Impressions des protestations à Sousse

Interview publié sur le site de l’Initiative Communiste-Ouvrière :

Yadi Kohi, militant du Parti Communiste-Ouvrier d’Iran et de l’Initiative Communiste-Ouvrière, était à Sousse (Tunisie) du 30 juillet au 6 août 2013. Il nous donne ses impressions sur le mouvement actuel contre le gouvernement en place.

Pour commencer, peux-tu nous donner tes impressions sur la situation en Tunisie et les manifestations à Sousse ?

A mon arrivée en Tunisie, j’ai vu un pays comme les autres, avec des gens qui se lèvent tôt le matin et qui sont brisés par des conditions de travail difficiles et la vie chère, et, contrairement aux discours nationalistes, je n’ai vu aucune différence fondamentale culturelle entre la Tunisie et les autres pays. Ce qu’on remarque tout de suite, c’est l’absence d’investissement de l’Etat pour offrir des services de base à la population comme le nettoyage des rues par exemple.

Le 31 juillet je me suis trouvé au centre de Sousse, j’ai vu deux groupes très distincts. L’un, d’une vingtaine ou d’une trentaine de personnes, bien organisé, avec des drapeaux tunisiens… qui criaient des slogans d’Ennahda avec une grande sono, filmé par une chaîne de télé gouvernementale. L’autre groupe était moins organisé, mais se préparait, les gens cherchaient des banderoles et il y avait beaucoup plus de monde, au moins 200 à 300 personnes, qui se rassemblaient contre Ennahda et le gouvernement. Le rassemblement de Nahda était protégé par d’importantes forces de sécurité, avec casques, matraques, tenues de type CRS pour le combat, camions blindées avec des grillages, etc. Et entre les deux rassemblements, il y avait une zone de sécurité interdite à la circulation et protégée par la police anti-émeute.

Le 1er août, il y avait à nouveau une manifestation. En fait, tous les soirs, après le repas de rupture du jeûne du Ramadan, les gens se retrouvaient au centre-ville pour manifester contre le gouvernement. Un des manifestants m’a dit que les gens se rassemblaient chaque soir pour montrer qu’ils refusent ce gouvernement, les assassinats politiques et la terreur des islamistes, ainsi que pour dénoncer la vie chère. Plusieurs jeunes hommes avaient des autocollants avec Che Guevara, des photos du député Mohamed Brahmi assassiné le 25 juillet par les salafistes…

Quelles sont les principaux slogans des manifestants ?

Le principal slogan, clair, c’est « Dégage » dirigé contre le gouvernement Ennahda. En discutant avec les gens, ils dénoncent d’abord la vie chère, les femmes parlent surtout de la liberté pour les femmes, le refus du port du voile obligatoire. Et dès qu’elles savaient que je suis d’origine iranienne, elles me disaient qu’elles ne voulaient pas vivre la situation de l’Iran et que c’est pour ça qu’elles refusent le pouvoir des islamistes. Ce que j’ai trouvé intéressant c’est que la femme qui me disait ça portait le hijab alors que sa fille d’une vingtaine d’années au plus ne le portait pas. Les femmes disaient qu’elles refuseraient l’obligation de porter le hidjab.

Hommes et femmes disaient tous qu’il était impossible de continuer à vivre comme ça et qu’il fallait que ça change. Les gens étaient à la fois très en colère contre le régime et plein d’espoir sur leur possibilité à changer les choses.

Y a-t-il beaucoup de femmes dans les manifestations ?

Les femmes étaient bien visibles dans les rassemblements, je dirais environs 20 %.

Tu es réfugié d’Iran et tu as connu la révolution en 1979 et la contre-révolution islamique, que peux-tu dire du mouvement de protestation en Tunisie par rapport à ton expérience ?

Dès que les gens savaient que je suis iranien, ils s’approchaient de moi, se montraient sympathiques et cherchaient à me protéger en cas de problème. En France, on m’a dit de faire attention à ne pas dire que je suis iranien à cause des haines sectaires entre chiites et sunnites. Mais je n’ai jamais senti d’hostilité de la part des Tunisiens à cause de mes origines. Je discutais beaucoup avec les gens, je leur disais que pour éviter une violente contre-révolution telle qu’on l’a subie en Iran, c’est maintenant qu’il faut bouger, maintenant qu’il faut barrer la route aux réactionnaires, avant qu’ils aient les moyens de s’installer au pouvoir. La chance c’est maintenant qu’il faut que la population de Tunisie la saisisse pour éviter un scénario à l’iranienne. Bien sûr, ce n’est pas la même histoire, en Iran, c’était la guerre froide et les pays occidentaux cherchaient à mettre une ceinture verte contre la gauche, et ils n’ont pas trouvé mieux que Khomeiny. En plus, nous, en Iran, nous n’avions pas encore en 1979 l’expérience des régimes islamistes, alors que la population de Tunisie, elle, peut se baser sur l’expérience iranienne et d’autres pays, pour voir le danger que représentent les gouvernements religieux. En plus, en 1979, il n’y avait pas les technologies modernes pour s’informer de ce qui se passe, nous n’avions que la BBC qui manipulait l’information en faveur de Khomeiny et des religieux. Aujourd’hui, tout le monde peut en un clic savoir ce qui se passe en Tunisie et les tunisiens, savoir ce qui se passe ailleurs.

Ces saloperies d’islamistes, tant qu’ils sont dans l’opposition, ils ont de beaux discours, ils disent que les femmes resteront libres, que les communistes pourront s’exprimer, parlent d’un partage des richesses… mais dès qu’ils prennent le pouvoir, il n’est plus question de partager les richesses, les femmes sont discriminées et opprimées et les opposants sont exécutés.

Comment vois-tu la suite du mouvement ?

Je pense que le mouvement pour faire tomber le gouvernement va continuer. Les gens en ont trop ras-le-bol, pendant une semaine en Tunisie, je n’ai pas vu une seule personne qui défendait le régime en place. L’ambiance des rassemblements était très différente de ce que j’ai pu connaître en France, la colère est très profonde et les gens sont très déterminés, prêts à payer le prix fort pour que les choses changent et que le gouvernement tombe.

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