Chronique des nuits ordinaires des étrangers à Caen

Témoignage publié par la cellule de Caen de l’Initiative Communiste-Ouvrière, 29 février 2012 :

J’aurais bien aimé que la chronique des nuits des étrangers à Caen se limite à une soirée ERASMUS, avec toute son innocence, un peu de bon son et beaucoup de sourires, mais la réalité pour la majorité des étrangers sur Caen est tout autre.

Comme pour beaucoup d’étrangers qui doivent renouveler leur carte de résident ou de séjour, mon premier réflexe était de faire travailler Google. J’ai essayé tous les mots clés possibles, j’ai visité tous les sites gouvernementaux, le site de la préfecture, le site de l’OFPRA… Rien. Pas une seule information suffisamment claire concernant la démarche et les documents nécessaires pour le renouvellement. Bien entendu, les forums sont très fournis en informations, assez contradictoires et donc peu crédibles. J’ai essayé la plateforme téléphonique du service étranger de la préfecture du Calvados, normalement joignable tous les jours. Je l’ai essayé une centaine de fois. La réponse a été toujours la même : « En raison d’une forte influence, le personnel du service étranger ne peut pas vous répondre pour l’instant ». Et cet instant fut bien long.

Il était évident que, même pour avoir une simple information, il fallait se déplacer directement à la préfecture au service des étrangers ouvert selon les infos du lundi au vendredi avec une pause entre midi et 14 h. Mais à mon premier déplacement, un après midi, on m’a informé que l’après midi c’était seulement sur RDV et réservé exclusivement aux étudiants en m’invitant de revenir le matin et si possible « plus tôt dans la matinée » car parfois « il y a du monde ». Ce qui m’a laissé assez perplexe mais j’étais loin de m’imaginer ce que voulait réellement dire ce « plus tôt dans la matinée ».

Le premier matin je suis arrivé vers 8h du matin. Suffisamment tôt ? Pas vraiment, selon la notion du temps imposée par la préfecture de Caen. Avec une centaine de personnes devant moi et seulement une cinquantaine de tickets distribués par la préfecture, pour accéder aux guichets, il fallait venir dans la nuit et faire la queue une bonne partie de la nuit. Ce que j’ai fait les jours suivants. Conscient que ça ne sera si facile comme je l’ai pensé, j’ai annulé tous mes autres rendez-vous. J’ai pu le faire. Mais je me demandais comment font les gens qui ne pouvaient pas ? Prennent-ils des congés juste pour pouvoir avoir une simple information auprès de cette administration de la honte ? Et les enfants, que fait-on avec ? La veille j’ai vu une dizaine de gosses. J’ai vu une femme avec un bébé dans ses bras arrivée sur place à 7h du matin et qui, après 2h d’attente à –10°C, était obligée de repartir pour surement repasser par la même galère le lendemain ou un autre jour, car elle DOIT passer par là.

« Je viens dans la nuit, vers minuit/une heure du matin, parfois avant. Je me gare un peu plus loin, là bas. Je peux voir la préfecture de là. Parfois il n’y a pas de place, donc j’attends. Je dors un peu dans ma voiture mais pas beaucoup, je dois surveiller. Quand les gens arrivent, j’y vais, moi aussi. Sinon, je ne peux pas entrer ! Parfois c’est ma femme qui attend, parfois moi, parfois ensemble ! Avant ma fille (elle a 7 ans) venait avec nous mais depuis une voisine la garde. Heureusement !» me raconte Ahmed que j’ai rencontré ce matin là. Cette fois ci, il était là à 5h du matin juste pour récupérer un formulaire. Il est habitué des lieux. « Avant c’était pire. C’est un peu mieux maintenant parce qu’il y avait des manifestations et des journalistes aussi. Avant, il y avait des bandes qui venaient et menaçaient des gens et ils prenaient tout de suite les premières places. Ou ils donnaient ces places à des gens qu’ils connaissaient. Ils faisaient des listes. Il y avait même des bagarres dans la nuit et même à l’intérieur des bureaux ! Maintenant, c’est mieux. On doit beaucoup attendre mais on est beaucoup plus tranquille. Et il y a moins de gens ! C’est parce qu’il fait froid.»
Les améliorations intervenues les dernières semaines ont été minimes, il faut le dire. Quand on oblige des gens d’attendre à l’extérieur, à –15°C, une bonne partie de la nuit, on ne peut pas parler des améliorations.

« Surtout, les photos, tu les fais à la cabine à la mairie ou chez un vrai photographe. On a refusé 4 fois mon dossier juste à cause des photos. 4 fois juste pour les photos ! Et ça arrive tout le temps à tout le monde ! » témoigne l’une des celles qui a du attendre des heures, la nuit, les matinées entières, pour qu’on lui refuse le dossier sous prétexte que ses photos ne sont pas conformes au règlement même si elle les a faites dans un photomaton dit homologué. L’ironie du sort, ces photos sont refusées par la même institution qui homologue les photomatons. L’Etat.

« Dès qu’on avait la possibilité de partir de la région parisienne, on est parti et on est allé d’abord au Mans, puis à Caen. Au moins, c’est une petite ville, tout est plus facile. Pas comme dans la région parisienne. Mais maintenant ici ça devient pareil comme dans la région parisienne. Je n’aurais jamais cru ! et pourtant on n’est pas plus nombreux. Dans notre foyer, c’est le même nombre de personnes, mais on nous contrôle beaucoup plus, ils regardent ce qu’on a, ce qu’on a pas. Je ne te raconte même pas ce qu’il y a comme histoires et ce qu’on vit comme humiliation. Et à la rue, même à Paris, les policiers ne me contrôlaient pas autant. Ici, on nous garde comme des animaux dehors toute la nuit, ou même à l’intérieur, tu as vu ! J’attends toute la nuit et à l’intérieur on me parle comme si j’étais un animal, même pour une simple information, je ne leur demande rien de plus moi. Je ne sais pas ce qui se passe et ce qu’ils veulent. Je ne comprends plus rien. Je suis dégouté.» raconte Ibrahim, d’une voix très basse comme s’il craignait d’en dire trop. En effet, cette nuit là, il est venu avec sa femme et sa fille (son fils est resté chez des amis car il devait aller à l’école le lendemain) qui attendaient dans la voiture, un peu plus loin. Il comptait aller les chercher avant l’ouverture.

Le temps passait lentement. Plus de quatre heures se sont écoulées depuis mon arrivée. Le froid a du décourager beaucoup de gens cette nuit là, car on était une cinquantaine. Il était 8h quand Ibrahim est parti chercher sa petite famille. D’autres ont fait pareil. Il y avait une vingtaine personnes qui ont pris leur place dans la queue, majoritairement les enfants, les femmes et personnes âgées qui attendaient dans la voiture pendant qu’un membre de famille faisait la queue. Vers 8h30, un groupe de 7 jeunes hommes a débarqué et a remonté la queue pour prendre place juste devant la porte. Ahmed m’a tiré par la manche .« Tu vois, personne ne dit rien. Ils ont peur. Et c’est pas à nous de dire quoique ce soit. C’est aux gens de la Préfecture. Ils savent tout ça, ils connaissent la situation. Ils veulent qu’il y ait des problèmes et qu’on se dispute entre nous. Ca les arrange, les étrangers sauvages qui savent même pas attendre tranquillement. Laisse, on va pouvoir passer aujourd’hui et c’est presque fini. Laisse. »

Pendant ce temps là, les employés de la préfecture arrivaient, en ignorant ou en faisant semblant d’ignorer le drame humain qui se déroulait devant leurs yeux. Même les enfants n’avaient pas le droit à un regard ou un sourire. Un « Bonjour » c’était déjà trop pour eux.
A 8h40, comme les jours précédents, les flics sont arrivés. En frottant les yeux, le cou, en baillant, en s ‘étirant… comme s’ils voulaient faire comprendre que, eux, ils ont dormi cette nuit, qu’ils viennent de se réveiller et qu’il ne fallait surtout pas les embêter. Ils se racontaient leur soirée, en rigolant, juste à coté des enfants à moitié endormis qui ont passé une bonne partie de la nuit dans le froid, dehors.

La pitoyable ironie. Un lamentable théâtre de rue.

Je n’ai pas trop regardé derrière moi cette fois ci, j’ai été déjà assez dégouté par le show qui m’était servi. Mais je crois bien qu’on a tous réussi à entrer et avoir un ticket. On était entassé dans la salle, mais au moins il faisait beaucoup moins froid. Les enfants se réveillaient, leurs parents avaient du mal à les tenir tranquilles sous le regard sévère de certains employés de la préfecture qui étaient visiblement agacés par le bruit et les agissements des gosses. L’attente continuait. La tension aussi. Trois guichets étaient ouverts dans un premier temps. Une heure et demie plus tard, seulement deux ont continué. La fatigue se lisait sur les visages. Même Ahmed et Ibrahim ne disaient plus rien. Ils sont passés avant moi. Ahmed a réussi à récupérer le formulaire dont ils avaient besoin. Tout de suite après, une employée est sortie du bureau et a remis une pile de ces formulaires dans la chemise vide dans l’entrée. Le dossier d’Ibrahim, par contre, a été refusé, car il manquait la copie d’un document. Il avait bien l’original.

« Non, monsieur, on ne fait pas de copies ici. Il vous est bien signalé qu’il faut des copies pour tous les documents. Revenez demain. » La femme au guichet a rappelé le numéro suivant avant même que Ibrahim, sa femme et sa petite fille quittent les chaises devant le guichet, dépités. Ils feront cette copie aujourd’hui et passeront encore une nuit devant la préfecture de Caen.

Ils sont partis et le « numéro » suivant a pris leur place. Il aura peut-être plus de chance.

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