Luttes des non-citoyens : action humanitaire ou lutte de classe ?

Article publié par l’Initiative Communiste-Ouvrière :

Quand les « non-citoyens » d’Europe s’organisent

« Non-citoyens », c’est par ce mot que se désignent eux-mêmes les demandeurs d’asile d’Allemagne qui mènent depuis le mois mars 2012 une longue lutte pour défendre leurs droits face à la politique xénophobe. Ce terme de « non-citoyens » désigne tout à fait le statut des réfugiés politiques, des migrants qui fuient la misère, des sans-papiers et autres immigrés, qui vivent ici, et bien souvent bossent ici, sans que leurs soit reconnu un certain nombre de droits humains. On pourrait y ajouter, même lorsqu’ils sont citoyens européens, la majorité des Rroms de l’Union Européenne, régulièrement expulsés de pays comme la France, privés d’un certain nombre de droit (dont celui à la libre circulation des citoyens européens), et discriminés et ghettoïsés dans les pays d’origine comme la Hongrie, la Slovaquie ou la Roumanie.

En Allemagne, tout avait commencé en mars 2012 avec une grève de la faim de réfugiés iraniens dans un foyer de Wurtzbourg (Bavière). Des camarades du Parti Communiste-Ouvrier d’Iran exilés en Allemagne, comme Mina Ahadi, Shahnaz Morattab et bien d’autres militantes et militants anonymes, avaient alors tout fait pour que cette grève de la faim ait un écho à travers toute l’Allemagne. Depuis, par des marches, des manifestations, des grèves de la faim dans diférents Ländern, la question politique des droits des réfugiés a été mise sur place publique. Le 20 août dernier, deux marches de demandeurs d’asile, l’une au départ de Wurtzbourg et l’autre depuis Bayreuth, ont traversé la Bavière, un des Land où les discriminations à l’encontre des réfugiés est la plus forte, défiant la « Residenzpflicht » (obligation de résidence, qui impose une stricte limitation du droit à la circulation des demandeurs d’asile au sein de la République Fédérale, liberté limitée au district en Bavière et en Saxe). Malgré les pressions policières, les menaces de condamnations pour « infraction à la Residenzpficht » et autres mesures de répression et d’intimidation, ils ont fini par rejoindre Munich, manifestant au passage dans plusieurs villes comme par exemple à Ratisbonne ou à Nuremberg. Et depuis début octobre, c’est un nouveau campement qui a été installé Porte de Brandebourg à Berlin où des réfugiés, d’Iran mais aussi du Pakistan, d’Afghanistan, du Congo, d’Ethiopie et de Sierra Léone, sont en grève de la faim. Ces réfugiés revendiquent bien sûr le droit d’asile et le droit au séjour, mais aussi l’abrogation de la Residenzpflicht, la possibilité de travailler et d’étudier et d’autres droits reconnus aux autres habitantes et habitants d’Allemagne.

En Belgique, depuis la fin du mois de septembre, c’est presque tous les jours que des centaines de réfugiés afghans manifestent dans les rues de Bruxelles pour revendiquer le droit au séjour et le respect du droit d’asile, contre les expulsions vers un pays ravagé par la guerre et les fondamentalistes religieux. En France, sans parler du formidable mouvement de la jeunesse pour le retour de leurs camarades Léonarda, Rrom du Kosovo, et de Khatchik, Arménien, tous deux expulsés, il existe plusieurs luttes de sans-papiers et de demandeurs d’asile, comme la grève des éboueurs sans-papiers de la Sepur à Altforville ou la lutte pour le logement à Caen. On pourrait aussi, avec des différences, citer des luttes similaires en Grande-Bretagne, en Grèce, en Suède ou ailleurs en Europe. Et à chaque fois, souligner que ce sont des « non-citoyens », réfugiés, sans-papiers ou autres qui s’organisent, décident de leurs revendications et des actions à mener.

Des non-citoyens… qui sont des sœurs et frères de classe

La solidarité est nécessaire, comme dans toute lutte. Si les ouvriers de PSA Aulnay ont pu tenir plusieurs mois en grève, c’est aussi grâce à la solidarité.

Lorsque l’on écoute les lycéens qui manifestent pour le retour de leurs camarades Léonarda et Khatchik, que disent-ils ? Qu’ils s’identifient à ces deux jeunes parce que, avant d’être des sans-papiers expulsés, ce sont des jeunes comme eux, des lycéens comme eux. Dans les manifestations et blocages de lycées, il y a fort à parier que l’on trouve d’autres jeunes menacés d’expulsion. Et s’ils n’étaient pas déjà expulsés, Léonarda et Khatchik auraient eu toute leur place dans ce mouvement, y compris dans les assemblées générales qui décident des manifestations et autres actions.

De la même façon, si la grève des éboueurs sans-papiers de la Sepur à Altfortville a été un succès, c’est parce qu’ils ont été rejoint par les autres ouvriers du dépôt. Et ces ouvriers les ont rejoint parce qu’avant d’être des sans-papiers, ce sont leurs camarades, leurs copains de boulot, bref des ouvriers comme eux. Et une fois régularisés, il y a fort à parier que les éboueurs sans-papiers participeront aux mêmes luttes que leurs copains français pour les salaires et les conditions de travail, feront vivre la section syndicale de la boîte et peut-être même que certains deviendront des délégués défendant les collègues face au patron.

La solidarité signifie la lutte commune entre égaux, pas une approche paternaliste de « spécialistes » vis-à-vis de « pauvres gens ». Les sans-papiers, demandeurs d’asile et autres non-citoyens, ne sont pas des « pauvres gens », ce sont avant tout des camarades, des frères et sœurs de classe avec qui nous menons un combat, plus large, pour la liberté et l’égalité, pour la dignité humaine, face au régime capitaliste. Avant d’être des sans-papiers, des réfugiés, des non-citoyens, ce sont des ouvriers ou des futurs ouvriers, des chômeurs, bref des prolétaires qui participent à la lutte générale de la classe ouvrière.

Action humanitaire ou solidarité et lutte de classe ?

Si nous soulignons ces luttes organisées et dirigées par des réfugiés, sans-papiers ou autres « non-citoyens » eux-mêmes, c’est parce qu’il existe généralement deux approches dans les différents collectifs ou comités de soutien à ces luttes. Pour une partie de ces comités ou collectifs, tout en faisant souvent par ailleurs parfois un bon boulot dans l’accompagnement dans des démarches administratives ou autres, les sans-papiers, les demandeurs d’asile ou autres non-citoyens, sont considérés comme « des pauvres gens à secourir ». On trouve généralement dans ces collectifs ou comités bien peu de sans-papiers ou de demandeurs d’asile, et lorsqu’on en trouve, ils ont rarement la direction politique de ces structures. Ce sont des militants, bien souvent plein de bonnes intentions, mais français, qui prennent les décisions pour les actions, pour les revendications et plus généralement pour la ligne politique de ces collectifs. Et dans ces cas, les personnes directement concernées, sans-papiers, demandeurs d’asile et autres non-citoyens, ne sont quasiment jamais partie prenante des décisions qui concernent la lutte à mener.

Pour nous communistes, la démarche dans ces luttes est inverse. Nous avons vu qu’il existe de nombreux exemple où les non-citoyens s’organisent eux-mêmes, décident tant de leurs revendications que des actions à mener. Nous noterons d’ailleurs que tant en France, en Allemagne que dans d’autres pays d’Europe, plusieurs camarades communistes-ouvriers sont ou ont été des « non-citoyens ». Bien des non-citoyens ont une expérience politique, parfois même beaucoup plus riche que celle de bon nombre de militants français. S’ils ont l’expérience des discriminations et des politiques racistes de l’Union Européenne, ils ont aussi pour certains l’expérience de grèves et de luttes politiques dans leurs pays d’origine. Aux côtés de camarades sans-papiers, demandeurs d’asile, Rroms et autres non-citoyens, notre démarche est la même que lorsqu’on nous demande d’intervenir auprès de travailleurs en grève. Nous apportons notre solidarité, notre savoir-faire et notre expérience militante, nous pouvons proposer des actions, aider à rédiger un tract, mais toujours dans le respect des décisions que prennent les premiers concernés. C’est là un principe pour chaque militant communiste. Nous militons pour que la classe ouvrière prenne le pouvoir, ce qui signifie que dès aujourd’hui, ce sont les travailleurs eux-mêmes, ce qui inclut les chômeurs et sans-papiers, qui doivent décider de leurs luttes et de leurs revendications.

Une seule classe ouvrière

C’est dans cette logique, celle de la solidarité et de la lutte de classe, que les communistes interviennent dans les luttes de « non-citoyens ». Lorsque nous disons que, français ou immigrés, rroms ou gadjés, avec ou sans-papiers, au chômage ou en activité, nous formons qu’une seule classe ouvrière, ce n’est pas qu’un slogan. C’est un mot d’ordre contre les divisions qui ne profitent qu’aux patrons, c’est un appel à la nécessaire unité pour faire avancer nos revendications et créer le rapport de force face à la bourgeoisie, et c’est aussi un rappel qu’une attaque contre un membre ou une catégorie de notre classe est une attaque contre tous les travailleurs. Lorsqu’on refuse, aujourd’hui, des logements à des familles Rroms ou demandeuses d’asile, on se prépare aussi à nous faire accepter que demain de plus en plus de familles ouvrières se retrouvent dans la rue ou dans des conditions d’hébergement des plus précaires.

Mais ce mot d’ordre signifie aussi que demain, c’est l’ensemble de cette classe ouvrière qui aura à prendre les rennes du pouvoir politique. Décrivant l’Etat ouvrier, Lénine disait que chaque ménagère doit apprendre à le diriger. Et dès aujourd’hui, c’est chaque travailleur, chaque travailleuse, avec ou sans papier, avec ou sans logement, qui doit apprendre à prendre en main ses luttes et ses revendications. Que ce soit dans une grève ouvrière ou aux côtés de « non-citoyens », les communistes militent donc pour que ce soient les premiers concernés qui aient la direction politique de la lutte, qui décident collectivement tant des revendications que des actions à mener. « Non-citoyens » dans la société bourgeoise, sans-papiers et autres réfugiés ont, au même titre que chaque prolétaire, à intervenir et à décider de la façon de mener leurs luttes.

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