Islam, islamisme, islamophobie, etc.

Initiative Communiste-Ouvrière :

Interdiction des minarets en Suisse, déclarations de Marine Le Pen sur « l’occupation » de la France par les musulmans, « assises contre l’islamisation » à Paris, vandalisme contre des mosquées et des cimerières musulmans, assiste-t-on à une montée de ce qui est appelé « islamophobie » ?

Le terme d’islamophobie est un mot ambigüe que nous, communistes, préférons ne pas utiliser puisqu’il introduit une confusion, et ceux qui l’utilisent jouent beaucoup sur cette confusion, entre la critique de la religion musulmane, légitime comme toute critique religieuse, voir la dénonciation de l’oppression au nom de la religion dans les pays du Maghreb et du Machrek, et les discriminations et le racisme que subissent des personnes considérées comme musulmanes, discriminations et racisme que nous combattons comme toutes les autres formes de racisme et de discriminations. Prenons par exemple le site britannique « islamophobia watch », il dénonce, au nom de la « lutte contre l’islamophobie, à la fois des campagnes que nous, communistes, soutenons, comme celles contre les exécutions d’homosexuels en Iran, pour les droits des femmes au Moyen-Orient, contre la Charria, etc., et des cas de discriminations racistes ou xénophobes que nous combattons. Le mot est tellement ambigüe que l’on peut se demander s’il désigne les discriminations, réelles que subissent des êtres humains considérés « musulmans », ou des attaques contre l’Islam, en tant que religion. C’est pourquoi il faut mieux ne pas l’utiliser, d’autant que nous avons d’autres mots, comme racisme et xénophobie, qui permettent de bien mieux expliquer le phénomène auquel nous assistons.

Prenons justement les différentes campagnes de l’extrême-droite européenne « contre l’islamisation », ce sont bel et bien des campagnes racistes et xénophobes. Lorsque ces campagnes sont menées par des catholiques traditionalistes, leur but n’est pas de convertir au christianisme les populations considérées comme musulmanes, et lorsque ce type de campagne est lancé au nom de la laïcité, le but n’est pas de promouvoir l’athéisme chez les musulmans. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas tant la religion qui est visée que les personnes considérées comme croyants en cette religion. Et la base d’ailleurs de la critique de toutes ces campagnes vis-à-vis de l’Islam, ce n’est pas la religion elle-même, mais le fait que l’Islam est considéré comme religion étrangère, ce que ces campagnes reprochent d’ailleurs aux personnes considérées comme musulmanes c’est, bien plus que leurs pratiques religieuses, le fait qu’elles sont considérées comme étrangères. Prenons par exemple les néo-fascistes du Bloc Identitaire, qui mènent des campagnes contre la nourriture Hallal ou ont participé aux Assises contre l’Islamisation, un de leurs slogans à Nice, c’est « Non au kebab, oui à la socca »… Inutile de rappeler que le kebab n’a rien de religieux. Quant à Riposte Laïque, co-organisatrice avec les néo-fascistes « identitaires » de ces assises, il suffit de lire la haine qui était déversée dans leur prose à l’encontre de la CGT lors des grèves de travailleurs sans-papiers pour voir que derrière leur réthorique « laïque » contre l’Islam, il s’agit avant tout de s’attaquer aux étrangers, qu’ils soient, comme c’est le cas des sans-papiers, musulmans, chrétiens, animistes, chintoïstes, athées ou hindouistes. La conclusion, d’ailleurs, de ces assises, appelée « Manifeste de Paris », précise clairement « Nous réaffirmons face à l’islamisation de l’Europe notre indéfectible attachement à notre civilisation plurimillénaire, à ses valeurs et à ses traditions ». On a bien lu « civilisation plurimillénaire, valeurs et traditions » de l’Europe, mot d’ordre on ne peut plus creux et réactionnaire. Faut-il rappeler que les luttes pour la laïcité, contre la main mise de l’Eglise sur nos vies, pour les droits des femmes, contre l’homophobie, etc. ont toutes été menées contre les « valeurs » et « traditions » de cette « civilisation plurimillénaire » ? Rien que pour la France, la séparation de l’Eglise et de l’Etat date de 1905, soit à peine plus d’un siècle, et pendant des siècles, ce même pays se proclamait « fille aînée de l’Eglise » ! Et même bien plus près de nous, on peut rappeler le rôle de l’Eglise catholique dans les dictatures de Franco en Espagne et de Salazar au Portugal. Et on peut souligner le poids de l’Eglise catholique, aujourd’hui, dans des pays comme la Pologne ou l’Irlande. La laïcité, par exemple, est tout sauf « plurimillénaire » en Europe. Pour ce qui concerne les droits des femmes, la « civilisation plurimillénaire » en Europe, c’est les femmes considérées comme de simples choses tout juste bonne à la reproduction dans la Grèce antique, le sexocide de la chasse aux sorcières à l’époque médiévale, le code Napoléon en France qui fait de la femme une « mineure à vie », etc. La défense d’une soi-disant et mythique « civilisation plurimillénaire » a toujours été et reste un mot d’ordre réactionnaire. Les combats pour l’égalité, la liberté et le progrès social ont toujours été et restent des luttes contre les « valeurs et traditions » des soi-disants « civilisations plurimillénaires ».

Bref, il apparaît très clairement que toutes ces campagnes dites « contre l’islamisation » sont en fait et avant tout des campagnes xénophobes contre les étrangers et les immigrés. En Europe, une partie des personnes désignées comme « étrangères » par ces racistes étant originaires de pays du Maghreb, du Moyen-Orient ou du sous-continent indien, bref des pays où l’Islam est la religion majoritaire, ils s’en prennent à l’Islam, comme ils s’en prendraient à l’hindouisme, à l’animisme ou au shintoïsme si c’était de ces régions que venaient nombre « d’étrangers ». Nous n’avons finalement pas besoin du mot « d’islamophobie » pour désigner ces campagnes réactionnaires, le mot de xénophobie convient parfaitement et est même beaucoup plus juste pour dénoncer ces campagnes. Leur programme n’est pas d’exclure l’Islam, mais d’exclure tout ce qui semble « étranger » à ces nationalistes dont le monde s’arrête aux limites de leurs villages ou régions, et d’expulser un maximum « d’étrangers » en général, et en particulier les Arabes, Turcs, ou Pakistanais, qu’ils soient pratiquants ou non, croyants ou non, musulmans ou non.

N’y a-t-il malgré tout une civilisation européenne opposée, ou du moins radicalement différente d’une civilisation arabo-musulmane ?

Ces divisions du monde, selon des frontières artificiellement créées, comme le Bosphore et l’Oural pour l’Europe, n’ont aucun sens au regard de l’histoire de l’humanité. Pour ceux qui prétendent qu’il y aurait une « civilisation européenne » à défendre face à une « islamisation », on peut déjà simplement rappeler qu’en Europe, plusieurs pays sont « de traditions », majoritairement musulmans, comme l’Albanie, le Kosovo ou une bonne partie de la Bosnie-Herzégovine, ainsi que des républiques de la Fédération de Russie comme la Tchétchénie, l’Ingouchie, le Daguestan, l’Adyguée, ou le Tatarstan. Et si on veut parler des « millénaires » d’histoire européenne, alors la Grèce antique ne s’est pas arrêtée au Bosphore, l’Empire d’Alexandre le grand s’est étendu jusqu’à Babylone (actuel Irak) et Persépolis (actuel Iran), l’Empire Romain faisait le tour du bassin méditerranéen alors que le nord et l’est de l’Europe était considéré comme une « zone barbare ». L’Espagne arabo-musulmane a laissé des chefs d’œuvre d’architecture comme la mosquée de Cordou et la jota espagnol conserve une prononciation proche de la Hamza arabe, alors que Budapest doit ses bains à la conquête ottomane. Même dans le français, on trouve, selon les linguistes plusieurs centaines de mots d’origine arabe, et même pas une cinquantaine de mots provenant du gaulois. Et comme, dans une sainte alliance xénophobe « contre l’islamisation », on trouve aux côtés de personnes qui se réclament de la laïcité d’autres qui mettent en valeurs « les racines chrétiennes de l’Europe », peut-être faut-il rappeler d’où vient cette religion ? Née d’une scission du judaïsme, religion qui a déjà repris bien des aspects du zoroastrisme perse et des mythologies mésopotamiennes, le christianisme est une exportation de Palestine qui est d’ailleurs tellement européen qu’il convertira l’Ethiopie bien avant les Francs, sans même parler des slaves. A ces quelques exemples, il faudrait ajouter les apports scientifiques (l’algèbre par exemple), la philosophie grecque conservée par le monde arabe avant de revenir en Europe ou le commerce entre les deux rives de la méditerranée.

De la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, toute l’histoire de l’Europe du Sud, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord est liée. Si les moins ignorants des xénophobes européens reconnaissent une partie de ses liens, ils ajoutent alors aussitôt qu’ils ne valent rien car ils proviennent de guerres et de conquêtes. Ont-ils simplement parcouru en diagonale l’histoire de leur chère Europe ? L’arrivée du latin en Gaule est une conséquence de la conquête romaine, le nom de la France vient d’une invasion barbare d’Outre-Rhin, l’histoire commune de la France et de l’Angleterre partage cent années de guerres, les guerres de religion entre catholiques et protestants ont fait bien plus de morts en Europe que les croisades, quant au 20ème siècle, il a, en Europe, était marqué par deux guerres mondiales avant que le continent soit divisé d’un rideau de fer entre l’Est et l’Ouest.

Et si, déjà à l’Antiquité, faire de la méditerranée et du Bosphore une frontière infranchissable pour les humains était une absurdité, que penser d’une telle vision du monde aujourd’hui, où les moyens de transport et de communication modernes ont déjà en grande partie unifié le monde ? En 1848 déjà, Marx et Engels écrivaient « A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle. » A la littérature qui est devenue universelle, on pourrait, aujourd’hui, ajouter la musique, le cinéma, bref toutes les productions de l’esprit. De Bombay à Rio de Janeiro, plusieurs générations de jeunes ont dansé et se sont amusés sur des musiques dont les origines viennent des rythmes des noirs américains descendant d’esclaves. A Marrakech, on se précipite sur des dernières productions de Bollywood, et à Pékin on regarde le dernier film sorti aux Etats-Unis. Les kebabs concurrencent les curry-wurscht à Berlin, tandis qu’on se régale de Pizzas à Istanbul et à Amman. Et ne parlons même pas du mouvement ouvrier, avec les œuvres de Marx, né en Allemagne et mort à Londres après un passage à Bruxelles, traduites et discutées en ourdou, de l’Internationale, écrite après la Commune de Paris, dont le refrain résonne en zoulou, en kurde, en hébreu ou en oudmourte dans toutes les manifestations ouvrières du monde ! Et c’est dans ce monde où « l’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour impossibles », ce monde où les frontières nationales sont déjà dépassées et n’attendent que le souffle puissant de la révolution prolétarienne pour disparaître aux poubelles de l’histoire comme la bourgeoisie a jeté les vieilles divisions féodales, qu’on vient tenter de nous enfermer dans cette toute petite pointe nord-occidentale de l’Eufrasie au nom d’une « civilisation européenne millénaire » qui n’a jamais existée ou, pire encore, dans cette petite région de cette pointe qu’est la France au nom de « l’identité nationale » ? Et c’est dans ce monde là, déjà et de plus en plus universel, qu’on voudrait nous faire croire qu’il y aurait une barrière infranchissable entre des êtres humains sous prétexte qu’ils sont nés à l’Est ou à l’Ouest du Bosphore, au Sud ou au Nord de la Méditerranée ?? Quelle absurdité pour la raison et quelle honte pour l’humanité !

Avec les attentats du 11 septembre, les talibans en Afghanistan ou la République Islamique en Iran, ne peut-on pas voir dans l’Islam un danger terroriste et une menace contre les libertés ?

Tout d’abord, il convient de différencier l’Islam, religion, et l’Islam politique, ou islamisme, qui est l’idéologie de groupes, partis et régimes. Comme religion, l’Islam n’est ni plus ni moins réactionnaire, terroriste ou liberticide que les autres religions. Du point de vue de la doctrine, l’Islam est une des trois religions du livre et sa vision du monde est très proche de celles du christianisme ou du judaïsme. Il ne s’agit pas, ici, de se lancer dans une discussion théologique et théorique de la critique de ces trois religions ou d’une seule de ces religions. Une analyse historique de ce qu’était l’Islam des origines ou une exégèses du Coran et de la Sunna ne nous apporterait pas grand chose pour décrire ce qu’est l’Islam aujourd’hui. Par contre, force est de constater qu’il existe de par le monde un certain nombre d’êtres humains qui se disent musulmans, comme d’autres se disent chrétiens, juifs ou bouddhistes, et, surtout, force est de constater qu’il ne s’agit pas de groupes homogènes. Que l’on parle de musulmans, de juifs ou de chrétiens, on trouve des patrons et des ouvriers, et parmi ces derniers certains qui participent activement à la lutte des classes. Pour ce qui est des chrétiens par exemple, il serait absurde et ce serait une faute politique de mettre dans le même panier un militant de la CIMADE aux côtés du quel nous luttons pour la régularisation des sans-papiers, et un intégriste militant d’extrême-droite. Tous deux, pourtant, se réclament du christianisme. Il en est de même pour les musulmans, où, au sein d’une même communauté religieuse, on trouve des militants progressistes, même des sympathisants communistes, et des réactionnaires. Prenons par exemple une chanteuse comme Deeyah, connue pour son engagement pour l’émancipation des femmes, elle ne s’en revendique pas moins, dans certaines interviews, de la religion musulmane. Même en Iran, le soulèvement armé organisé par les communistes de Komala au Kurdistan a bénéficié du soutien d’un religieux en la personne du Cheick Ezzedine Hosseiny. Lorsqu’en août 2011 nous avions organisé la campagne « 100 villes contre la lapidation » pour sauver Sakineh, une musulmane pratiquante a organisé, à sa façon, une protestation devant l’ambassade d’Iran à Bruxelles en y rompant le jeûne du Ramadan.

Ce ne sont là que quelques exemples qui montrent à quel point il serait absurde de considérer « les musulmans » comme une catégorie à part. Et regardons un peu autour de nous, chez les musulmanes et musulmans qui vivent en France : à côté de fondamentalistes, on a tous et toutes des copines ou des copains qui font ramadan mais ne crachent pas sur une bière ou un pastis, d’autres qui mangent hallal mais ne font pas les cinq prières ou le ramadan, des copines qui vivent des histoires d’amour avec des garçons « haram », etc, etc. Notons d’ailleurs, pour ce qui est de la France, que les statistiques sur le nombre de musulmans sont le plus souvent biaisées, puisqu’elles ne se basent ni sur la pratique ni sur les convictions religieuses, mais uniquement sur les origines. Lorsqu’il est question de plus de 4 millions de musulmans en France, on y intègre, sans leur poser de questions, tous ceux et toutes celles qui sont nés de parents turcs ou maghrébins. Or, selon les statistiques, 20% à 30% des descendants de familles musulmanes se déclarent « sans religion ».

L’existence de l’islamisme politique, c’est-à-dire, sous différentes formes, de partis ou de régimes réactionnaires religieux est un phénomène commun à toutes les religions. En Israël, des ultra-orthodoxes juifs tentent d’imposer l’apartheid sexiste, en Europe et aux Etats-Unis des groupes catholiques intégristes ou protestants fondamentalistes attaquent des centres d’IVG. Pour les Etats-Unis, on peut rappeler que le terrorisme fondamentaliste protestant a commis huit assassinats de médecins et d’employés de clinique entre 1993 et 2009. Et il faudrait ajouter à ce terrorisme fondamentalisme, l’existence, en Occident, d’un terrorisme d’extrême-droite comme l’a montré le massacre de cet été à Oslo ou le démantèlement d’une cellule néo-nazie armée en Allemagne. Si ce terrorisme là n’a pas de motivation religieuse, il partage, avec les terroristes fondamentalistes, chrétiens ou islamistes, les mêmes objectifs réactionnaires.

Courant réactionnaire, misogyne, d’extrême-droite, l’islamisme doit être combattu. Mais là aussi, il convient de rappeler que, pour meurtriers qu’aient été les attentats islamistes à New York, Madrid ou Londres, c’est en Algérie, en Iran, en Afghanistan, en Irak ou au Pakistan, par exemple, que l’on compte le plus de victimes de ces groupes et régimes terroristes. Même si, parmi les centaines de milliers d’opposants politiques exécutés en Iran on compte de nombreux communistes athées, bien des victimes du FIS ou du GIA en Algérie, des Talibans en Afghanistan, des groupes islamistes chiites ou sunnites en Irak, etc. sont des personnes de confession musulmane. C’est aussi les populations de ces pays qui subissent la chape de plomb des milices et des Etats islamistes. Bref, pour des communistes, pour des internationalistes, la lutte contre l’islamisme politique se base sur la solidarité internationaliste avec nos sœurs et frères de classe qui en sont victimes.

Enfin, sur le terrorisme, il semble nécessaire de revenir sur ce mot. D’habitude, on parle de terrorisme dans le cadre des guerres asymétriques, pour définir la stratégie militaire d’un groupe qui ne dispose pas encore du pouvoir d’Etat ou d’un Etat moins puissant que son adversaire. Pourtant, on pourrait donner une définition plus large du terrorisme, celui de l’utilisation de la terreur pour imposer une politique. Les bombardements sur Kaboul ont ainsi fait plus de morts que l’attentat sur le World Trade Center de New York. Le bilan de l’occupation de l’Irak se compte en centaines de milliers de morts. Et, plus loin dans l’Histoire, les bombardements sur Londres, Dresde ou Hambourg, les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, les bombardements des bidonvilles de Madagascar par l’armée française ou la « pacification » de l’Algérie, les tonnes de Napalm déversées sur le Vietnam… toutes ces actions de guerre peuvent bel et bien être assimilées à du terrorisme. Il ne s’agit pas, pour les communistes, d’élaborer une échelle de la barbarie et des souffrances humaines, nous pleurons dans un même sanglot les victimes d’un attentat à Tel Aviv et celles d’un bombardement sur Gaza, les victimes du 11 septembre et les familles afghanes et irakiennes tombées dans la « guerre contre le terrorisme », mais de souligner que le terrorisme n’est pas la seule marque de l’islamisme ni même du fondamentalisme religieux ou d’extrême-droite, mais bel et bien la terrible barbarie du militarisme et du capitalisme. C’est ainsi avec raison que nos camarades iraniens et irakiens n’ont eu de cesse depuis des années de dénoncer en Irak « les deux pôles du terrorisme », c’est-à-dire l’islamisme politique et le militarisme occidental.

Mais n’y a-t-il pas, à l’échelle mondiale, une guerre de l’Occident contre l’Islam, comme en Irak, en Afghanistan ou en Palestine ?

Cette idée d’une guerre de « l’Occident » contre « l’Islam » est une idée défendue par les courants islamistes. Nous ne sommes plus au Moyen-Age où l’Eglise lançait des croisades au nom de la religion, mais à l’époque du capitalisme. Ce qui intéresse les Etats-Unis en Irak ce n’est pas de combattre l’Islam, mais bien le pétrole. D’ailleurs, pour l’Irak, l’actuel gouvernement mis en place par les Etats-Unis est composé d’islamistes, en Afghanistan, le nom officiel du régime qui est défendu par les troupes américaines et européennes, c’est République Islamique d’Afghanistan, quant à la Palestine, les troupes d’occupation israéliennes ne traitent pas différemment aux check-points un Arabe Palestinien chrétien ou musulman. A l’inverse, en 1999, les Etats-Unis et les Etats d’Europe Occidentale sont intervenus aux côtés du Kosovo, pays à majorité musulmane, contre la Serbie, pays de tradition chrétienne orthodoxe. Et la monarchie théocratique d’Arabie Saoudite, là où se trouve d’ailleurs les lieux les plus sacrés de l’Islam, est alliée des Etats-Unis et de la France. Si les puissances impérialistes occidentales voulaient « faire la guerre à l’Islam » pourquoi bombarderaient-elles Kaboul ou Bagdad plutôt que La Mecque ? Croit-on vraiment que si un pays avec des réserves pétrolières comme l’Irak était hindouiste par exemple, les troupes américaines ne seraient pas intervenues ? Les puissances européennes ont colonisé la quasi-totalité des pays d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, quelque soit la religion de ces pays. Les Etats-Unis sont intervenus en Corée, au Vietnam, au Chili ou à Grenade, pays qui ne sont pas musulmans. Ils y sont intervenus pour les mêmes raisons qu’ils le font aujourd’hui en Irak ou en Afghanistan, pour défendre leurs intérêts impérialistes.

Bien sûr, il y a des chrétiens fondamentalistes qui pensent, réellement, qu’en soutenant la guerre au Moyen-Orient, ils mènent une œuvre divine, comme des colons nationalistes religieux en Cisjordanie croient vraiment qu’ils obéissent aux ordres de Dieu et que l’Ancien Testament est un cadastre, ou des gosses fanatisés qui se font exploser en espérant que les commanditaires qui, eux, donnent des ordres loin du front et sans envoyer leurs propres enfants, tiendront promesse et qu’ils auront des dizaines de vierges à leur disposition après la mort. Il n’est pas nouveau que les religions soient utilisées dans les guerres, mais si on regarde de plus prêt, on s’aperçoit que les carnages au nom de la religion sont bien loin de montrer, même récemment, une division christianisme / Islam. En ex-Yougoslavie, les nationalistes serbes ont utilisé l’orthodoxie et les nationalistes croates le catholicisme pour s’entre-tuer. Aujourd’hui en Irak, on assiste à une guerre sectaire entre des groupes islamistes sunnites et chiites. Pour en rester à l’Irak, les massacres de sunnites au nom du chiisme et de chiites au nom du sunnisme n’ont pas pour raison fondamentale la victoire ou non d’Ali, mais sont une purification religieuse pour préparer un partage fédéraliste de l’Irak et de ses richesses entre bandes armées, comme la raison de la guerre entre Serbes et Croates n’était pas de régler le schisme entre les Eglises d’Orient et d’Occident, mais le partage de ce qui était la Yougoslavie.

Les théories du « choc des civilisations », entre Occident et monde « arabo-musulman », qu’elles soient déclinées sur le thème de « lutte contre l’islamisation de l’Europe » par les uns ou de « lutte contre l’occidentalisation du monde musulman » par les autres, proviennent de la même conception étriquée et réactionnaire du monde.

Tout cela semble bien logique, bien raisonnable, et pourtant, il apparaît que les idéologies racistes en Occident et les courants islamistes en Orient sont bien plus audibles que les idées communistes.

C’est là une réalité. Depuis quelques années, c’est comme si les pires puanteurs remontaient des égouts de l’histoire. Fondamentalisme religieux, racisme, chauvinisme, antisémitisme, xénophobie… Au fur et à mesure que s’aggrave la crise du capitalisme, nous assistons à deux phénomènes contradictoires en apparence, d’un côté des contestations de masse, des grèves, des soulèvements et une formidable aspiration à la liberté et à l’égalité, de l’autre une ambiance de veille de pogrom. En Egypte, les femmes qui furent bien souvent aux premiers rangs du soulèvement contre la dictature de Moubarak sont harcelées, agressées, menacées par des bandes salafistes. Au Nigeria, la grève générale qui a uni les travailleurs de toute confession n’empêche pas les actes terroristes à l’encontre de chrétiens ou de musulmans selon les régions. En France, plus d’un an après une formidable grève contre la réforme des retraites, il n’y a pas un jour sans que les ministres et le Front National se lancent dans un concours de la petite phrase raciste la plus puante. Lors des dernières élections européennes, on a même pu voir apparaître un Parti Anti-Sioniste, en fait Parti Anti-Sémite, dont le seul programme est la haine des Juifs. Et on ne compte plus les attaques contre des mosquées, contre la maison des Roms, contre des cimetières juifs ou musulmans. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Dès que le pouvoir de Moubarak a commencé à vaciller en Egypte, les Etats-Unis ont commencé à étudier les possibilités d’un gouvernement basé sur les Frères Musulmans. Et c’est là un bien vieux jeux, déjà en 1979, pour briser la révolution en Iran, les puissances occidentales ont tout fait pour installer Khomeiny. Si les théories du « Choc des Civilisations » ne sont que des balivernes réactionnaires, il est une autre division, bien réelle, celle là, celle qui oppose ceux qui vendent leur force de travail, le prolétariat, et ceux qui en profitent, la bourgeoisie, en deux mots la lutte des classes. Menacé par sa propre crise, remis en cause par des mouvements de protestation, le capitalisme est, comme il l’a maintes et maintes fois montré dans l’histoire, prêt à tout, aux pires barbaries, pour continuer à extorquer la plus-value et à faire des profits.

Trotsky écrivait à juste titre « si le Parti Communiste est un parti d’espoir révolutionnaire, le fascisme comme mouvement de masses est alors un parti de désespoir contre-révolutionnaire. » Les idées ne surgissent pas de rien, elles ne se promènent pas dans le ciel, mais n’existent que lorsqu’elles deviennent une force matérielle, c’est à dire lorsqu’elles sont défendues et portées par des milliers, des dizaines de milliers voire des millions d’hommes et de femmes. Les idées réactionnaires, qu’il s’agisse du racisme ou du fanatisme religieux, ne sont pas non plus tombées du ciel. Ce sont des hommes et des femmes, en chair et en os, qui les défendent et les diffusent, en se basant sur ce désespoir contre-révolutionnaire. Si nous voulons opposer l’espoir révolutionnaire à ce désespoir contre-révolutionnaire, que la perspective du communisme fasse battre le cœur de millions de prolétaires et les entraîne au combat pour en finir avec cet enfer sur terre qu’est le monde bourgeois, c’est à nous, communistes, de transformer nos idées en force matérielle. Attendre « la situation objective favorable » comme d’autres attendent le messie ne suffira pas. C’est justement, au milieu de la lutte des classes, au cœur de la société telle qu’elle est aujourd’hui, que nous devons dresser notre drapeau, sans dissimuler la radicalité de notre programme, sans s’abaisser à dissimuler nos opinions et nos projets, en proclamant ouvertement que nos buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. On ne peut, bien sûr, être certain que nous y arriverons, mais nous ne pouvons pas faire autrement que d’essayer, en ce début de 21ème siècle où l’alternative est, plus que jamais, socialisme ou barbarie.

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