A Paris, la révolte inédite de Chinoises sans papiers

Le Monde, 22 mars 2014 :

Un mouvement inédit agite à mots couverts, depuis sept semaines, le microcosme du boulevard de Strasbourg, à Paris. L’artère concentre à elle seule presque tous les salons de coiffure et de cosmétique afro de la capitale. Depuis la mi-février, cinq employées chinoises sans papiers d’une onglerie ont surpris tout le monde en se mettant « en grève ».

Depuis toujours, sur ce boulevard bruyant, la concurrence entre enseignes est acharnée. Les rabatteurs y sont plus nombreux que les passants. Ces derniers temps, nombre de boutiques avaient résolu à leur façon la guerre des prix : elles employaient sans les déclarer des femmes d’origine chinoise en situation irrégulière.

Leur réputation était bonne : dociles, travailleuses. Tout se passait bien. Jusqu’à ce que, en décembre 2013, le patron ivoirien de cinq de ces femmes rechigne à leur verser leur paie. La plupart de leurs collègues du boulevard seraient parties la tête basse, sans mot dire. Mais, contre toute attente, ces cinq-là ont décidé de se rebeller.

ASSISES À LEUR POSTE

On les trouve toujours aujourd’hui dans leur boutique Supply Beauty, au numéro 50 du boulevard, assises à leur poste, presque comme si de rien n’était. Leur grève s’est transformée en occupation. Elles n’ont rien obtenu de leur patron, qui s’est volatilisé du jour au lendemain. Dans la panique, il leur a laissé les clés. Elles ont gardé leurs clientes les plus fidèles.

Leur rébellion leur a permis d’obtenir un soutien de taille : celui de la CGT, qui réclame leur régularisation. « Au début, beaucoup de Chinoises du quartier nous prenaient pour des idiotes et nous disaient : “Mais pourquoi faites-vous grève ? C’est comme ça que ça marche !” Beaucoup ne savaient pas que c’était possible », raconte Lin Mei Fan, 47 ans, les traits fatigués.

A la Préfecture de Paris, on est bien ennuyé. On connaît la capacité de mobilisation de la centrale syndicale, qui a réussi à fédérer, de 2008 à 2010, un important mouvement de sans-papiers. Deux employées africaines, qui travaillaient pour le même patron à l’étage, ont déjà rejoint le mouvement. Par souci d’apaisement, toutes ont été convoquées, le 17 mars, pour un premier entretien. Pour l’heure, aucun dossier n’a avancé.

Contrairement aux « grévistes » soutenus autrefois par la CGT, les cinq Chinoises n’ont pas de fiches de paie, ce qui les exclut des possibilités de régularisation ouvertes par la circulaire de 2012. La CGT tente toutefois de faire valoir le lien de « subordination » qui les liait à leur ancien patron. Reste à savoir si l’argument sera entendu.

LA VIE ÉTAIT « TROP DURE »

Le syndicat veut croire que l’histoire de ces femmes finira par émouvoir. Comme celle d’Aquin (c’est un pseudonyme), 50 ans, assise les bras croisés, les cheveux retenus par une pince papillon. Elle raconte, devant ses pots de vernis, comment elle a quitté son emploi de chauffeur de taxi, dans l’est de la Chine. La vie était « trop dure », dit-elle pudiquement.

Depuis sa province de Jiangxi, Aquin avait surtout entendu « qu’il y avait des opportunités en France ». Alors elle a sauté le pas sans trop se poser de questions. En Chine, elle laissait de toute façon un mari avec qui les choses n’allaient plus très bien. Son fils unique, aujourd’hui âgé de 27 ans, atteignait sa majorité. Et, comme elle n’a pas eu de difficultés à obtenir un visa de tourisme, elle était confiante.

Mais, très vite, dans la capitale française, Aquin a été rattrapée, comme ses camarades, par la dureté de la vie en situation irrégulière. A cause des contrôles, les emplois au noir dans la restauration sont devenus rares. Il y a bien toujours des possibilités dans les ateliers de confection clandestins. Mais les cadences sont dures, les conditions de travail infernales.

Surtout, comme la plupart des Chinoises du boulevard, Aquin n’est pas originaire de la région de Wenzhou, dont est majoritairement issue la dernière vague d’immigration chinoise en France. Elle vient d’une autre région, où ce sont souvent les femmes qui migrent. Plus éduquées, moins rurales que les Wenzhounaises, elles quittent des emplois de petite fonctionnaire, de contremaîtresse ou de commerçante. Et débarquent en France plus âgées, généralement la quarantaine passée.

LUNDI AU SAMEDI, DE 9 HEURES À 22 HEURES

La vie sans papiers est d’autant plus difficile pour elles. Avant qu’elle ne commence la « grève », Aquin travaillait du lundi au samedi, de 9 heures à 22 heures, enchaînant un maximum de clientes. Le système du boulevard veut que les boutiques fonctionnent comme des locaux où chaque employée travaille en « indépendante ». Chaque jour, Aquin apportait donc chez Supply Beauty ses limes, ses vernis et sa clientèle… Aucun salaire fixe. Le patron leur reversait la moitié des gains seulement.

Les ongleries restent quand même ce qu’il y a de plus rémunérateur et de moins indigne aux yeux de beaucoup de Chinoises du boulevard. Un grand nombre ont débuté comme nounou pour les enfants de Wenzhounais, un emploi où, pour 700 à 900 euros par mois, il faut parfois cumuler garde des enfants, ménage, courses, voire la contrainte de dormir sur place. En manucurant, Aquin pouvait au contraire empocher jusqu’à 2 000 euros les bons mois.

Une autre activité fait office de repoussoir absolu pour Aquin et ses collègues, à laquelle une partie des femmes de leur vague migratoire se retrouvent parfois contraintes, faute d’emploi. A Belleville, on les appelle poliment « les marcheuses ». Mais il s’agit de prostitution.

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