Révolution, socialisme et pouvoir ouvrier

Texte d’introduction à une réunion publique organisée par l’Initiative Communiste-Ouvrière :

Sous l’influence du stalinisme, de la social-démocratie et d’autres courants du nationalisme de gauche, la question du socialisme s’est trop souvent limitée à une question de nationalisations. La forme juridique de la propriété (privée ou d’Etat) a ainsi remplacée dans une bonne partie de la gauche radicale et même l’extrême-gauche la question de la classe dirigeante.

C’est ainsi que la majorité des courants se réclamant du trotskisme ont ajouté le qualificatif « d’ouvrier » (« dégénéré » ou « déformé » selon les tendances) pour caractériser des régimes où jamais la classe ouvrière n’a pris ou même approché le pouvoir. Or, la première question lors de toute révolution est celle du pouvoir. Si, pour les révolutions de palais il s’agit de savoir quelle clique prend le pouvoir, dans une révolution sociale, la question qui est posée est celle de la classe qui a le pouvoir. La première étape dans la destruction du système capitaliste et de la construction du socialisme, c’est la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Sans prise de pouvoir par la classe ouvrière, toutes les expropriations, nationalisations, expériences autogestionnaires et autres « mesures socialistes » ne sauraient être, au mieux, que des adaptations au système capitaliste, qui, non seulement ne brisent en rien l’exploitation, mais ne garantissent même pas une amélioration des conditions de vie des travailleurs. Aujourd’hui comme hier, des régimes violemment anti-ouvriers disposent parfois de larges secteurs nationalisés ou sous contrôle étatique.

Pour les marxistes, la question du pouvoir ouvrier n’est pas une question théorique abstraite. Selon la formule de Marx et Engels, le communisme c’est le mouvement réel qui abolit l’ordre des choses existants. Pour décrire ce que serait le pouvoir ouvrier, la dictature du prolétariat, Marx s’est basé sur l’exemple de la Commune de Paris.

Dans La Guerre Civile en France, Marx décrit le fonctionnement de la Commune et en quoi il s’agit d’une forme d’Etat qui n’est déjà plus un Etat :

« La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois1. Au lieu de continuer d’être l’instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l’administration. Depuis les membres de la Commune jusqu’au bas de l’échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d’ouvrier. Les bénéfices d’usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l’État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d’être la propriété privée des créatures du gouvernement central. Non seulement l’administration municipale, mais toute l’initiative jusqu’alors exercée par l’État fut remise aux mains de la Commune.

Une fois abolies l’armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l’ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l’outil spirituel de l’oppression, le pouvoir des prêtres ; elle décréta la dissolution et l’expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants. Les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l’instar de leurs prédécesseurs, les apôtres. La totalité des établissements d’instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l’Église et de l’État. Ainsi, non seulement l’instruction était rendue accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les préjugés de classe et le pouvoir gouvernemental l’avaient chargée.

Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de cette feinte indépendance qui n’avait servi qu’à masquer leur vile soumission à tous les gouvernements successifs auxquels, tour à tour, ils avaient prêté serment de fidélité, pour le violer ensuite. Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus, responsables et révocables. »

Ces principes restent ceux que défendent les communistes.

Si la Commune est le premier exemple dans l’histoire où la classe ouvrière s’empare du pouvoir politique, elle n’exproprie que peu la bourgeoisie. Les révolutions prolétariennes qui suivront verront apparaître un nouvel organe de pouvoir ouvrier : le conseil, ou « soviet » en russe. Apparu lors de la révolution russe de 1905, ils se généralisent lors des révolutions de 1917, puis en 1919 en Allemagne, au Gilan (Iran) en 1920, en Chine en 1927… et on les retrouve sous le nom de « Shorras » lors de la révolution iranienne de 1979 ou de l’insurrection du Kurdistan irakien de 1991.

Les premiers soviets, ceux de 1905, sont en fait des comités de grève élus et contrôlés par les ouvriers, au niveau de l’usine et de la ville. De comités de lutte, ils se transforment, dans la lutte révolutionnaire, en organe du pouvoir à venir. La révolution de 1905 est particulièrement intéressante car elle apparaît comme la première révolution prolétarienne moderne, liant grève de masse et constitution de conseils. Dans « Grève de masse, parti et syndicats », Rosa Luxemburg décrit le développement révolutionnaire en 1905 : « Ici on lutte pour la journée de huit heures, là, contre le travail aux pièce. Ici on emmène sur des charrettes à bras les maîtres brutaux après les avoir ligotés dans un sac ; ailleurs, on combat l’infâme système des amendes ; partout on lutte pour meilleurs salaires, ici et là pour la suppression du travail à domicile. Les métiers anachroniques et dégradés des grandes villes, les petites villes provinciales assoupies jusque-là dans un sommeil idyllique, le village avec son système de propriété hérité du servage – tout cela est tiré brusquement du sommeil par le coup de tonnerre de janvier, prend conscience de ses droits et cherche fiévreusement à réparer le temps perdu. Ici la lutte économique fut donc en réalité non un morcellement, non un émiettement de l’action, mais un changement de front : la première bataille générale contre l’absolutisme devient soudain et tout naturellement un règlement de comptes général avec le capitalisme, et celui-ci, conformément à sa nature, revêt la forme de conflits partiels pour les salaires. (…) Mais ce n’est pas tout les rapports mêmes entre ouvriers et patrons sont bouleversés : depuis la grève générale de janvier et les grèves suivantes de 1905, le principe du capitaliste maître chez lui est pratiquement supprimé. On a vu se constituer spontanément dans les plus grandes usines de tous les centres industriels importants des Comités ouvriers, seules instances avec qui le patron traite et qui arbitrent tous les conflits. Et enfin, plus encore les grèves en apparence chaotiques et l’action révolutionnaire « inorganisée » qui ont suivi la grève générale de janvier deviennent le point de départ d’un précieux travail d’organisation. »

Cet extrait de Rosa Luxemburg est particulièrement intéressant pour comprendre ce qu’est une situation révolutionnaire, en changeant les lieux, on pourrait quasiment y retrouver la description des révolutions de 2011 en Tunisie et en Egypte, où, là aussi, on avait, à côté de manifestations de masse contre les dictateurs, une multitude de grèves pour les salaires, contre les « petits Moubarak » ou les « petits Ben Ali » à la tête des usines, pour l’emploi ou les infrastructures de base dans des zones déshéritées en Tunisie, et la constitution de syndicats indépendants en Egypte. En 1905, la classe ouvrière n’a certes pas pris le pouvoir politique, mais elle est apparue comme force capable de disputer le pouvoir à la bourgeoisie. C’est ainsi qu’à Saint-Persbourg, les ouvriers imposent en les 8 heures après que le Conseil des délégués ouvriers décide qu’à une date déterminée tous les ouvriers de Saint-Pétersbourg déclareront à leurs patrons qu’ils refusent de travailler plus de 8 heures par jour et quitteront leurs lieux de travail à l’heure ainsi fixée.

Ce qui apparaît en 1905, et apparaîtra avec encore plus de force en 1917, c’est un double pouvoir. D’un côté le pouvoir de la bourgeoisie, de l’autre celui des conseils ouvriers. Pour parler du pouvoir ouvrier, il est indispensable de bien comprendre ce mécanisme, celui de la révolution prolétarienne. En effet, le pouvoir ouvrier n’est pas quelque chose qui pourrait se décréter par en haut, après un coup d’Etat, une intervention militaire, la prise du pouvoir par une guérilla ou une victoire électorale. Cela peut paraître très basique, mais autant le répéter, pour que puisse se constituer un pouvoir ouvrier, il faut, au préalable, l’activité révolutionnaire et l’organisation dans la lutte des travailleurs.

En 1917, ce double pouvoir, avant la révolution d’octobre, ira encore plus loin. Pour donner un exemple, selon une correspondance du 14 avril 1917, les ouvriers de la région de Kanavino (province de Nijni-Novgorod) obtiennent l’institution d’une milice ouvrière payée par les capitalistes dans un nombre important de grosses entreprises. Cette question de l’armement a toujours et sera toujours fondamentale dans les révolutions.

Au delà de cette question de l’armement, à chaque fois que la classe ouvrière a pris (pour des périodes à chaque fois limitées) le pouvoir, elle se doit de répondre à des questions très concrètes. Un camarade qui avait animé un conseil ouvrier au Kurdistan d’Irak disait que la première tâche des conseils avait été de s’occuper du nettoyage des rues et de l’enterrement des cadavres. La République des Conseils de Bavière avait pris un décret pour loger les ouvriers sans-domicile dans les palais des bourgeois. Une question est aussi celle du ravitaillement, et bien souvent se pose, en particulier dans les zones encore très rurale, l’alliance ou du moins la neutralité d’autres classes sociales, en particulier les paysans. En Russie, la jeune république soviétique a adopté la revendication paysanne du partage des terres. En Bavière, la République des Conseils a décidé de garantir la propriété privée des terres de moins de 1000 journaux (Tag). En juin dernier, lors des mobilisations de masse contre Morsi, les révolutionnaires égyptiens avaient dû s’organiser contre les agressions de femmes Place Tahrir, et en Tunisie, des comités de quartiers s’étaient constitués pour protéger les habitants contre des bandes de voyous à la solde de Ben Ali. Ce sont là quelques exemples de problèmes très concrets que se doit de résoudre la classe ouvrière en prenant le pouvoir.

En prenant le pouvoir, la classe ouvrière hérite en effet aussi de tous les problèmes laissés par l’ancienne domination bourgeoise. Sans même parler de la résistance acharnée qu’exerce à chaque fois la bourgeoisie lorsque la classe ouvrière se lève, on peut prendre l’exemple du logement. Dans une ville comme Paris, il est assez simple de loger les sans-abris en réquisitionnant les logements vides. Par contre, au Caire ou dans d’autres grandes villes où on trouve des millions d’êtres humains qui survivent dans des bidonvilles, il faudra certainement un peu plus de temps, et une politique de construction, pour offrir à chaque être humain un logement décent. De plus, les premiers pas dans le socialisme se feront aussi avec des restes des anciennes mentalités de la société bourgeoise. La prise du pouvoir par la classe ouvrière n’est pas « le matin du grand soir » où brusquement tous les problèmes et toutes les absurdités de la société capitaliste sont abolis, mais le début d’une période où l’humanité, libérée de la tyrannie de la domination bourgeoise, peut commencer à résoudre ces problèmes et ces questions.

Il y a un point qu’il convient de souligner sur les exemples que nous avons de pouvoir ouvrier. On voit bien comment, sous le règne de la bourgeoisie, encore en 2013, le simple droit de vote des étrangers aux élections locales est loin d’être gagné. Or, dès le 30 mars1871, la Commune de Paris proclame : « Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyens aux étrangers qui la servent. Que cet usage existe depuis longtemps chez les nations voisines. Considérant que le titre de membre de la commune étant une marque de confiance plus grande encore que le titre de citoyen, comporte implicitement cette dernière qualité. La commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis. La commission propose l’admission du citoyen Léo Frankel. » Léo Frankel, immigré hongrois, sera un membre élu de la Commune et nommé à la commission du travail et de l’échange, il est à l’initiative des premières mesures sociales de la Commune, comme la suppression du travail de nuit dans les boulangeries et l’exploitation, par l’association coopérative des ouvriers, des ateliers abandonnés par leurs propriétaires, ou encore l’interdiction des amendes et retenues sur salaires. On trouvera aussi deux officiers polonais, Dombrowski et Wroblewski, à la tête des troupes fédérées. En 1905, le soviet de Saint-Pétersbourg, élira Léon Trotski, certes sujet de l’empire russe mais Juif dans un pays alors infesté par l’antisémitisme, comme président. Il sera ensuite élu président du soviet de Petrograd en 1917 puis l’organisateur de l’armée rouge. La République des Conseils de Bavière aura comme principal dirigeant Eugen Leviné, né à Saint-Pétersbourg de parents juifs.

Cela on le retrouve aussi dans les grèves quotidienne. Bien sûr, la classe ouvrière n’est pas épargnée par le racisme. Mais lorsque les ouvriers s’organisent pour leurs salaires ou contre des licenciements, il ne vient à l’idée de personne de demander la nationalité de ceux qui sont élus au comité de grève. Il n’est pas rare d’ailleurs que des ouvriers électeurs du FN élisent des collègues maghrébins à la tête d’un comité de grève.

De la même façon, malgré le machisme affiché qui existait dans le mouvement ouvrier français (en particulier chez les proudhoniens), la Commune de Paris de 1871 a reconnu à des femmes un rôle dirigeant. On peut citer Louise Michel, mais aussi Élisabeth Dmitrieff ou Nathalie Lemel. L’égalité des salaires est mise en place pour les institutrices et le principe devait s’appliquer ensuite aux autres travailleuses. La Commune reconnaît aussi l’union libre et elle verse une pension aux veuves de fédérés mariées ou non, ainsi qu’à leurs enfants légitimes ou naturels. La révolution d’octobre 1917 sera aussi marquée par des avancées immenses pour les droits des femmes, à une époque où, en France, elles étaient encore privée du droit de vote et où l’adultère était criminalisée pour les épouses. Dans la république socialiste de Gilan (1920, Iran), les femmes se constituent en soviets (anjuman) de femmes et constituent un réseau d’associations, d’écoles de filles, d’hôpitaux, tout en participant aux débats politiques de l’éphémère république soviétique. En 1991, lors de l’insurrection au Kurdistan d’Irak, les Shorras mettent en avant à côté de revendications comme les 35 heures et le contrôle ouvrier sur la production, les droits égaux pour les hommes et les femmes.

A ce jour, nous n’avons encore que des expériences relativement brèves de pouvoir ouvrier, mais elles montrent toutes la capacité de la classe ouvrière d’en finir avec le régime capitaliste et d’autres formes d’oppression. Bien sur, il ne s’agit pas de faire du spontanéisme, tout comme une assemblée générale peut être manipulée par des bureaucrates syndicaux, il existe un grand nombre d’exemples où des contre-révolutionnaires (comme les sociaux-démocrates en Allemagne) ont pu participé aux conseils pour leur retirer toute radicalité révolutionnaire. Si l’auto-organisation du prolétariat est indispensable pour réaliser le pouvoir des travailleurs, il est aussi nécessaire que les révolutionnaires soient organisés, disposent d’un parti. Enfin, militer pour le pouvoir ouvrier ne signifie pas, loin de là, attendre le « jour J de la révolution ». Bien au contraire, nous devons, dans chaque lutte, favoriser l’expression de formes d’auto-organisation des travailleurs.

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