« Nous allons étendre le suffrage universel à l’entreprise »

Tu as plusieurs fois écrit sur la question des élections, en exposant le fonctionnement réel du code électoral en France. Mais sur le fond, quelle est ta critique du système électoral ?

Nicolas Dessaux : Une lecture attentive du code électoral français montre comment il a été progressivement élaboré pour maintenir la domination des partis en place, qui se partagent les postes et les revenus afférents. Le système de réparation des places, de financement des partis politiques, de découpage des circonscriptions, tout a été aménagé au fur et à mesure pour perpétuer le système existant. Cette situation n’est pas spécifique à la France, même si certains mécanismes sont liés à son histoire politique. Ils ne peuvent se comprendre que si on examine l’État, au sens large, sous l’angle de ses revenus, de sa base matérielle. La prise de positions dans l’appareil d’état permet non seulement de percevoir, sous formes d’indemnités et d’avantages matériels, une partie de la masse fiscale, et d’en redistribuer une autre en nommant ses clients et partisans dans les administrations. La corruption joue un rôle plus ou moins important selon les États ; en France ou en Belgique, la longue liste des « affaires montre qu’il ne s’agit pas d’un phénomène exceptionnel, mais plutôt d’un prolongement normal du système en dehors de sa propre légalité. Il existe diverses méthodes pour assurer le fonctionnement de cette répartition des revenus de l’état. Le parti-état, comme en Chine et quelques autres pays, en est une, tout comme la kleptocratie, telle qu’elle fonctionne dans de nombreux pays, ou encore la démocratie bourgeoise, qui permet d’assurer cette répartition entre factions rivales.

Cela ne veut pas dire que ces formes d’État sont indifférentes pour la population, pour la classe ouvrière, bien au contraire. En disant cela, je parle du fonctionnement des institutions, pas des droits démocratiques, des libertés civiles, ni même du principe du suffrage universel, qui sont en large partie des conquêtes du mouvement ouvrier – avec l’aspect ambigu de toute victoire partielle, qui est aussi une manière d’endiguer le mouvement. Tout comme il faut se garder de limiter la démocratie à l’exercice du droit de vote, en laissant de côté toutes les libertés qu’elle suppose, il ne faut pas s’illusionner sur la réalité du suffrage universel. La valse-hésitation, sans jeu de mot, des socialistes sur la question du droit de vote des étrangers aux élections locales en montre une limite importante : dans la conception bourgeoise de la démocratie, fondée sur la nationalité, il est possible de travailler, de payer des impôts dans un pays, d’élever des enfants, sans avoir le droit à prendre part aux décisions collectives. Or, on parle ici de 8% de la population vivant en France, et plus de 11% si on inclue les « étrangers européens », qui votent aux élections locales mais pas nationales, selon une conception à géométrie variable du droit de vote. Autrement dit, ils peuvent peser sur les débats politiques de pays où ils ne résident plus depuis parfois des décennies, mais pas là où ils habitent et travaillent, là où se décident réellement de leurs conditions d’existence.

On trouve, dans le droit électoral français, d’autres bizarreries de ce genre : un travailleur étranger peut être électeur aux prud’homales, mais il n’a pas le droit d’être candidat ! Il est donc toujours possible d’étendre le suffrage universel et cela conserve un sens pour le mouvement ouvrier – on peut critiquer le cadre dans lequel se déroulent les élections sans renoncer à leur principe. Un simple rappel : il y a en moyenne 3% d’ouvriers et 4,5% d’employés à l’assemblée nationale, alors qu’ils représentent respectivement 28 et 29% de la population active. Par contre, 80% des députés sont cadres, ingénieurs ou issus des professions libérales, catégories qui représentent moins de 17% des actifs. Dire qu’ils représentent la population est illusoire dans ces conditions. On peut donner bien des arguments pour analyser cette disproportion, mais l’explication centrale est la suivante : elle reflète la hiérarchie des valeurs de l’entreprise et de la société capitaliste, la dictature patronale qui constitue la réalité politique dans laquelle nous vivons.

Quand tu parles de « dictature patronale », n’est-ce pas une figure de style, une exagération pour les besoins de la propagande ?

ND : Non. Il s’agit d’un concept précis. Si on parle d’un pays dans lequel les habitants n’ont aucun droit d’élire les dirigeants, alors que ceux-ci peuvent les priver du jour au lendemain de leurs moyens d’existence, où la hiérarchie exerce sa pression à chaque instant, où la critique est interdite, ce pays sera considéré comme une dictature. Or, cette description est celle de l’entreprise capitaliste. Les actionnaires tiennent leur pouvoir de leur richesse, des parts de capital qu’ils détiennent, non du vote des salariés, et pourtant ils exercent tout pouvoir sur eux via une hiérarchie descendant, pilotée par le sommet. Ils peuvent briser la vie de quelqu’un, soit par un licenciement, soit par toute la gamme du harcèlement et des pressions – sans compter les problèmes d’hygiène, de sécurité et de santé. Critiquer publiquement son entreprise, par exemple sur un réseau social, peut avoir des conséquences graves pour un salarié. Parler de dictature patronale exprime donc, de manière claire et concise, la réalité vécue par les salariés dans l’entreprise.

Bien sûr, la situation n’est pas uniforme à l’échelle mondiale. Là où existe un puissant mouvement ouvrier, où les syndicats ont conquis droit de cité, il existe une forme de contre-pouvoir, même si les quelques instances élues sont presque partout paritaires – c’est-à-dire qu’elles associent représentants du patron et des salariés. Dans les coopératives, vieil héritage du mouvement socialiste ouvrier, les salariés disposent du droit d’élire les dirigeants, même si la pression globale du capitalisme fait que leur mode de fonctionnement diffère assez peu de celui des autres entreprises. Enfin, la dictature patronale peut prendre des formes variées, plus ou moins douces, plus ou moins paternalistes, selon les situations nationales et les choix managériaux des entreprises, qui sont eux-mêmes les stratégies patronales concurrentes dans la lutte de classes.

Sous le capitalisme couve le communisme. Pas uniquement par la multiplication des prolétaires, par l’expansion mondiale de la classe ouvrière, mais aussi dans chacune de ses victoires. La plupart d’entre elles peuvent sembler triviales, ou prendre la forme de compromis dans lesquels le patron parait trouver son compte, mais elles n’en sont pas moins porteuses d’une autre conception de la société, radicalement différente. Du point de vue du capitalisme, si un chantier connaît régulièrement des accidents mortels, ce n’est pas un problème tant qu’il est facile de trouver de nouveaux ouvriers et que cela ne ralentit pas la productivité. Il a fonctionné comme ça en Europe et continue de fonctionner comme ça dans de nombreux pays. Du point de vue des salariés, la sécurité est essentielle, vitale au sens strict, et la lutte contre les accidents de travail continue de mobiliser les travailleurs. C’est ce qui fait, en France, l’importance d’une instance comme le CHSCT par exemple, quelles que soient les limites et les entraves qui lui sont imposées. Or, si la sécurité des machines ou du lieu de travail est dans l’intérêt quotidien des salariés, plus on les défend dans chaque boite, sur chaque lieu de travail, plus se généralise, plus se développe un autre point de vue, un point de vue ouvrier, sur la société et la manière dont elle doit fonctionner. Dans ce point de vue, la vie d’un être humain compte. Je ne dis pas, bien sûr, que le communisme viendra mécaniquement de l’accumulation de ces changements, mais ils ne préparent pas moins le terrain, comme bien des signes annonçaient jadis le pouvoir de la bourgeoisie émergeant dans la société féodale.

Parler de dictature patronale permet de mettre l’accent sur un point essentiel : l’entreprise est un monde qui échappe à la démocratie, même dans les pays où celle-ci est brandie comme un étendard. Dans une société dirigée par un roi et des aristocrates, imaginer le suffrage universel était une subversion totale de l’ordre social. Il semblait alors aux idéologues du système qu’une nation ne saurait être dirigée autrement que par une personne seule ou un conseil restreint. Il en va de même aujourd’hui : les idéologues patronaux persistent à croire que l’entreprise ne peut être dirigée que par un patron, des actionnaires, sous prétexte qu’ils apportent des capitaux. C’est cela que nous allons mette à bas. Nous allons étendre le suffrage universel à l’entreprise.

Mais, peut-on réellement se passer de hiérarchie ?

ND : Dans la société actuelle, la hiérarchie exerce une double fonction de coordination et de coercition. Toute l’idéologie capitaliste considère que ces deux fonctions sont liées et nécessaires, même si elle y ajoute une troisième, l’incitation, qui dans ce contexte n’est jamais qu’une forme douce de coercition. D’autre part, elle insiste régulièrement sur la nécessité d’un chef, avec des métaphores triviales du type « dans un bateau, il peut y avoir un seul capitaine ». Même le vieil Engels en a abusé dans sa polémique contre les disciples de Bakounine. On trouve cette idéologie sous les formes les plus savantes comme dans ses expressions les plus banales, dans les discussions que l’on peut avoir autour de soi. Ce sont ces conceptions qu’il faut battre en brèche.

On peut admettre que la fonction de coordination soit utile, dans la plupart des tâches. Quelque soit la critique que l’on puisse faire de la division du travail en système capitaliste, il en restera forcement quelque chose parce que c’est le propre d’une société complexe : on ne peut pas maîtriser toutes les compétences nécessaires à la faire fonctionner, donc chacun tend à se restreindre à ce qu’il sait faire. Mais qu’est-ce qui empêche cette personne d’être élue et révocable ? Dans une société aristocratique, la réponse aurait pu être : « parce que cette personne tient son pouvoir de son noble lignage » ou « parce que son pouvoir a une source divine ». Mais dans une société démocratique, cette réponse ne tient pas, puisqu’on y considère comme normal d’élire un maire, des députés, un président. On pourrait donc élire ceux qui détiennent des pouvoirs à l’échelle d’une ville ou d’un pays, mais pas ceux qui coordonnent une équipe de travail dans une entreprise ou une administration ? C’est là où l’on touche du doigt la réalité de la dictature patronale et les limites réelles de la conception bourgeoise de la démocratie.

Prenons la métaphore du bateau. Changer le capitaine en plein milieu de la tempête n’est sans doute pas une bonne idée. On est obligé de faire confiance, à tort ou à raison, dans son expérience de marin et sa capacité, précisément, à coordonner les marins pour agir ensemble en vue de sauver le navire, son équipage et ses passagers. Mais qu’est-ce qui empêche de l’élire quand on est au port ? Des structures réputées plus hiérarchiques encore, comme l’armée, supportent très bien cela : l’armée révolutionnaire française qui a accumulé les victoires en l’an II élisait ses officiers. C’est pourquoi cette idée que l’on ne pourrait pas élire les coordinateurs, quand ils sont nécessaires, est simplement l’expression de l’idéologie capitaliste.

Il suffit de prendre l’exemple d’une association – je ne parle pas ici des entreprises qui ont la forme associative, puisqu’elles fonctionnent peu ou prou comme les autres – mais par exemple, d’un club local de sport, comme il y en a plus de 200 000 en France. Il y peut y avoir des jeux de pouvoir, des intrigues et des formes de diminution, mais dans l’ensemble, les responsables sont des bénévoles unis par une passion commune et qui bénéficient à juste titre de la confiance des adhérents. Ils sont élus et ça ne fonctionne pas si mal. Pourquoi devrait-il en aller autrement des entreprises ?

Quant à la coercition, à la contrainte, on ne voit pas non plus pourquoi elle serait associée à la coordination, ni pourquoi elle serait absolument nécessaire. Il est facile de comprendre pourquoi ces fonctions sont associées dans le capitalisme. Celui est entièrement fondé sur la fiction de la liberté du travail sous la forme du contrat de travail, qui est réputé être un contrat passé librement entre deux individus égaux. Mais dans la réalité, le capitalisme est un système qui contraint au travail, dans les deux sens du terme : il contraint à trouver un emploi, et il contraint celui qui l’exerce. Le mouvement historique par lequel il produit des prolétaires en conduisant massivement des paysans à quitter la terre pour chercher du travail en ville continue d’agir : on le voit à l’œuvre dans tous les pays « en développement », bien qu’il n’y ait jamais adéquation entre leur nombre et celui des emplois. C’est un processus disséqué par Marx dans « Le Capital » sous le nom d’accumulation primitive du capital, par lequel se constitue le prolétariat soumis à l’offre de travail du capital. D’autre part, une fois que ce prolétaire a trouvé un boulot, il se voit soumis à toutes sortes de vexations, de privations, pour le conserver. Sous sa forme brute, le capitalisme impose une discipline de fer dans ses chantiers et ses ateliers. Il n’y a que dans les pays où l’histoire des luttes, où le rapport de forces entre les classes, est tel que le capital a dû céder une partie du terrain, qu’il tente de reprendre sur d’autres formes de contrainte, plus douces.

Effectivement, dans le capitalisme, coordination du travail et contrainte sont étroitement associées, puisque le « chef », du contremaître au directeur, joue les deux fonctions à la fois. Puisque le système repose sur la contrainte au travail, malgré les enjolivements idéologiques, il n’est pas question de laisser les salariés décider. Au fond, les capitalistes savent bien que cette idéologie est vide de sens, mais ils ne peuvent imaginer que les ouvriers puissent travailleur autrement que sous sa contrainte. Le sens de celle-ci, son objectif principal, c’est de faire réaliser des profits aux actionnaires, aux patrons, en s’assurant que les salariés bossent suffisamment pour cela, en temps et en intensité de travail, selon ses plans et ses méthodes. La production n’a pas d’autre finalité que de réaliser des profits. Si elle produit les biens nécessaires à la vie sociale, c’est une fonction dérivée de la première, et pas son objectif principal ; au fond, ce que le capitaliste produit lui est indifférent, que ce soit de la nourriture ou des bombes, puisqu’il n’en perçoit que l’équivalent monétaire.

Mais lorsqu’on discute avec les salariés, quel que soit le secteur, le sentiment de faire quelque chose d’utile et de nécessaire, est largement répandu. L’envie de le faire dans de meilleures conditions, aussi. Le sentiment d’être utile et de trouver sa place dans la vie sociale se suffit à lui-même. L’entraide, c’est le fondement même du socialisme. La contrainte n’y a pas sa place. C’est bien pour cela que tous les noms proposés, dès le XIXe siècle, pour la société future insistent sur cette notion de socialisation du travail, quelles que soient les subtiles nuances entre elles : coopération, association, collectivisme, socialisme, communisme, sans compter la formule « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Le « tous ensemble » n’est pas seulement un slogan pour les manifestations, c’est aussi une conception différente de l’économie. Mettre à bas la hiérarchie capitaliste, élire les coordinateurs là où ils sont nécessaires, est une étape vers cette société nouvelle.

Mais est-ce que la fonction de coordination, même sans contrainte, n’est pas en elle même une source de pouvoir ?

ND : Ça peut l’être, bien sûr, et c’est un risque qu’il ne faut pas négliger. Dans le capitalisme, la vie est sans doute plus supportable là où les dirigeants sont élus, mais c’est tout de même le capitalisme et son cortège d’horreurs quotidiennes. Il faut, à mon sens, distinguer deux étapes et deux problèmes.

La première fois qu’on dira au petit chef, au contremaître, au directeur, au patron : non, c’est plus toi qui commande. « La porte, c’est par là, tu peux aller chercher tes affaires », la société connaîtra un grand bouleversement de fond en comble. Ca ne se fera pas en un seul jour, mais ça fera sûrement tâche d’huile. C’est, à mon sens, l’un des piliers de la révolution.

Ce sera le moment de poser, de manière concrète, détaillée, la question de savoir ce qui est utile ou pas, quels sont les échelons de coordination nécessaires et ceux qui servent juste à satisfaire la mentalité hiérarchique du capital. On peut imaginer que ça n’ira pas sans tâtonnements, sans échecs, sans reculs, sans difficultés. Il faut y aller avec une volonté déterminée, mais le détail de la manière dont ça va se passer dans la réalité nous échappe nécessairement. C’est une première étape extrêmement libératrice : toutes les tensions accumulées, toute la colère rentrée, toutes les vexations subies vont ressortir d’un seul coup.

Une fois cette étape mise en œuvre, le pouvoir est vacant. Il peut être occupé de bien des manières, y compris par les beaux parleurs, par ceux qui se prévaudront de leurs compétences pour occuper ce vide, ou encore par ceux-là même qui veulent revenir au système antérieur, tout comme les royalistes finirent par trouver moyen de se faire élire dans les assemblées de la révolution française. A la sortie d’une société qui ne nous a en rien préparés à exercer le pouvoir, à prendre des décisions seuls, c’est un risque important. C’est ce qui explique les tensions entre le pouvoir des assemblées, qu’on les nomme conseils, soviets, et d’autres formes de pouvoir – celui des partis par exemple. Tant que le nouveau système n’est pas stabilisé, il sera sujet à toutes les tentatives de prise de pouvoir, y compris et surtout via les organes neufs dont il s’est doté. C’est un aspect sur lequel la plus grande vigilance est nécessaire.

Quelles sont les limites de ce pouvoir ouvrier dans l’entreprise ?

ND : Il existe quelques limites simples et évidentes. Ce pouvoir s’exerce au sein de l’entreprise elle-même pour les affaires qui ne concernent que celles et ceux qui y travaillent. L’organisation de l’activité, les horaires, le fonctionnement interne regardent pour l’essentiel les travailleurs de l’entreprise, ou plutôt ceux d’un site particulier – encore que tout ceci peut avoir un impact par exemple, sur le travail d’autres sites, sur les transports en commun autour, sur la restauration de proximité et ainsi de suite.

Par contre, pour prendre un exemple simple, ce n’est pas aux ouvriers des travaux publics de décider s’il faut construire une route, mais la manière dont ils s’organisent pour l’entretenir, oui. L’aménagement du territoire, lui, doit être décidé à une échelle territoriale plus large. Certaines questions ne peuvent être décidées sérieusement qu’à l’échelle mondiale : ce n’est pas aux bûcherons de décider si l’on doit déforester l’Amazonie, pour prendre un exemple volontairement caricatural. De nombreuses décisions concernent ainsi un niveau communal, régional, mondial, selon leur importance et leur portée. Elles ne peuvent concerner les seuls agents des collectivités, mais l’ensemble de la population concernée. Il faut un mécanisme de décision adapté. Certaines questions doivent faire l’objet d’un débat démocratique large dans la société, d’autres pourraient être discutées dans des assemblées à différents niveaux. Il faudra donc trouver le moyen d’articuler ces différents aspects pour que le système fonctionne le mieux possible.

D’autre part, je ne crois pas que le communisme doive se passer d’un pouvoir normatif, organisé de manière démocratique. Par norme, j’entends principalement les aspects d’hygiène et de sécurité, à la fois dans le processus de production et dans le produit obtenu. Dans un système socialisé à l’échelle mondiale, c’est très important. Prenons l’exemple de la construction d’une salle de spectacle, qui va être amenée à recevoir un public nombreux. Il n’est pas question que les matériaux qui vont servir à la construire, des fondations à la toiture, soient de qualité déficiente. Dès la conception, on doit pouvoir connaître et se fonder sur leurs qualités techniques, leur résistance, leur impact écologique, etc. Il ne s’agit pas de vouloir tout standardiser de manière bureaucratique, mais de créer un système de normes de qualités qui bénéficie à l’ensemble de l’humanité. Donc, là dessus, les travailleurs d’un secteur donné doivent pouvoir donner leur avis, faire bénéficier de leur connaissance de la production, mais aussi se plier aux normes une fois qu’elles sont établies. Cela ne s’applique pas uniquement aux normes techniques, mais également sociales et environnementales par exemple.

Est-ce une autre façon de parler des conseils ouvriers ?

ND : Dans toute révolution apparaissent des formes d’assemblées. A partir du moment où l’ancien régime vacille, où la hiérarchie existante perd le contrôle, où la pyramide du pouvoir s’effondre, chaque individu se retrouve à égalité. C’est cette égalité qui rend possible l’assemblée, susceptible d’occuper le vide du pouvoir, que ce soit à l’échelle du lieu de travail, du quartier, de la ville… C’est pour cela que cette forme de pouvoir réapparaît régulièrement, concurremment à d’autres. A ma connaissance, c’est en 1991, lors du soulèvement au Kurdistan d’Irak, que des conseils ouvriers ont pris en main, pendant quelques semaines, la direction de la production et de la vie sociale. Mais on trouve également des formes d’assemblées dans la plupart des mouvements ouvriers, un peu partout dans le monde. Ensuite, assemblées générales, conseils ouvriers, coordinations, le nom importe moins que le contenu réel.

Je tiens tout de même à rappeler une chose importante. Le communisme ne peut, par définition, pas être une société dirigée par des conseils ouvriers, pour la simple raison que l’une de ses caractéristiques principales, c’est la disparition de la classe ouvrière – et de toutes les autres. La classe ouvrière, en tant que telle, n’existe que dans le rapport social capitaliste et l’un ne va pas sans l’autre. Avec la disparition de l’un, l’autre suivra. Les conseils ouvriers peuvent et doivent jouer un rôle essentiel dans une période révolutionnaire, comme affirmation du pouvoir ouvrier à la base. Mais la question de la démocratie dans la production va bien au-delà, puisqu’elle concerne la société future, sans classe sociale et sans hiérarchie. Donc, oui, il s’agit bien de la vieille idée des conseils, pur produit du mouvement ouvrier, mais cela va au-delà en posant des bases pour une autre vie sociale.

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