Bosnie-Herzégovine : Deux semaines de grève des enseignants à Tulza

Le Courrier des Balkans, 22 mars 2012 :

Durant plus de deux semaines, du 5 au 21 mars, les enseignants du canton de Tuzla ont fait grève, pour s’opposer aux baisses récurrentes de salaire qu’on veut leur imposer au nom de l’austérité. Face à ce mouvement, les autorités cantonales ont répondu par le mépris et les menaces. En Bosnie-Herzégovine, le droit de grève est chaque jour davantage remis en cause, y compris dans le secteur public.

En Bosnie-Herzégovine, le droit de grève est prévu par la Constitution et la Loi du travail. Cependant dans les faits, il s’avère très difficile pour les grévistes de faire entendre leurs droits, et ils s’exposent souvent à des représailles de la part de leur employeur, notamment dans le secteur privé [1] On pourrait s’attendre à ce qu’il en aille autrement dans le secteur public, mais les récentes menaces exprimées par la ministre de l’Education du canton de Tuzla montrent que même les fonctionnaires ne sont pas à l’abri de sanctions, quand bien même celles-ci seraient illégales.

Après une baisse des salaires de 2% décidée en novembre 2011 visant les fonctionnaires du secteur de l’éducation et de la culture du canton de Tuzla, les enseignants se sont mis en grève le 5 mars, protestant contre une nouvelle baisse de salaire de 6,5%.

Invitée à réagir sur la Télévision Fédérale publique FTV, Nađa Avdibašić-Vukadinović, la ministre de l’Education de ce canton, a alors déclaré que les enseignants étaient libres de faire grève mais que nombre de leurs collègues au chômage pouvaient les remplacer dès le lendemain. Le premier jour de la grève, elle a également donné comme instruction aux directeurs d’écoles la reprise des cours le surlendemain, exposant ainsi implicitement ceux qui s’y refuseraient à des sanctions politiques, par exemple lors du renouvellement de leur mandat de directeur.

Dans le même temps, le Premier ministre du canton tenait des propos tout aussi choquants, qualifiant les enseignants de « terroristes qui prennent en otage les enfants afin de servir leurs intérêts personnels ».

Face à ces déclarations publiques, Zlatan Begić, président du syndicat de l’enseignement supérieur du canton de Tuzla, s’est déclaré consterné et incrédule, affirmant que ces propos étaient le signe d’un profond manque de culture, d’un népotisme, d’un primitivisme et d’une inexpérience politique de la part du gouvernement. « Chaque citoyen doit savoir qu’il existe des lois et qu’une grève légale ne peut en aucun cas mener à des sanctions. Ces menaces ne sont pas fondées juridiquement et portent atteinte aux droits des travailleurs », a-t-il déclaré.

Pour lui, la situation s’est aggravée depuis les dernières élections : « La coalition entre le Parti social-démocrate (SDP) et le SDA décidée par le président du SDP Zlatko Lagumdžija au lendemain des élections d’octobre 2010 pour son intérêt personnel afin d’accéder au poste de ministre des Affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine, a désormais pour conséquence l’absence d’opposition qui en temps normal aurait pu réagir à de telles menaces. »

Inégalités entre les cantons de Fédération

Il faut en outre rappeler que la Bosnie-Herzégovine ne dispose pas d’un système éducatif unifié. Chaque canton a son propre ministre de l’Education, ses propres programmes scolaires et sa propre législation. De plus, la Loi sur la répartition des dépenses publiques ne se fonde pas sur des paramètres objectifs tels que le nombre d’habitants ou le nombre d’enfants scolarisés dans tel ou tel canton, mais sur des index attribués de manière arbitraire. Ainsi, les habitants du canton de Tuzla, le plus peuplé de Fédération, sont ceux qui participent proportionnellement le plus au financement du budget de cette entité, tandis qu’ils reçoivent le moins en retour. Concrètement, un fonctionnaire de Sarajevo vaut deux fois plus qu’un fonctionnaire de Tuzla, à qualifications égales.

« Jusqu’aux dernières élections, le SDP, alors dans l’opposition, s’était engagé à changer cette situation tout à fait injuste. Maintenant au pouvoir, il se tait. Pour ce qui est des cantons, aucun parti n’a jamais vraiment cherché à les supprimer. En effet, ceux-ci représentent une manne extraordinaire pour les partis majoritaires. Leur suppression signifierait une perte de pouvoir et des positions occupées par les cadres de ces partis », explique Zlatan Begić.

Des médias à la solde du pouvoir

La baisse des salaires des fonctionnaires dans l’éducation et la culture de novembre 2011 avait permis au gouvernement de faire une économie de 600.000 marks (environ 300.000 euros). Pourtant, au lieu de réutiliser ces fonds dans un but social comme on pourrait l’attendre d’un parti qui se réclame « social-démocrate » en les destinant par exemple aux nombreux jeunes diplômés au chômage qui attendent désespérément, certains depuis de nombreuses années, de pouvoir accéder au moindre stage ou remplacement, le gouvernement du canton avait préféré reverser l’intégralité de ces sommes aux différents partis politiques à hauteur de 500.000 marks (250.000 euros) ainsi qu’aux médias à hauteur de 100.000 marks (50.000 euros).

Selon Zlatan Begić, les médias marchent main dans la main avec le gouvernement : « Durant la grève, le service public de radio télévision a fait pression sur les syndicats. Les médias publics ne sont pas objectifs, ils sont au service des partis au pouvoir. Ils reçoivent des subventions du gouvernement qui peuvent être renouvelées ou pas, et qui sont directement liées à leur ligne éditoriale ».

Mercredi, les syndicats ont finalement accepté un accord avec le gouvernement du canton, prévoyant une baisse des salaires de 2,5%. Le salaire moyen des fonctionnaires dépendants du ministère de l’Education et de la Culture du canton de Tuzla reste parmi les plus bas de Bosnie-Herzégovine.

2 réponses à “Bosnie-Herzégovine : Deux semaines de grève des enseignants à Tulza

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