléspectateurs rejoignant le Fan Fest installé sur la plage : choc des cultures. Entre le but marqué contre son camp [par le Brésilien Marcelo] et l’égalisation, les frictions et les heurts entre supporters et manifestants ont assuré l’ambiance sur le front de mer carioca.

Belo Horizonte, ville minière qui fut le théâtre des affrontements les plus durs lors de la Coupe des confédérations, n’est pas restée sur la touche. Porto Alegre, Brasília et Belém n’ont pas manqué à l’appel dans cette mobilisation contre la Fifa qui aura agité le Brésil du nord au sud, en pleine entrée en scène de l’équipe nationale.

Les revendications des manifestants

La rue brésilienne dénonce non seulement les dépenses abusives réalisées pour le Mondial, mais aussi les multinationales et leur cupidité prédatrice qui sont une véritable menace pour la survie de la planète. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer la violence policière et la répression, mais aussi d’exiger la fin du génocide mené contre les Noirs et les pauvres des favelas et la démilitarisation de la police telle qu’énoncée dans le PEC 51 [projet d’amendement constitutionnel]. Les manifestants condamnent non seulement la dictature médiatique sous laquelle vit le Brésil, mais ils esquissent un modèle de communication démocratique, avec un encadrement des médias qui les cantonne dans une fonction sociale qui puisse servir l’intérêt public.

Ils ne sont pas seulement contre le chaos dans les transports publics, la médiocrité du service rendu et les tarifs mirobolants. Ils marchent pour une politique de mobilité efficace, qui donne un sens à la ville, d’un bout à l’autre. [La vague de manifestation de l’année 2013 était née à la suite de revendications liées au tarif des transports urbains.]

Ils ne critiquent pas seulement le déficit démocratique et la déconnexion entre les partis politiques et la société. Ils repensent toute l’architecture du système politique nationale en prônant une réforme politique et constitutionnelle inédite.

Un service public de qualité et des droits sociaux

Ils ne sont pas seulement des détracteurs des mafias de l’assurance-maladie et de l’école privée. Ils imaginent une santé et une éducation publique gratuites et de qualité, avec des services publics capables de hisser le Brésil au-dessus de sa honteuse 85e place au classement mondial selon l’indice de développement humain.

Ils ne font pas non plus que s’opposer au racisme, au machisme, à l’homophobie et à la transphobie. Ils créent un climat favorable à la fin de la violence et de la haine dont naissent les préjugés. Ils appellent à l’élargissement des libertés civiles, au recul des inégalités, à la condamnation des préjugés. Ils luttent pour une culture de paix et de vivre-ensemble qui mette fin à la guerre contre les pauvres et à la guerre contre les drogues qu’imposent le prohibitionnisme et la violence répressive.

Ils ne sont pas seulement contre le Mondial : ils sont pour les droits sociaux.

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Une réponse à “Mondial 2014 : Lettre d’un Brésil qui continue de manifester

  1. Merci beaucoup pour ce texte, j’ai vécu au Brésil, malgré que je ne sois pas née là-bas et je considère ce pays comme étant le mien. Ça me rassure de voir que les médias sociaux et autres plateformes médiatiques montrent ce qui se passe réellement là-bas, sans fards, sans censure.
    Je partage ce texte, car je trouve qu’il décrit bien la problématique du pays.
    Encore merci de mettre des mots sur une situation aussi sensible.

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