Venezuela : Le mythe de la révolution bolivarienne

Interview avec Stéphane Julien après la réélection d’Hugo Chavez publié dans Communisme-ouvrier N°26, bulletin de l’Initiative Communiste-Ouvrière (novembre 2012) :

Hugo Chavez, régulièrement vu en compagnie des dictateurs sanguinaires comme Ahmadinejad, capitalise aussi une certaine sympathie chez certains militants de « gauche », voir chez les hommes politiques se présentant de gauche comme par exemple Jean-Luc Melenchon. Le Venezuela est d’ailleurs vénéré et présenté comme un exemple à suivre de la part d’une partie de « gauche » française et européenne et la réélection de Chavez a été chaudement saluée. Mais qu’en est-il vraiment ?

Stéphane Julien : Ce n’est pas nouveau qu’une partie de la gauche internationale soit sourde et aveugle dans son soutien à tout démagogue qui se drape d’un discours anti-impérialiste, ou pour être plus précis anti-américain. C’est d’autant plus « naturel » que depuis l’isolement puis la dégénérescence de la révolution russe dans les années 1920 nombre de militants misent sur des fractions soi-disant « progressistes » des bourgeoisies nationales et confondent socialisme et capitalisme d’Etat. Fondamentalement, c’est toujours l’idée puissante, même si elle n’est que rarement exprimée avec franchise, que la classe ouvrière internationale est incapable de porter elle-même la révolution, qui explique ces tactiques de repli. La gauche française, notamment, est fortement marquée par le nationalisme de gauche hérité de sa période stalinienne social-patriote. La posture du gouvernement vénézuélien lui rappelle Cuba, et on essaie de ne pas être trop regardant sur les rapports concernant les droits humains dans le pays (Human Right Watch, Provea…), la criminalisation des luttes sociales, le soutien aux dictatures, les importants accords commerciaux avec l’Iran… Un militant libertaire vénézuélien a publié un livre démontrant la « révolution comme spectacle ». Mais au fond, je ne crois pas que les militants européens soient dupés par ce spectacle, je crois que ça les arrange bien d’y croire. Ceux qui défendent le régime vénézuélien ne sont tout simplement pas des défenseurs de l’autonomie ouvrière.

Stéphane, tu suis depuis quelque temps les actualités de Venezuela venant directement des camarades sur place avec lesquels tu as des contacts. Avant de parler des dernières élections, quelles étaient la situation et la réalité des travailleuses et travailleurs en Venezuela avant les élections ?

Le Venezuela est un pays très riche, c’est un des premiers producteurs de pétrole. Mais c’est un pays avec une très forte inflation. Les travailleurs doivent donc lutter constamment contre l’érosion de leur pouvoir d’achat. C’est d’autant plus difficile que les conventions collectives peinent à être renouvelées, voire respectées, avec la complicité des syndicalistes chavistes. Les syndicalistes indépendants gagnent donc du terrain régulièrement dans les grandes entreprises d’Etat. Le Venezuela est aussi un pays qui cumule des retards d’équipements et d’infrastructure avec des projets de redistribution de la rente pétrolière valorisés de façon électoraliste. On inaugure des missions sanitaires alors que l’hôpital est délabré, ou un parc d’immeubles flambant neufs alors que l’urbanisme reste catastrophique. Les casquettes et petits drapeaux chavistes de service font évidemment des heureux, mais tout cela relève d’une distribution discrétionnaire du haut vers le bas. La rente pétrolière n’est absolument pas sous contrôle des travailleurs.

C’est dans ce contexte que la répression syndicale est vraiment le sujet qui fâche, qui doit fâcher, et le cas de Ruben Gonzalez, persécuté depuis des années pour avoir mené une grève et pour garder la confiance des travailleurs de Ferrominera Orinoco qui le réélisent à leur tête, est emblématique. Nous avons déjà relayé plusieurs campagne en défense de Ruben Gonzalez, avec trop peu de soutiens en Europe (l’organisation anglaise AWL est un des rares groupes politiques européens à partager nos efforts).

Pendant ces élections, il y a eu un candidat « ouvrier ». Qu’as-tu à nous dire sur lui ?

Il y a deux groupes politiques vénézuéliens fiables qui militent notamment contre la criminalisation des luttes ouvrières, ce sont le journal anarchiste El Libertario et le groupe trotskiste affilié à l’Unité internationale des travailleurs (qui se réclame de Nahuel Moreno). Ces camarades trotskistes ont fait un travail impressionnant dans le syndicalisme. Certains d’entre eux ont été assassinés il y a quelques années. C’est un des plus connus de ces militants, Orlando Chirino, qui a été candidat aux dernières présidentielles « contre les deux pôles de la bourgeoisie ». Son programme n’est certes pas le nôtre, il ne relève pas de notre logique de socialisme immédiat, refusant les programmes transitionnels pour s’attaquer à l’économie marchande, mais le contexte de criminalisation des luttes ouvrières et de supercherie pseudo-anti-impérialiste défendant Khadafi, Assad et Ahmadinejad suffisait largement à ce qu’il ait notre sympathie.

Donc, Chavez a été réélu. Qu’est ce que cela implique pour la suite des luttes, selon toi ? Quelle est et sera la réponse de la classe ouvrière ?

Je suppose que comme dans beaucoup d’endroit, la classe ouvrière s’est parfois abstenue, et a parfois voté pour ce qu’elle croyait le « moins pire », elle n’a rien à attendre de la droite vénézuélienne. Chavez est malade, il ne finira peut-être pas ce dernier mandat. Là-bas comme partout, la lutte de classe continue.

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