Bosnie-Herzégovine : Une révolte prolétarienne au cœur de l’Europe

Article publié dans « Communisme-Ouvrier« , numéro spécial (supplément à Communisme-Ouvrier n°41), bulletin de l’Initiative Communiste-Ouvrière :

Le mouvement en Bosnie-Herzégovine a commencé à Tuzla, ville industrielle avec une forte et longue tradition de luttes ouvrières, avec des manifestations d’ouvriers licenciés et de travailleurs privés de salaires, manifestations auxquelles se sont joints à partir du 5 février des jeunes chômeurs, pour arriver à l’explosion le 7 février où dans plusieurs villes des manifestants ont attaqué et incendiés des bâtiments officiels, comme le siège du gouvernement local à Tuzla et à Zenica, la présidence à Sarajevo, ou les locaux des deux partis nationalistes, le HDZ (parti nationaliste croate) et le SDA (parti nationaliste bosniaque) à Mostar.

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Dès ses origines, il s’agit incontestablement d’un mouvement prolétarien. C’est une révolte d’ouvriers licenciés, de travailleurs privés de salaires et de prolétaires sans-emploi auxquels se sont joints d’autres catégories de la population touchée par les politiques anti-sociales et l’austérité, comme les retraités, les anciens combattants ou les victimes de guerre. La colère est dirigée essentiellement contre le chômage, les privatisations, les salaires et pensions insuffisants pour vivre (quand ils sont payés!) et aussi contre la corruption et le luxe insolents des politiciens, des hauts-fonctionnaires et autres bourgeois maffieux qui se sont enrichis sur le dos de la population avec les privatisations.

Un autre aspect fondamental dans ce mouvement c’est que la révolte est dirigée non seulement contre les politiciens nationalistes au pouvoir mais contre le nationalisme lui-même. La Bosnie-Herzégovine, comme toute l’ancienne Yougoslavie, est une région du monde où la population a particulièrement souffert du nationalisme. Tout le monde a encore en tête les atrocités commises par les différentes bandes nationalistes pendant la guerre de 1992 à 1995, guerre qui a fait 96.000 victimes (pour un pays de moins de 4 millions d’habitants), et depuis la fin de la guerre, le pays reste divisé, en particulier entre la Fédération Croato-Musulmane et la Republika Srbska, mais aussi, au sein de la Fédération entre Croates et Bosniaques, et chaque politicien nationaliste joue sur le nationalisme et les divisions ethniques pour conserver le pouvoir. Après les manifestations du 7 février, par exemple, les dirigeants de la Republika Srbska ont dénoncé les protestations comme un complot pour remettre en cause sa quasi-indépendance, à Mostar, les dirigeants du HDZ ont accusé les manifestations comme étant l’œuvre des « Musulmans » -1-, etc. Et justement, dans les manifestations et les plénums, ce qui est mis en avant c’est le refus de ces divisions nationalistes. Le 7 février, le slogan inscrit sur les murs du bâtiment en flamme du gouvernement local était justement « Smrt Nacionalizmu », à Zenica, un slogan ironique lors d’une manifestation le 10 février était « Nous avons faim en trois langues » (Bosniaque, croate et serbe) -2- et le plénum de Mostar se tient sous le slogan « La liberté est ma nation ». A Mostar d’ailleurs, lors d’une manifestation le 16 février, une banderole signé « citoyens contre le nationalisme » appelait aussi à l’unité, non seulement les trois principales nationalités de Bosnie-Herzégovine, mais les Rroms et les Juifs. En Republika Srbska, si le mouvement est moins profond et radical, on peut noter que le 20 février, une manifestation d’un millier d’anciens combattants contre les politiciens et pour une hausse de leurs pensions, a affirmé sa totale solidarité avec les protestations au sein de la Fédération.

D’ailleurs, dans les autres pays de l’ancienne Yougoslavie, des manifestations de soutien au soulèvement en Bosnie-Herzégovine ont eu lieu comme à Skopje (Macédoine), Belgrade (Serbie), Podgorica (Monténégro), Zagreb, Rijeka ou Osijek (Croatie). Bien souvent, ces manifestations ont été organisées par l’extrême-gauche, anarchiste ou marxiste, locale et ont essentiellement mobilisé leur milieu (on a ainsi compter un millier de manifestants à Zagreb le 13 février).

Mais au-delà des milieux internationalistes, la révolte en Bosnie-Herzégovine a déjà eu des répercussions sur des couches plus importantes de la population des autres régions de l’ex-Yougoslavie. Ainsi, le 18 février, lors d’une manifestation d’ouvriers licenciés à Skopje, les manifestants ont scandé à plusieurs reprises « Bosnie ! Bosnie ! ». En Serbie, on note depuis le début du mois de février, une certaine radicalisation des protestations ouvrières. Dans plusieurs villes, comme à Lestovak, Vranje, Krajlevo ou Loznica, les travailleurs ont bloqué les routes ou les voies de chemin de fer. Il faut dire que les problèmes que subit la population de Bosnie-Herzégovine, le chômage de masse, les privatisations, les salaires impayés et la corruption, sont exactement les mêmes dans les autres pays de l’ancienne Yougoslavie.

Il est certes trop tôt pour parler d’un soulèvement ouvrier général dans toute l’ex-Yougoslavie, mais il faut bien souligner ce point. Dans les années 1990, en Yougoslavie mais aussi en Europe occidentale, les militants internationalistes ont dû ramer à contre-courant. Même en France, de larges partie de l’extrême-gauche se sont mis à la remorque de telle ou telle fraction nationaliste, et lorsque l’on parlait d’intérêt commun de la classe ouvrière contre tous les dirigeants nationalistes, on était au mieux considérés comme des doux rêveurs, au pire accusé de complicité avec l’un ou l’autre des camps en présence. Et aujourd’hui, c’est la classe ouvrière de Bosnie-Herzégovine elle-même qui rejette les divisions nationalistes, tandis qu’à Belgrade, Skopje ou Zagreb des camarades manifestent avec des slogans comme « pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes », « une seule classe ouvrière, un même combat » ou même que l’on a pu entendre à Tuzla comme à Zagreb la fameuse conclusion du Manifeste du Parti Communiste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

Sans optimisme démesuré, il faut simplement en retenir comme leçon pour nos interventions présentes et à venir que sur les principes fondamentaux du mouvement ouvrier, comme l’internationalisme, oui il faut parfois ramer à contre-courant, assumer d’être ultra-minoritaire, mais que les faits, des décennies plus tard parfois, peuvent nous donner raison. C’est un point important pour nous communistes-ouvriers qui refusons d’être une caution de gauche au nationalisme.

Pour revenir à la Bosnie-Herzégovine, si après le soulèvement du 7 février, elle fait moins la une des médias, le mouvement continue avec des manifestations presque quotidiennes dans plusieurs villes comme Tuzla, Mostar, Bihac, Zenica ou Sarajevo, des luttes ouvrières comme la grève des employés de l’hôtel Holiday Inn de Sarajevo, des travailleurs de l’usine Robot à Bihac qui revendiquent le paiement de leurs salaires, sans oublier la lutte des ouvriers des usines fermées de Tuzla.

Un autre point important, c’est aussi et surtout la mise en place de structures d’auto-organisation que sont les « plénums de citoyens ». Un point de vocabulaire doit être souligné à ce propos : en France, citoyenneté et nationalité sont synonymes, en Bosnie-Herzégovine comme dans la plupart des pays d’Europe, il y a une différence entre ces deux mots. On peut, par exemple, être citoyen serbe de nationalité hongroise, citoyen albanais de nationalité grecque, citoyen russe de nationalité allemande, et citoyen bosnien de nationalité serbe, croate, bosniaque, rrom, etc. En se nommant « plénums de citoyens » ces plénums, qui sont en gros l’équivalent de nos assemblées générales lors des luttes, indiquent qu’ils sont ouverts à tous les habitants de la ville ou du canton, par delà les divisions nationales. N’oublions pas non plus que si ces plénums sont organisés par ville et pas par entreprise, que plus de 40% de la population bosnienne est au chômage.

Ces plénums ont élaboré un certain nombre de revendications, tant sociales que politiques, organisent les manifestations et autres actions.

Au niveau des revendications sociales, on peut noter l’augmentation des pensions de retraites (Sarajevo) ou des pensions des victimes de guerre (Mostar), la réouverture des usines fermées et le paiement des salaires (Tuzla), des emplois pour les jeunes chômeurs (Zenica), etc… Au niveau politique, la première est la démission de la quasi-totalité des élus actuels, tant au niveau local qu’au niveau national. A cela s’ajoute celle d’un gouvernement d’experts sans membres des partis politiques. Cette revendication peut nous paraître réformiste, l’exclusion des membres des partis est justifiée puisque tous les partis actuels de Bosnie-Herzégovine sont trempés dans des affaires sordides de corruption. Par contre, une chose qui semble très importante c’est que l’on trouve partout une très forte volonté de contrôle de la population sur le travail des élus. A Velika Kladusa par exemple, les habitants revendiquent de pouvoir contrôler les comptes de la municipalité. Ils exigent ainsi que soit publié un bilan comptable de la municipalité à la fin de chaque mois. A Tuzla, il est revendiqué que le gouvernement cantonal soumette des plans et des rapports hebdomadaires sur son travail et la réalisation des buts qu’il s’est donné à la population. Et cette volonté de contrôle dépasse les seuls élus, puisque les plénums revendiquent la révision des privatisations, la possibilité, comme le revendiquent les travailleurs de Tuzla et de Mostar, de juger ceux qui ont profité de privatisations illégales. A Sarajevo, on revendique la création d’un comité pour examiner les propriétés des 90 citoyens les plus riches de Bosnie-Herzégovine.

Autre revendication particulièrement intéressante, c’est celle qui consiste à réduire les traitements des élus et des hauts-fonctionnaires et à abolir leurs privilèges comme le maintien du salaire après leur mandat. A Tuzla et à Mostar, les plénums ont voté ce vieux principe qui date de la Commune de Paris, de la baisse du traitement des élus au niveau du salaire ouvrier moyen. Finalement, on retrouve dans les revendications des plénums, les principes du « gouvernement à bon marché », selon l’expression de Marx à propos de la Commune de Paris, sous contrôle permanent de la population. A propos de l’importance de ces revendications pour concevoir ce que pourrait et devrait être l’Etat ouvrier que nous voulons mettre en place, on peut citer Lénine dans « L’Etat et la Révolution » : « une des mesures prises par la Commune, et que Marx fait ressortir, est particulièrement remarquable : suppression de toutes les indemnités de représentation, de tous les privilèges pécuniaires attachés au corps des fonctionnaires, réduction des traitements de tous les fonctionnaires au niveau des « salaires d’ouvriers « . C’est là justement qu’apparaît avec le plus de relief le tournant qui s’opère de la démocratie bourgeoise à la démocratie prolétarienne, de la démocratie des oppresseurs à la démocratie des classes opprimées, de l’Etat en tant que « pouvoir spécial  » destiné à mater une classe déterminée à la répression exercée sur les oppresseurs par le pouvoir général de la majorité du peuple, des ouvriers et des paysans. »

A l’heure où ces lignes sont écrites, on ne sait pas jusqu’où ira le mouvement en Bosnie-Herzégovine. Si à Tuzla, on a vu émerger l’idée que les plénums pourrait être une forme à la fois plus efficace, plus économique et plus démocratique de gouvernement que ce qui existe actuellement, on est encore loin d’une revendication du style « tout le pouvoir aux plénums ». Avec des tendances réformistes, des propositions d’élections anticipées et des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient avec quelques réformettes, la classe dirigeante pourrait essayer d’éteindre l’incendie. A l’inverse, dès le dimanche 9 février, l’Union Européenne a fait planer la menace de renforcer sa présence militaire en cas « d’escalade ». Mais d’ores et déjà, le mouvement en Bosnie-Herzégovine nous semble riche d’expériences pour nos luttes et pour remettre à l’ordre du jour la perspective du socialisme, y compris ce point fondamental de l’Etat ouvrier en tant qu’Etat qui n’est déjà plus un Etat au sens propre du terme.

(1) Musulmans : à l’époque de Tito, « Musulmans » était un terme utilisé pour désigner une des nationalités de la Yougoslavie, en particulier en Bosnie-Herzégovine, c’est-à-dire les descendants des familles slaves islamisées lors de l’invasion ottomane. Ce terme est synonyme de l’actuel terme Bosniaques. On pouvait ainsi être de nationalité musulmane sans être de religion musulmane. A l’inverse, des Albanais ou Rroms de confession musulmane n’étaient pas désignés comme « Musulmans » concernant leur nationalité.

(2) Jusqu’à la guerre de 1992-1995, la langue principale de la Bosnie-Herzégovine s’appelait le serbo-croate ou le croato-serbe. Ce n’est qu’avec la guerre et les divisions, que les dirigeants nationalistes ont inventé qu’il y a trois langues distinctes, le Serbe, le Croate et le Bosniaque.

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