France / Rwanda : Génocide et complicité

La puissance impérialiste qu’est la France refuse toujours de reconnaître son rôle dans le génocide au Rwanda. Cristiane Taubira devait représenter la France lors des commémorations du génocide, lundi 7 avril. Mais suite aux déclarations du chef de l’État rwandais, Paul Kagamé, dans Jeune Afrique, la France a décidé d’annuler sa participation à ces cérémonies, attendues et préparées de longue date à Kigali.

Paul Kagamé a évoqué dans une interview à Jeune Afrique le rôle de l’Etat français dans le génocide : « Les puissances occidentales aimeraient que le Rwanda soit un pays ordinaire, comme si rien ne s’était passé, ce qui présenterait l’avantage de faire oublier leurs propres responsabilités, mais c’est impossible. Prenez le cas de la France. Vingt ans après, le seul reproche admissible à ses yeux est celui de ne pas en avoir fait assez pour sauver des vies pendant le génocide », nous a-t-il déclaré le 27 mars dernier. « C’est un fait, mais cela masque l’essentiel : le rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même. » Paul Kagamé estime également que la responsabilité des soldats français va plus loin que ce que la France a toujours admis. « Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l’opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite ‘humanitaire sûre’, mais aussi acteurs. »

Suite à ces déclarations, l’Etat français a décidé, samedi 5 avril, d’annuler sa participation officielle aux commémorations du génocide, qui doivent débuter lundi.

Un dossier de Survie permet de revenir sur le rôle de l’Etat français dans le génocide de 1994, en voici quelques extraits :

Le génocide des Tutsi au Rwanda

Le génocide des Tutsi au Rwanda a fait entre 800 000 et 1 million de victimes, massacrées dans des conditions atroces, pour la seule raison qu’elles étaient Tutsi. Il s’est accompagné du massacre de Hutu opposés à cette extermination. Les groupes Hutu et Tutsi ne constituent pas des ethnies ou des « races » différentes mais plutôt des catégories « socio-éonomiques ». La division entre Hutu et Tutsi a été attisée par les Européens cherchant à « diviser pour régner ».

Le génocide des Tutsi a été planifié et a duré 4 mois, du 7 avril à août 1994. Il est le résultat d’une volonté criminelle du régime rwandais, en guerre contre le Front Patriotique Rwandais (FPR) constitué en grande majorité de Tutsi exilés depuis les pogroms et les massacres dont ils ont été victimes depuis 1959 et auxquels le retour au Rwanda a été refusé. Les extrémistes hutu au sein du régime n’ont eu de cesse d’attiser la haine anti-tutsi au sein de la population, ultime instrumentalisation d’une division Hutu/Tutsi utilisée comme arme politique. L’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président rwandais Habyarimana a constitué l’événement décisif pour la prise du pouvoir par ceux qui se réclamaient du Hutu Power et pour le déclenchement du génocide.

Ce génocide planifié, reconnu par la communauté internationale, a pu être mis en œuvre grâce au silence des grandes puissances, mais aussi et surtout au soutien apporté par les autorités françaises à ceux qui commettaient le génocide.

La France et le génocide

La France savait qu’un génocide pouvait survenir au Rwanda : plusieurs massacres à caractère génocidaire avaient été organisés sous la responsabilité des autorités rwandaises, et Paris fut informé dès l’automne 1990 par l’Ambassade de France à Kigali du risque d’extermination des Tutsi.

En janvier 1993, Jean Carbonare, alors président de Survie, était intervenu au « 20 heures » de France 2 pour alerter l’opinion : « …notre pays, qui supporte militairement et diplomatiquement ce système, a une responsabilité… il faut qu’on fasse quelque chose ». La France pouvait arrêter son soutien au régime rwandais et faire pression sur celui-ci pour enrayer son escalade génocidaire. Elle n’en fit rien.

Pourquoi ce soutien ?

« Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important », cette phrase du Président Mitterrand (été 1994) résume le mépris et le cynisme de la politique française en Afrique.

En cessant de soutenir son allié rwandais, la France risquait de perdre pied dans ce pays situé aux portes de l’immense Zaïre et ses richesses minières, et plus largement dans cette Afrique orientale en grande majorité anglophone. Elle apporta donc avant, puis pendant le génocide, un appui à la fois militaire, diplomatique et financier au pouvoir rwandais. Ainsi les intérêts géopolitiques de la France et la fidélité affichée à ses alliés, fussent-ils des dictatures, constituaient les priorités de l’engagement français au Rwanda. Le génocide était considéré comme secondaire.

La France a soutenu le pouvoir rwandais, avant et pendant le génocide

Soutien militaire

La France a formé l’armée et la gendarmerie rwandaises à partir de 1990, permettant aux effectifs des Forces Armées Rwandaises (FAR) d’être multipliés par 10 (de 5000 à 50 000 hommes). Des témoins ont indiqué que des miliciens ont également été formés par des militaires français. En 1990, pendant l’opération militaire Noroît, officiellement destinée à la protection des expatriés français, l’armée française s’engage aux côtés des FAR sur le front contre le FPR.

Les militaires français sont restés passifs face aux massacres. Pendant l’opération Amaryllis, mise en place pour l’évacuation des ressortissants français au début du génocide, les troupes françaises n’interviennent pas pour faire cesser les massacres alors qu’elles en ont les moyens. Pendant l’opération militaire Turquoise, dirigée par la France sous mandat de l’ONU, les soldats portent secours à des Tutsi tout en laissant par ailleurs des actes de génocide se poursuivre dans la zone sous leur contrôle. Ainsi, à Bisesero, des rescapés tutsi découverts par une patrouille française sont délibérément abandonnés 3 jours durant aux tueurs. Au moins un millier d’entre eux y laissent la vie.

La France a livré des armes avant le génocide. Elle en livre ou fait livrer après le début du génocide. L’embargo décidé par l’ONU n’empêche pas les armes d’arriver par Goma, au Zaïre, même quand l’aéroport est contrôlé par les militaires français de l’opération Turquoise.

Pendant l’opération Turquoise, la France a protégé puis exfiltré les génocidaire . La zone contrôlée par la France sert de refuge aux génocidaires qui n’y sont ni désarmés ni arrêtés. Le gouvernement intérimaire rwandais (GIR), une partie de l’armée et des milices génocidaires sont exfiltrés vers le Zaïre voisin avec armes et bagages. En refusant d’arrêter les acteurs du génocide et au contraire en facilitant leur fuite, la France viole la Convention de l’ONU sur le génocide qu’elle a signée qui enjoint de déférer les présumés coupables à la justice. De plus, ces armées préparent la reconquête du Rwanda, la France les entraîne et les réarme. Ils seront à l’origine de la destabilisation du Kivu sous le nom des FLDR.

Soutien diplomatique

Le soutien politique apporté au pouvoir rwandais est décisif.

Suite à l’attentat mortel contre l’avion du Président Habyarimana et à l’assassinat des responsables politiques opposés au génocide, le Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR) se constitue à l’ambassade de France à Kigali, avec le soutien de l’ambassadeur. Ce nouveau gouvernement devient le maître d’œuvre du génocide. Les autorités françaises soutiennent le GIR à l’ONU et reçoivent plusieurs de ses leaders en France : le 27 avril 1994, le ministre des Affaires étrangères du GIR (Jérôme Bicamumpaka) – lequel est en train de commettre le génocide – et le leader du parti extrémiste CDR sont reçus officiellement au Quai d’Orsay par Alain Juppé, à Matignon par Edouard Balladur et à l’Elysée par Bruno Delaye, conseiller Afrique de François Mitterrand.

Soutien financier

Les créanciers des génocidaires : De 1991 à mars 1994, l’ensemble des bailleurs de fonds, dont la Banque mondiale et la coopération française, financent un régime dont ils savent qu’il affecte une grande partie de ces versements à l’achat d’armes et d’équipement, (50% des recettes de l’Etat en 1992), utilisées ensuite pendant le génocide. Pendant le génocide, le gouvernement trouve des banques qui acceptent de financer des achats d’armes, comme la BNP qui sert à payer l’achat du colonel rwandais Bagosora aux Seychelles livré les 16 et 18 juin 1994.

A quand la fin de l’impunité ?

L’Etat français continue de nier sa complicité, alors que les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, associations, attestent de l’ampleur du soutien apporté par les autorités françaises au régime génocidaire. Le travail de la Mission d’information parlementaire (MIP) de 1998 sur le rôle de la France au Rwanda ne se résume pas aux conclusions médiatiques de son président Paul Quilès, qui dédouane les autorités de l’époque. Ce rapport pointe beaucoup d’éléments dérangeants qui auraient dû faire l’objet d’une vraie Commission d’enquête parlementaire. Le pouvoir politique invoque le Secret Défense pour dissimuler certaines archives. Il est légitime de se demander si cette attitude vise à protéger des décideurs français face à la justice.

Un discours révisionniste

Certains responsables politiques, journalistes, chercheurs, nient ou relativisent le rôle de la France dans le génocide en utilisant des arguments négationnistes tels que l’accusation de « double génocide » (qui met sur le même plan les crimes commis par le FPR avec le génocide des Tutsi) ou l’affirmation selon laquelle le génocide était une réaction spontanée des Rwandais suite à l’assassinat du président Habyarimana. Il s’agit alors de nier que le génocide était préparé de longue date et que le sachant, la France a néanmoins poursuivi son soutien au régime rwandais.

Lutter contre l’impunité : les affaires en cours

– Plaintes contre des présumés génocidaires rwandais ayant trouvé refuge en France, déposées depuis 1995 par des associations, dont le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR), la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) et Survie. 20 ans après le génocide et après que la France a été pointée du doigt pour la lenteur de ses procédures, le premier procès d’un présumé génocidaire rwandais en France s’est tenu en février-mars 2014.

– Six plaintes contre X déposées en 2005 par des victimes Tutsi pour « complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité », visant des militaires français de l’opération Turquoise. Depuis janvier 2012, ces plaintes sont instruites par le pôle judiciaire dédié aux génocides et crimes contre l’humanité. Survie est partie civile aux côtés d’autres associations.

– Plaintes pour viol déposées en 2004 par des femmes Tutsi contre des militaires français de l’opération Turquoise.

– Plainte contre Paul Barril pour complicité de génocide, déposée en 2013 auprès du Tribunal de Paris par Survie, la FIDH et la LDH. Paul Barril est un ressortissant français, ancien capitaine de gendarmerie, qui a travaillé dans le domaine de la sécurité et conseillé différents chefs d’Etats notamment en Afrique et plus particulièrement au Rwanda.

– Vingt ans après les faits, la plupart des acteurs politiques, de gauche comme de droite (elles gouvernaient en cohabitation au moment des faits) continuent de se taire ou de nier l’implication de l’Etat français dans le génocide des Tutsi. Quant à la justice, depuis la création d’un Pôle génocide à Paris, elle semble enfin avoir la volonté et les moyens de faire reculer l’impunité sur le sol français, à commencer par les présumés génocidaires rwandais pour lesquels le territoire français est une véritable terre d’asile.

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Une réponse à “France / Rwanda : Génocide et complicité

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