Contre l’austérité : marche citoyenne ou lutte des ouvriers ?

Article publié par l’Initiative Communiste-Ouvrière :

« Pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d’arbres de la liberté, par des phrases sonores d’avocat, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours. » Blanqui, Le toast de Londres.

Suite à l’affaire Cahuzac, le Front de Gauche, par la voix de Mélenchon, appelle à une manifestation à Paris le 5 mai sur le mot d’ordre de « marche citoyenne contre la finance et l’austérité, pour la VIe République ». Eva Joly et une partie d’Europe Ecologie – Les Verts ont annoncé leur participation à cette manifestation, de même que le NPA.

Les communistes-ouvriers ne sont pas des partisans du « tout ou rien », si nous sommes révolutionnaires, nous participons au quotidien à toutes les luttes pour l’amélioration immédiate de nos conditions de vie et de travail et celles des humains qui nous entourent. Cela dépasse les revendications économiques dans nos lieux de travail ; nous luttons ainsi contre toutes les formes de discriminations, pour l’égalité des droits, pour la régularisation des sans-papiers… Même sur des questions constitutionnelles, bien des questions ne nous laissent pas indifférents comme une véritable séparation de la religion et de l’Etat, revendication qui reste à obtenir dans bien des pays d’Europe et même en France pour ce qui est de l’Alsace-Moselle, nous sommes aussi solidaires de revendications comme l’abolition de la monarchie dans des pays comme l’Espagne, le Royaume-Uni ou la Belgique, non pas que nous ayons des illusions sur la forme républicaine de l’Etat bourgeois, mais ne serait-ce que parce que la population n’a pas à subir le poids financier des restes du féodalisme médiéval.

Par contre, il est difficile de comprendre en quoi changer la numérotation de la République Française changerait quoique ce soit pour les travailleuses et les travailleurs, en quoi il y aurait un lien entre la lutte contre l’austérité et une nouvelle république. En Europe et même au-delà, les travailleurs subissent des attaques contre leurs conditions de vie et des politiques d’austérité. C’est le cas autant pour des monarchies constitutionnelles comme l’Espagne ou la Belgique, une République Fédérale comme l’Allemagne ou l’Autriche, une Confédération comme la Suisse ou un régime présidentiel comme la France ou les Etats-Unis.

Certes, la Gauche Anti-capitaliste, groupe issu du NPA pour rejoindre le Front de Gauche, ajoute dans son appel à la manifestation du 5 mai « Une République démocratique ne peut réellement exister qu’en étant une République sociale. C’est pourquoi elle assurerait un toit et un salaire décent pour tous et toutes, une protection sociale et un droit à la santé pour tous et toutes ». Cela reste un mot d’ordre creux, qui est même en deça de ce qui est déjà stipulé dans les textes constitutionnels de la 5ème République. Dans son préambule, la constitution actuelle garantit par exemple « à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence. » Il y est également stipulé que « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi  »… ce qui fait une belle jambe aux cinq millions de travailleurs privés d’emploi ! Mieux encore, selon la constitution « Tout travailleur participe, par l’intermédiaire de ses délégués, à la détermination collective des conditions de travail ainsi qu’à la gestion des entreprises », ce que bien sûr nous vivons chaque jour dans nos usines et nos services. Ce préambule était déjà celui de la 4ème République et on peut y lire que «  la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires » et qu’elle écarte « tout système de colonisation fondé sur l’arbitraire  »… ce qui n’a en rien empêché les guerres coloniales et leurs atrocités en Indochine, en Algérie ou à Madagascar.

Pour ne prendre qu’un autre exemple de pays européen, la constitution du Portugal, née après la Révolution des Œillets, va beaucoup plus loin encore, il y est même question de comités de travailleurs pour « contrôler la gestion des entreprises  », qu’il incombe à l’Etat de mettre en œuvre des « politiques de plein emploi » et même que la loi « disciplinera l’activité économique » de façon à défendre « les intérêts des travailleurs ». Et pourtant ! Avec la Grèce et l’Espagne, le Portugal est le pays d’Europe où la classe ouvrière subit les plus violents plans d’austérité !

Tout cela pour dire que les plus pompeuses phrases dans les constitutions ne sont en rien des garanties pour la classe ouvrière. Et par charité, on ne citera pas les grands développements de droit constitutionnel de la presse social-démocrate allemande de 1932 où il était expliqué, textes juridiques à l’appui, qu’avec la constitution de Weimar jamais les nazis ne pourraient imposer une dictature en Allemagne. Les lois de la lutte des classes ne sont pas celles des phrases sonores d’avocats, mais bien celles du rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat. Elles se résument à la célèbre phrase de Blanqui « Qui a du fer a du pain  ».

Changer le numéro de la République ou changer de société ?

Changer la numérotation de la République, donner plus de pouvoir au parlement, passer d’une république présidentielle à une république parlementaire et autres modifications constitutionnelles ne change en en rien la nature de l’Etat. L’Etat n’est en rien un organe qui serait « au dessus » des classes, qui viserait à concilier les intérêts antagonistes entre les classes. L’Etat est un organisme de domination de classe, un organisme d’oppression d’une classe par une autre ; c’est la création d’un ordre qui légalise et affermit cette oppression. L’Etat ne se limite pas aux règles constitutionnelles, aux liens entre les conseils municipaux, généraux, régionaux et le gouvernement, c’est aussi et avant tout une machine répressive avec son armée et sa police et une machine bureaucratique avec ses hauts fonctionnaires. Selon les pays, il existe bien des différences de formes entre les Etats, mais partout leur nature est la même : un appareil qui assure la domination de la bourgeoisie. Engels soulignait que dans la république démocratique, « la richesse exerce son pouvoir d’une façon indirecte, mais d’autant plus sûre« , à savoir : premièrement, par la « corruption directe des fonctionnaires » ; deuxièmement, par l’ »alliance entre le gouvernement et la Bourse« . Il en résulte que le capital assoit son pouvoir si solidement, si sûrement, que celui-ci ne peut être ébranlé par aucun changement de personnes, d’institutions ou de partis dans la république démocratique bourgeoise.

Plus d’un siècle après les écrits de Marx et d’Engels sur l’Etat, non seulement ces textes n’ont pas pris une ride, mais toute l’expérience accumulée, dans tous les pays, ne fait que confirmer cette analyse. La France a connu plusieurs républiques, bon nombre de changements de présidents, de gouvernements et de partis à la tête de l’Etat, et aucun de ces changements n’a ébranlé le moins du monde le pouvoir du capital. Au-delà des histoires de corruption récurrente, l’alliance entre la bourgeoisie et le personnel politique saute aux yeux. Que ce soit la troisième ou la cinquième république, sous des gouvernements de droite ou de gauche, l’appareil d’Etat, et en particulier ses forces de répression, se sont toujours dirigées, dans les luttes sociales, contre les ouvriers. Et si, face à une classe ouvrière trop remuante, la bourgeoisie se sent entravée par des droits constitutionnels trop démocratiques, elle ne se gène pas pour passer outre et l’Etat apparaît dans sa forme la plus violente, celle d’un groupe de gars armés. Ce fut le cas dans l’Allemagne de 1933 ou plus près de nous dans le Chili de 1973. Au Chili, les forces de gauche expliquaient que la constitution empêcherait tout coup d’Etat militaire et refusaient de préparer l’armement des ouvriers. Pour les communistes, l’Etat bourgeois ne doit pas être transformé, il ne s’agit pas de l’amender, mais bien de le détruire. Le refus de la révolution, le refus de l’armement des travailleurs et de la destruction de l’appareil d’Etat bourgeois n’a jamais « évité le bain de sang » comme se plaisent à le dire les réformistes et pacifistes, ce refus n’a toujours que permis le massacre des ouvriers et de leurs meilleurs militants sans qu’ils puissent riposter.

La Gauche Anti-capitaliste peut son appel pour le 5 mai écrire qu’il faudrait « une VIe République dans son organisation sociale et démocratique se donnerait les moyens d’en finir avec ce système capitaliste ». Or, en finir avec le système capitaliste, signifie briser le pouvoir économique et politique de la bourgeoisie, signifie que la classe ouvrière détruise la machine d’Etat de la bourgeoisie pour créer son propre pouvoir, ou alors il ne s’agit que de mots creux. Pas plus que nous croyons à la transmutation de l’eau en vin, nous ne croyons à la transmutation de l’Etat bourgeois, fut-il nommé 6ème République, en Etat ouvrier.

Le NPA, lui, écrit « Il faut certes en finir avec les institutions de la V° République et les remplacer par une démocratie réelle qui mette fin au pouvoir de l’argent au profit d’assemblées élues, qui interdise les concentrations des pouvoirs et le cumul des mandats qui impose le contrôle direct des travailleurs et de la population sur les élus, des élus révocables, rémunérés à un niveau équivalent au salaire moyen.  » La révocabilité des élus, leur rémunération équivalente à la rémunération moyenne d’un ouvrier qualifié, sont des principes d’une future république socialiste, principes qui ont déjà été appliqués lors de la Commune de Paris. Mais pour que ces principes aient un sens, il faut déjà que la classe ouvrière prenne le pouvoir, et en particulier qu’elle désarme la bourgeoisie, abolisse l’armée permanente remplacée par les milices ouvrières.

Aujourd’hui ?

La situation révolutionnaire où se pose la question de la prise du pouvoir par la classe ouvrière se prépare, non par des « marches citoyennes pour la 6ème république », mais bien par les luttes des travailleurs qui favorisent l’organisation de la classe ouvrière. Comme il l’est dit en introduction de ce texte, les communistes-ouvriers ne sont pas des partisans du « tout ou rien », notre pratique n’est pas d’attendre dans une tour d’ivoire « le matin du grand soir » comme d’autres attendent le messie. Bien des revendications sont à défendre dès aujourd’hui, bien des luttes sont à mener, mais sans oublier que notre but est de renverser l’ordre des choses existants. Le rôle des communistes n’est pas de se mettre à la remorque des marchands d’illusions, de feindre de croire qu’une « république sociale », qu’une « démocratie réelle » ou toute autre forme de capitalisme à visage humain soit possible. Nous pouvons, certes, arracher des améliorations de nos conditions de vie dès aujourd’hui, mais dans les luttes il s’agit de favoriser l’organisation de la classe ouvrière. C’est cette organisation et les luttes des travailleurs qui, dès aujourd’hui, sont la meilleure des garanties pour résister contre les politiques d’austérité et les attaques contre nos droits.

Se mettre à la remorque d’un tribun, semer des illusions sur un Etat bourgeois « plus social », revient au mieux à perdre son temps, au pire à désarmer des travailleurs par rapport aux combats à mener aujourd’hui et demain.

http://www.communisme-ouvrier.info/?Contre-l-austerite-marche

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