Référendum en Égypte : le plébiscite de Sissi est un échec

Une faible participation malgré des moyens énormes

Bien que les résultats officiels au référendum n’aient pas encore été donnés, on en a une idée suffisante pour se faire un avis sur ce qui s’est passé. Comme on pouvait s’en douter à partir des derniers événements en Égypte, la participation au référendum constitutionnel des 14 et 15 janvier 2014 a été extrêmement basse. Et ce n’est pas aux résultats du «oui» ou du «non» qui n’ont aucun sens, mais à la participation que l’on peut juger de la valeur de ce scrutin. Il était conçu comme un plébiscite pour le général Sissi et c’est comme tel qu’il faut le juger.

On ne demandait en effet pas aux égyptiens ce qu’ils pensaient de la nouvelle constitution – que d’ailleurs quasi personne n’a lue – mais on leur demandait d’approuver la politique et la personne du général Sissi à la tête du pays, même si, formellement, il n’est que ministre de la défense dans un gouvernement des partis libéraux, sociaux-démocrates et nassériens soutenu par les démocrates, la gauche et le principal parti salafiste.

Bien sûr les déclarations et les chiffres officiels/officieux font état d’une participation historique et d’un succès massif du «oui» qui atteindrait, à ce jour, les 97%. On se demande d’ailleurs pourquoi on n’a pas atteint les 99,9%. Bien sûr aussi, la presse occidentale, sans une once d’esprit critique, reprend à son compte ces chiffres et déclarations. C’est classique dans ce pays et c’est classique pour la presse internationale.

Mais si plus sérieusement, on se réfère aux témoignages et au chiffre donné par des NGO accepté le plus couramment – sans retenir l’estimation de participation des Frères Musulmans qui la situe à 10-15% – la participation réelle tournerait autour de 37%. C’est-à-dire un chiffre historiquement bas très proche de la claque qu’avaient pris les Frères Musulmans lors du référendum constitutionnel de décembre 2012 où elle était alors d’environ 33%. C’était un référendum, rappelons-le, où après des manifestations massives contre le régime islamiste, sauvé in-extremis encore à ce moment par l’armée et l’opposition laïque, ces partis avaient tenté de détourner la colère des égyptiens dans l’impasse électorale. Les électeurs avaient dit leur mécontentement, en mettant en minorité l’ensemble des partis égyptiens qui avaient quasiment tous appelé à participer au scrutin.

Dans ce dernier référendum, c’est l’armée et la majorité de l’ancienne opposition laïque, aujourd’hui au gouvernement, qui a été désavouée. Le gouvernement et l’armée ont mis des moyens colossaux pour la propagande pour le «oui». Il y avait partout des affiches énormes en faveur du oui, on a produit des T-shirts à l’effigie de Sissi, des tasses, des assiettes, des produits alimentaires, des panoplies pour les enfants, des enfants ont été nommés «Sissi», les médias, les journaux, la télévision, n’ont pas cessé en continu de chanter ses louanges et d’appeler à voter «oui». On a tout repeint, les bordures, les ponts, refait des routes, des logements, les soldats ont été mis à contribution pour ces travaux… Les militants qui distribuaient des tracts appelant au nom ou au boycott ont été arrêtés, les avoir des ONG liées aux Frères Musulmans ont été gelés pour qu’ils ne puissent pas acheter les votes comme d’habitude, on a affrété des bus pour amener les électeurs aux bureaux de vote, mis de la musique, passé dans les rues avec des voitures sono, le vote était organisé le jour de l’anniversaire de Nasser, les églises coptes, les mosquées, les salafistes ont béni le «oui», diabolisé le «non», 350 000 soldats dans les rues, des chars, ont «sécurisé» les bureaux de vote… Et pourtant, malgré ce matraquage, les égyptiens ont boudé les urnes. Bien sûr pas au point que le «non» l’ait emporté. Mais il était peu probable que le «non» soit suivi d’une part parce que l’armée arrêtait ceux qui tentaient de faire de la propagande pour le «non» et d’autre part, surtout, parce que le succès du «non» aurait signifié que les égyptiens voulaient le départ de Sissi, c’est-à-dire qu’ils avaient la maturité politique de le remplacer eux-mêmes.

Or nous n’en sommes pas encore là. La basse participation traduit tout à la fois le fait que le peuple égyptien ne suit pas aveuglément Sissi, qu’il s’en méfie mais qu’il ne voit pas encore comment et par quoi le remplacer.

Certains pourraient se demander par ailleurs si la faible participation ne serait pas un soutien aux Frères Musulmans, d’autant plus que c’est ce que ces derniers vont crier sur leurs chaines satellitaires, puisqu’ils appelaient à boycotter le scrutin. Mais on ne peut se demander cela que de loin, car s’il y a quelque chose qui domine l’ambiance en Egypte aujourd’hui, c’est bien la haine des Frères Musulmans. C’est d’ailleurs là dessus que comptait Sissi en espérant récupérer dans le «oui» l’hostilité aux Frères Musulmans, bref faire du «oui», un non aux Frères Musulmans. Il a échoué, non pas que les égyptiens soient devenus moins hostiles aux Frères Musulmans, mais paradoxalement parce qu’ils reprochent à Sissi son échec devant les Frères Musulmans.

Il faut bien voir que la quasi totalité de la presse écrite ou télévisée est dans une hystérie totale à l’encontre des Frères Musulmans. Des chaines de télé passent en boucle les appels au meurtre de chrétiens proférés par des Sheiks islamistes lors des destructions d’églises et des attaques de chrétiens en juillet 2013. C’était lorsque les frères Musulmans tentaient de détourner la colère populaire à l’encontre de la politique économique de Morsi, par la haine religieuse. La propagande quotidienne dit que si tout va mal c’est de la faute aux frères Musulmans et elle attribue tous les attentats terroristes qui ont marqué le pays ces derniers mois aux Frères Musulmans même si ces attentats sont revendiqués par d’autres qu’eux. Et on a vu ces dernières semaines lors d’attentats aveugles d’un immeuble ou d’un bus qui ont fait de nombreuses victimes civiles, des manifestations massives de la population défilant avec des effigies des dirigeants des Frères musulmans pendues à une potence, réclamant la mort pour ces derniers. On a vu des gens attaquer et brûler des magasins ou des voitures appartenant à des Frères Musulmans. Or, même s’il y a eu 2 665 morts et plus de 21 000 arrestations chez les Frères Musulmans par les militaires ces derniers mois, il continue à y avoir quasi quotidiennement des manifestations, certes très minoritaires, mais réelles, de Frères Musulmans, ainsi que des attentats anonymes qui leur sont attribués, qui viennent défier le pouvoir.

Si bien que l’état d’esprit de pas mal de gens qi étati  d’attendre/espérer quelque chose de la fin du problème Frères Musulmans est en train de changer.

En gros, tant que les Frères Musulmans continuaient à pourrir la situation, beaucoup se disaient qu’on ne pouvait pas espérer ni faire grand chose et en même temps les plus hésitants s’auto-justifiaient à ne rien faire par cette situation  ! On ne peut rien faire sur le terrain économique et social puisque les Frères continuent à semer le désordre ! Beaucoup de partisans « honnêtes » du « oui » au référendum, pas nécessairement pro-armée, mais les moins conscients, espéraient qu’un soutien massif à l’armée mettrait un terme à l’action des Frères Musulmans et qu’à partir de là, l’armée pourrait enfin se mettre au travail sur le terrain économique et social, ou qu’on pourrait recommencer à revendiquer sur ce terrain sans être soupçonné d’être un terroriste islamiste. Des bulletins «oui» ont eu assurément ce sens que la presse occidentale, qui prend ses désirs pour des réalités, traduit comme à son habitude par aspiration à la « stabilité », envie que la période révolutionnaire prenne fin, que l’ordre règne enfin (cela existe aussi bien sûr et a toujours existé dans les milieux bourgeois mais rien ne dit que ce sentiment soit devenu maintenant majoritaire dans les classe populaires).

Or ce sentiment change avec peu à eu l’idée que le conflit Armée/islamistes qui dure et s’enlise est utilisé comme moyen de gouverner et de repousser à plus tard et même ne pas tenir les tâches urgentes de la révolution, «pain, liberté, justice sociale». C’est cela le contenu d’un certain énervement populaire contre la relative inefficacité de la répression militaire contre les Frères Musulmans. Il n’y a pas de retournement de l’opinion en faveur des Frèrs mais un retournement de l’opinion contre l’armée qu’on soupçonne de gérer la répressio ndes Frères comme un moyen de gouvernement pour que rien ne change.

Cela explique aussi pourquoi bien des démocrates ou libéraux, comme les dirigeants de Tamarod par exemple, utilisent et transforment cette hostilité à l’innefficacité de l’armée en demandant pour leur part plus de répression. Cercle vicieux… sur lequel l’armée s’appuie pour finir par une répression tous azimuts extrêmement violente. Elle vient de condamner à trois ans de prison des dirigeants du Mouvement révolutionnaire du 6 avril et deux ans des militants des Socialistes Révolutionnaires, espérant ainsi réinstaller la peur qui avait quitté les égyptiens depuis janvier 2011.

Cela fait que peu à peu germe le sentiment que le conflit ouvert Armée/Frères Musulmans est le moyen de «stabilité» qu’ont trouvé ces deux adversaires/partenaires…. et donc qu’ils ont tous deux intérêt à le faire durer.

Ce qui est certainement un des sens de la faible participation au référendum qui traduit le fait que mûrit à nouveau l’idée qu’il ne faut rien attendre des uns et des autres, et qu’il faudra passer soi même à l’action.

Qu’en est-il des grèves ouvrières ?

J’écrivais dans un précédent article qu’une basse participation au référendum combinée à de fortes luttes ouvrières pouvait favoriser la prise de conscience des opprimés que leur propre lutte pouvait devenir une perspective politique.
Encore faut-il qu’il y ait suffisamment de grèves et luttes. Et c’est ce qui est difficile d’apprécier. La quasi totalité de la presse d’opposition nassérienne, libérale, démocrate, socialiste, est passée au service du régime et parle évidemment encore moins des luttes ouvrières qu’hier. Quand aux Frères Musulmans, ils ont encore plus peur des conflits sociaux que l’armée. Il y a donc une conspiration du silence à ce propos.

Les statistiques officielles donnent une forte baisse du nombre de grèves par rapport au printemps.Le nombre de grèves a fortement diminué également pour les ONG depuis la chute de Morsi puisqu’on en compterait, selon elles, 243 en 5 mois depuis juillet à novembre contre 2243 pour un an de gouvernement Morsi.

Cependant le front social n’est pas calme malgré les apparences et surtout pourrait bien s’enflammer brutalement. Certains témoignages font état de grèves partout. On en est probablement pas là, mais ça donne toutefois une idée du climat tel que certains le perçoivent

Dans les grèves récentes dont la presse a du parler, il y a d’abord celle des médecins du public.

La participation à la grève des médecins du public (sauf les urgences) les 1er et 8 janvier 2014 pour la hausse de leurs salaires a été de 80% à l’échelle du pays selon les organisateurs. Bien sûr, le gouvernement nie ces chiffres et prétend que seulement 10 des 27 gouvernorats du pays ont été touchés par la grève avec une participation qui dépassait rarement, selon lui, les 30%. Quelle était la participation réelle ? On ne sait pas, mais elle était assurément forte. Par ailleurs signe de son impact, les pharmaciens (à 85%), dentistes, vétérinaires et tout dernièrement, le 9 janvier, les infirmiers, ont décidé de suivre les médecins dans leur lutte.

Cette grève suit les élections professionnelles chez les médecins qui ont montré il y a peu, un effondrement électoral des Frères Musulmans alors que c’était un de leurs fiefs. Les médecins ont élu une femme à leur tête, Mona Mina, ce qui est aussi significatif tout comme le fait que les tendances les plus radicales, « Médecins sans droits » et « Médecins de Tahrir » ont été les grands vainqueurs du scrutin. Cependant, en même temps, on a vu se développer une forte tendance au refus de mélanger le syndicalisme et la politique, comme réponse aux manœuvres politiciennes des frères Musulmans et par la pression de la situation. Ce qui fait que le mouvement des médecins se montre particulièrement sensible aux accusations de politisation lorsque les autorités lui reprochent ou l’accusent de faire le jeu des Frères Musulmans. On a vu des responsables du mouvement quasi s’excuser en niant qu’ils attaquaient le gouvernement et une partie de la direction du mouvement de grève sous les pressions a renoncé à la lutte. Il en va de même pour les autres grèves ou on a vu des représentants du syndicat officiel user de la menace de la politisation, et de faire le jeu des Frères Musulmans, contre des militants d’extrême gauche venus soutenir des grèves.

Un des effets de l’abstention au référendum devrait toutefois renforcer les grévistes dans le fait que s’opposer au gouvernement n’est pas synonyme de soutien aux Frères Musulmans.

Des mouvements pour le salaire minimum au mouvement contre le gouvernement

Un des autres sujets sociaux d’actualité est la promesse du gouvernement de faire passer le salaire minimum de 700 LE à 1200 LE en janvier 2014 dans la fonction publique. Ce qui n’est pas négligeable d’autatn plus que c’est une revendication des ouvriers de Mahalla en 2008, même si depuis l’inflation exigerait plus et surtout si c’est bien de cela dont le gouvernement parle.

On sent le gouvernement fébrile sur le sujet à ce qu’il s’est senti obligé ces derniers jours de rassurer les instituteurs contre une rumeur qui les excluait de cette hausse et qu’il promet des hausses à ceux qui gagnent juste 1 200 LE ou à peine plus qui râlaient parce que eux n’avaient rien. D’autant plus que les travailleurs de l’université exclus de cette mesure ont menacé de se mettre en grève le 18 janvier et de rejoindre les médecins dans leur mouvement si la hausse ne leur était pas appliquée. Et qu’on a vu une manifestation de fonctionnaires exclus de la mesure dans les rues du Caire, le 13 janvier, la veille du référendum, assez indifféretns donc aux pressions de la situation politique.

Beaucoup plus grave pour le gouvernement, c’est la grève d’un jour le 3 janvier des travailleurs du groupe Lotus à Suez qui gagnent de 400 à 700 LE et qui réclament un salaire minimum du privé égal au minimum du public, donc 1 200 LE, ou tout au moins pour eux, de 1 075 LE. Ils ont installé une banderole laissée sur l’usine le stipulant. Si cette grève est significative de l’état d’esprit dans le privé, le gouvernement n’est pas au bout de ses peines.

D’autant plus qu’on comptait des grèves ces derniers jours, dans les entreprises Santamora (couvertures, couettes, 1300 salariés), depuis 25 jours au 2 janvier pour la participation rétroactive aux bénéfices depuis 1992, Samanoud (1200 salariés), Platinium depuis 5 jours à la date du 4 janvier, les huiles végétales, Varco dans les médicaments, Nil Arrimage, toutes pour des augmentations de salaires ou pour qu’on leur paye la participation aux bénéfices auxquels les salariés ont droit et qui représente une bonne part de leurs revenus. Il fallait ajouter le 1er janvier une nouvelle manifestation des travailleurs d’Hadisolb (Iron and Steel, 13 000 salariés) avec occupation de l’entreprise pour que leur soit versé tout ce qu’ils avaient obtenu le 13 décembre après le succès de leur grève de 19 jours, et aussi pour que la promesse donnée de dégager leur directeur soit effective ainsi que la réembauche de salariés licenciés précédemment. La grève d’un jour le 9 janvier avec succès des travailleurs du lin à Tanta pour des hausses de salaire, des assemblées générales des travailleurs du textile de l’entreprise du Nil ou des transporteurs de la région d’Helwan créant en ce début d’année leurs syndicats indépendants pendant que le syndicat du gaz et du pétrole a rompu avec le syndicat officiel, ou enfin les salariés de Pétrotrade qui proclamaient dans un texte qu’ils voteraient « non » au référendum.

La fronde sociale est latente, l’objectif initial de la révolution « pain, liberté, justice sociale »  et dégager tous les petits Moubarak est toujours dans les esprits. La hausse promise du salaire minimum est suffisamment conséquente pour donner envie à tous – en particulier dans le privé – de se battre pour en bénéficier, mais elle risque aussi d’en mettre en colère fin janvier beaucoup de ceux qui y ont droit  lorsqu’ils constateront ce qu’ils vont toucher réellement. En effet, ce que le gouvernement a réellement promis n’est pas une hausse du salaire minimum mais seulement du revenu minimum. Et comme une bonne partie des salaires égyptiens est constitué par des primes et bonus divers, hors salaire, la hausse se réduira pour beaucoup à une peau de chagrin. Ce qui pourrait provoquer bien des colères.

Déclin et fin du bonapartisme militaire

Vers la dictature ou une nouvelle révolution ?

En cette fin janvier donc, deux des éléments qui ont fait que le gouvernement et l’armée ont bénéficié d’un certain attentisme de la part de la population pendant quelques mois, la promesse de hausse du salaire minimum et la haine contre les Frères Musulmans viennent ou vont en prendre un coup.

En fait ce sont les deux éléments au fondement du bonapartisme militaire qui s’effritent. Sissi n’est pas Nasser, même si sa publicité a été organisée dans ce sens, et si certains ont pu l’espérer un instant. Sa démagogie de protecteur révolutionnaire du peuple contre le terrorisme des Frères Musulmans est en passe d’être usée et sa démagogie révolutionnaire d’homme qui donne aux pauvres est devant l’épreuve de vérité avec l’affaire du salaire minimum.

Sissi espérait que le plébiscite qu’il proposait lui permette ensuite d’être élu comme président. Il avait dit qu’il se présentrait aux présidentielles s’il y était appelé par le peuple. Il n’y est visiblement pas appelé.

On avait vu Sissi perdre peu à peu de son prestige – tout relatif et plus de l’opposition que du peuple – gagné le 3 juillet en renversant Morsi. Fin juillet, il y avait des millions d’égyptiens qui manifestaient dans les rues pour le soutenir. En novembre il n’y avait plus personne pour participer aux cérémonies de commémoration gouvernementale des massacres de novembre 2011 rue Mohamed Mahmoud. Alors qu’au contraire, pour la première fois depuis juillet, même si c’était encore symbolique, des manifestants révolutionnaires emmenés par les militants Socialistes Révolutionnaires ou du Mouvement du 6 avril, réoccupaient la rue, illustrant par là le début de basculement de la période.

Il ne lui reste plus à Sissi que de renforcer la répression et d’accélérer le passage d’une dictature bonapartiste avec un relatif soutien populaire déclinant en une dictature militaire classique, ne reposant que sur la répression. La perte de soutien populaire qu’il a déjà subi explique le début du glissement en novembre de la dictature bonapartiste à la dictature tout court par la mise en place le même mois d’une loi supprimant de fait toutes manifestations, grèves et même tout simplement la liberté d’expression.

Mais si la répression contre les frères Musulmans est féroce depuis juillet, puis féroce contre les militants politiques de tous bords depuis novembre, la répression à l’encontre des mouvements sociaux a été jusqu’à présent beaucoup plus mesurée. Le gouvernement l’a bien sûr tenté, mais a le plus souvent reculé lorsque le mouvement social tenait bon.

Or là, il faudrait à Sissi passer à la répression tous azimuts du mouvement social lui-même, c’est-à-dire montrer son vrai visage de dictateur contre-révolutionnaire, affronter la révolution de front pour tenter de la briser. Jusqu’à présent, l’armée s’y est essayé plusieurs fois mais a toujours reculé craignant qu’une répression trop brutale ne provoque l’insurrection.

Ces derniers mois, l’armée a profité de la situation d’attente, pour renforcer considérablement ses positions dans la sphère économique. Tant que certains pouvaient penser qu’il y avait là une possibilité de nassérisme, cela pouvait passer. Mais aujourd’hui, avec l’interpénétration croissante entre l’armée et l’économie ça peut se transformer en l’inverse car bien des soldats sont des travailleurs particulièrement exploités et sans droits. Les travailleurs des usines militaires, des immenses fermes de l’armée ne seront-ils pas d’autant plus incités à réclamer le salaire minimum, à contester de front le pouvoir de l’armée qu’il se confond avec celui de patron libéral au fur et à mesure que l’armée perd son aura nassérienne ?

Or jusqu’à présent, si les travailleurs ont été trompés, baladés, ils n’ont pas été battus. Pour le pouvoir ça reste encore à faire, et ce n’est pas gagné. D’autant plus que les travailleurs et la jeunesse sont armés de la conscience et l’expérience de trois ans de révolution.

Il ne s’agit pas de lire dans le marc de café, mais on voit en Tunisie où la révolution, dans des circonstances politiques certes différentes, mais qui suit globalement la même trajectoire, que les luttes n’arrêtent pas en cet hiver 2013-2014 malgré l’union nationale de tous les partis et syndicats contre elles.

Tout mène à penser que ceux qui, comparant à la révolution française, estiment que nous avons passé Thermidor, bref que  que la révolution a commencé son reflux, se trompent. Ce n’est pas nouveau, à chaque pause de la révolution, en 2011 comme en 2012, on a entendu le même refrain : les gens sont lassés, fatigués, ils veulent de la stabilité. Le référendum a dit non à ce mythe.

Il est vrai que bien des membres des classes moyennes et des militants démocrates révolutionnaires sont découragés. Et il y a de quoi puisque leurs idées et leurs partis ont fait la preuve de leur impuissance en finissant par soutenir la dictature militaire. Confondant cette fois-ci la répression des militants politiques démocrates avec celle du mouvement social, ils reflètent seulement leur éloignement des classe populaires.

Or les classes populaires sont elles aussi très loin de ce monde et n’en subissent en rien la pression. Leurs préoccupations sont d’abord la démocratie économique, elles ont faim, veulent du travail, un revenu, un logement. Sans ça, il n’y a pas de démocratie réelle, ni même de discussion réelle sur la démocratie. La démocratie représentative qui fait faillite n’est pas la leur. La leur c’est la démocratie directe des luttes et de la rue. On estime parfois à 40% de la population global du Caire, les habitants des bidonvilles qui n’ont le plus souvent pas d’eau, pas d’électricité, pas de tout à l’égout et seulement qu’un travail épisodique au jour le jour.  En ne participant pas à 63% au référendum, c’est non seulement Sissi que les classes populaires désavouent mais aussi les partis gouvernementaux socialistes, nassériens, démocrates, libéraux et leurs programmes.

C’est là qu’est le problème pour les autorités. Ils connaissaient bien les anciens partis d’opposition maintenant au gouvernement. Mais en trois ans de révolution, une nouvelle génération s’est levée dans les milieux populaires. Ceux qui avaient 15 ans en 2011 en ont 18 aujourd’hui et sont nés politiquement avec la révolution. Ils ne votent pas mais ils ont fait trois ans de révolution ininterrompue, en ont été l’âme, le fer de lance et on initié une multitude de nouveaux groupes politiques que les autorités ne connaissent d’ailleurs même plus et ne peuvent plus intégrer, assimiler. On peut en tenir comme illustration l’immense succès populaire actuel du « Mahraganat », une musique née dans la rue, chantant tout à la fois la misère ouvrière, celle des bidonvilles, des champs et des usines mais aussi l’espoir de la révolution. Cette musique et ses thèmes envahissent les salles et les rues jusque dans les quartiers et les salons chics. A défaut encore de parti, on chante dans les rues la révolution ouvrière.

La situation chez les étudiants est révélatrice.

Cette rupture générationnelle est aussi en train de se voir chez les étudiants. Or ce qui se passe là inquiète les autorités, craignant que ce soit révélateur de ce qui peut se passer ailleurs si elles usaient de la répression partout. Depuis septembre, on compte plus de 500 mouvements de grève dans les universités. La police a beau réprimer aveuglément, envahir les campus, elle n’arrive pas à y faire cesser la contestation qui y est quotidienne. Lorsque, croyant décapiter le mouvement, elle a arrêté et condamné 3 dirigeants connus du Mouvement du 6 avril, les jeunes ont crié, vous vous êtes trompés, ce ne sont pas eux nos responsables, vous ne les connaissez pas. Attitude de défi certes, mais certainement significative aussi.

Pour se rassurer et discréditer le mouvement étudiant, le gouvernement, la presse et la police désignent les Frères Musulmans comme seuls responsables de l’agitation dans les facultés.

Évidemment, la situation politique est confuse dans les universités, puisque ce sont les étudiants des Frères Musulmans qui y ont effectivement lancé la contestation déniant au gouvernement en place sa légitimité pour avoir renverser Morsi. Mais la violence utilisée par les forces de police qui matraquent, arrêtent, condamnent sans guère de discernement les étudiants grévistes comme les non grévistes, les Frères Musulmans comme les autres, et qui investissent brutalement les locaux universitaires sans aucun respect de l’immunité de ces lieux, a fait se lever toutes les catégories d’étudiants contre la répression et leur a fait étendre leur protestation à la loi liberticide passée en novembre.

L’arrestation massive des dirigeants des Frères Musulmans a ouvert dans leurs rangs la porte à une nouvelle génération de militants beaucoup plus jeunes et plus radicaux, peu ou pas connus. Il en va de même dans les jeunesses nassériennes, démocrates, socialistes, libérales à qui la participation ou le soutien de leurs partis au gouvernement a donné plus d’indépendance tout en les radicalisant. Ainsi c’est la jeunesse d’Al Dostour, qui a rompu avec sa maison mère, qui anime et dirige la lutte chez les étudiants refusant à la police de pénétrer dans les locaux universitaires, demandant la démission des ministre de l’intérieur et de l’enseignement supérieur. Ainsi le jeune nassérien Badran qui avait été élu au printemps dernier aux élections universitaires à la tête du mouvement étudiant en renversant les Frères Musulmans, se trouve maintenant isolé, contesté, après avoir fait campagne pour le «oui» au référendum et refusé de dénoncer les tribunaux militaires pour civils. C’est maintenant le RFS, le front uni des étudiants, lié au Front du chemin révolutionnaire qui joue le rôle de fer de lance du mouvement et qui regroupe les Socialistes Révolutionnaires, le Mouvement du 6 avril et le Parti Fort d’Abdel Fotouh.

Depuis le début de la révolution, il y a toujours eu un fossé entre les forces révolutionnaires et les forces sociales du mouvement ouvrier. La hantise de tous les pouvoirs qui se succèdent depuis 2011 a toujours été que cette jonction se fasse et leur objectif a toujours été d’empêcher leur rapprochement. Mais après trois ans de maturation révolutionnaire, jamais elles n’ont été aussi proches.

Il est infiniment plus probable, au vu des luttes passées, des luttes actuelles, du fait que les travailleurs n’ont pas été battus, que le mécontentement est toujours là et que la méfiance à l’égard de ceux du dessus est toujours bien présente comme vient de l’illustrer le référendum, qu’on aille vers une explosion sociale plutôt que vers une extinction progressive de la révolution. Seule la date de cette explosion est inconnue.

Il est possible que dans ce contexte, le pouvoir soit tenté par une répression violente préventive tous azimuts, que le bonapartisme d’origine se transforme, comme il est dans sa logique, en pure dictature militaire. Mais il est bien possible aussi que ce soit cette répression qui mette le feu aux poudres et que naisse de là cette jonction entre les franges révolutionnaires démocrates les plus radicales et le mouvement populaire massif tel qu’on l’a vu surgir par millions le 30 juin, gage d’une nouvelle étape dans la révolution.

2011 a dégagé Moubarak, 2012 le CSFA, 2013 Morsi et 2014 ?

Jacques Chastaing le 17.01.2014

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2 réponses à “Référendum en Égypte : le plébiscite de Sissi est un échec

  1. C’est ça encouragez les extrémistes terroristes ,offrez l’asile politique aux fous de dieu ,et venez après vous plaindre .

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