Sans salaire, les sans-papiers du salon de beauté se rebellent

Libération, 25 février 2014 :

Lin Mei a 47 ans. Elle est chinoise, sans papiers et travaille depuis deux ans dans une onglerie du quartier de Château-d’eau, le temple de la beauté africaine à Paris. Le 3 février, avec ses quatre collègues chinois, Lin Mei (photo) décide de se mettre en grève. Leur patron, un Ivoirien, ne les paye plus depuis deux mois. L’homme tente de jouer la montre, avant de disparaître. Quelques jours plus tard, les deux coiffeuses du premier étage, des Africaines elles aussi en situation irrégulière, cessent à leur tour le travail.

Une mobilisation inédite dans un milieu aussi précaire. Depuis, les sept employés du salon ont décidé de faire caisse commune. «On aurait dû se mobiliser il y a longtemps pour faire respecter nos droits, explique Adjouss, 33 ans. Mais on avait peur d’être rapatriés chez nous.» Aidés par la CGT, les travailleurs du salon de beauté ont déposé des demandes de régularisation auprès de la préfecture de police de Paris. Sans réponse pour l’heure.

L’action est aussi symbolique qu’inédite : cinq Chinois et deux Ivoiriennes, travaillant dans un salon de coiffure-manucure parisien, se sont mis en grève et veulent obtenir leur régularisation.

Il y a quelques semaines, c’était une boutique comme tant d’autres dans le quartier de Château-d’Eau, le temple de la beauté africaine à Paris. Salon de manucure au rez-de-chaussée, de coiffure au premier étage. Depuis le 3 février, le lieu s’est transformé en local de lutte. Il y flotte une drôle d’atmosphère, au milieu des effluves de nourriture chinoise, de solvant pour faux ongles et de laque pour cheveux. Les drapeaux de la CGT côtoient les posters publicitaires kitsch, les militants syndicaux croisent clients et employés dans un bazar enfiévré. La nuit, certains dorment sur place, à tour de rôle.

Les occupants ont un point commun : ils sont sans-papiers et n’ont pas été payés depuis début décembre. Telle Lin Mei, une des cinq manucures travaillant à la pose de faux ongles. Cette petite femme brune a 47 ans. Arrivée en France en 2007 de sa province du Jiangxi (sud-est), elle travaille dans la boutique «Supply Beauty» depuis deux ans. En vingt minutes, pour dix euros, elle lime les ongles, et, d’un geste assuré, pose les ajouts. Les relations avec son patron n’ont jamais été faciles. Payée au noir, de la main à la main, Lin Mei touchait, dans les bons mois, 1 500 euros. Parfois, beaucoup moins, 800, 900 euros. «Les filles devaient toujours réclamer, et même payer leur propre matériel, explique Pascale, de l’Union locale CGT du Xe arrondissement. Le gérant encaissait l’argent et leur refilait la moitié en liquide.» Le tout dans des conditions de travail loin d’être optimales. Les odeurs de produits toxiques incrustent la petite pièce du rez-de-chaussée. Longtemps, les employés n’ont eu que de fins masques pour se protéger.

CAISSE DE GRÈVE

Début février, les cinq employés chinois de l’onglerie – quatre femmes d’une cinquantaine d’années, un jeune homme de 23 ans – en ont assez de travailler à perte. Leur patron a disparu de la circulation et il leur manque deux mois de salaire. Elles décident de se mettre en grève. Une rareté pour des sans-papiers. «C’est une première. Entre nous, on les appelle les « stars »», sourit Pascale. Au bout de quelques jours, la CGT se greffe au mouvement, à la demande des grévistes. Objectif : récupérer l’argent dû et obtenir leur régularisation. L’occupation des lieux est décidée, «pour éviter que le gérant ne vienne en reprendre possession».

Finalement, les Chinoises décident de reprendre le travail le 15 février, en faisant caisse commune. Deux jours plus tard, les deux Ivoiriennes du salon de coiffure s’associent à la démarche. Adjouss, 33 ans, travaille là depuis 2008. «On était toujours payées en retard», explique-t-elle. Quand ça sourit, elle a le droit à 1 000 euros. Les mauvais mois, c’est plutôt 600 ou 700. «Et je devais payer mon matériel, shampooing ou démêlant pour cheveux, pour environ 80 euros», précise-t-elle. Adjouss tresse les cheveux des Africaines du quartier et leur fixe des ajouts. Un travail qu’elle peut facturer une cinquantaine d’euros. La jeune femme aime «rendre les filles plus belles», comme sa collègue Madoussou. «Ça veut dire « Le cœur de ma mère » en bambara», rigolent les clientes.

«ON AVAIT PEUR D’ÊTRE RAPATRIÉES»

Les deux Ivoiriennes regrettent de ne pas s’être mobilisées plus tôt. «Quand on a su que la CGT venait nous aider, ça nous a donné confiance, dit Adjouss. La grève, on aurait dû la faire il y a longtemps. Mais on avait peur de revendiquer nos droits et d’être rapatriées.» Des dossiers de régularisation ont en tout cas été déposés courant février par la CGT à la préfecture de police de Paris. Les grévistes peuvent compter sur le soutien du maire socialiste du Xe, Rémi Féraud, qui appuie la démarche. Et sur un rapport favorable de l’inspection du travail, venue constater qu’un lien existait bien entre les sept employés et le gérant du salon. Une chance, car la circulaire Valls du 22 novembre 2012 ne prévoit rien pour les travailleurs au noir, dépourvus de fiche de paie. «Mais les Chinoises ont été malines, signale Pascale, la responsable CGT. Elles marquaient tous les jours sur un papier ce qu’elles devaient percevoir et le faisaient signer par le patron.»

Raymond Chauveau, en charge à la CGT du collectif Migration Droits des migrants, espère une «décision politique du ministère de l’Intérieur». Autrement dit, des papiers pour tous les grévistes. Espère-t-il que le mouvement donne des idées à d’autres dans le quartier ? Pas vraiment. «Il ne s’agit pas de se faire plaisir et de lancer une mobilisation globale, estime-t-il. On veut régulariser ces gens, pas à pas. Mais c’est vrai que cette situation est intéressante à plus d’un titre : c’est la première fois que des Chinoises et des Africaines s’engagent ainsi, tout comme l’inspection du travail.» Du côté de la préfecture, on indique que les dossiers sont «en cours d’examen», «au cas par cas».

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