Pour cinq cent signatures de plus…

Article publié dans “Communisme-Ouvrier” n°17, bulletin de l’Initiative Communiste-Ouvrière :

En France, la mascarade présidentielle commence, rituellement, par la recherche des fameuses « cinq cent signatures » nécessaires pour être candidat. L’existence de cette procédure est une belle illustration de la conception bourgeoise de la démocratie, et du fonctionnement réel de l’État capitaliste.

Un petit rappel historique, tout d’abord : sous les troisième et quatrième républiques, le président avait une fonction assez limitée, plus symbolique qu’autre chose, tandis que la réalité de l’exécutif était confiée au président du conseil, c’est-à-dire au premier ministre, responsable devant l’assemblée nationale. La constitution de la cinquième république, le fameux « coup d’état permanent », avait renforcé les pouvoirs du président, un rôle taillé sur mesure pour le général de Gaulle. Mais il restait élu par le parlement, jusqu’à l’institution de l‘élection au suffrage universel direct ; en apparence plus démocratique, ce changement visait à renforcer la stabilité et la puissance du pouvoir exécutif.

Au départ, 100 signatures de maires (ou de conseillers généraux) seulement étaient nécessaires, mais les élections de 1969, après la grève générale de mai 68 et la démission du général de Gaulle, avaient permis l’émergence d’une puissante extrême-gauche. Le seconde classe Alain Krivine, alors appelé du contingent, parvint à obtenir les 100 signatures pour représenter la Ligue communiste. Aux élections suivantes, le seuil fut rehaussé à 500 signatures, ce qui n’empêcha pas la multiplication des candidatures d’extrême-gauche, culminant avec un total de 11% des suffrages exprimés en 1995, après une nouvelle grève massive. L’objectif évident des 500 signatures, c’est-à-dire de faire barrage à l’extrême-gauche – et plus généralement, à l’émergence de « petits candidats » susceptibles de capter une partie de l’électorat. C’est le dilemme de base de la démocratie bourgeoisie : comment « donner le choix » sans perdre le contrôle.

Plutôt que d’élever le seuil une fois encore, plusieurs garde-fous plus discrets et plus sournois ont été mis en place. Des pressions plus ou moins discrètes sont exercées par les partis politiques sur leurs élus pour qu’ils ne donnent pas leurs signatures à d’autres candidats que celui du parti : c’est la position officielle du PS pour les présidentielles 2012, mais ce n’est guère une nouveauté. Les maires de petites communes, cible privilégiés des « petits candidats », sont généralement non-encartés, mais le rôle croissant de l’intercommunalité et des conseils généraux permettent d‘exercer un second niveau de pression sur ceux qui pourraient être tentés de donner leur signature pour des raisons démocratiques. Le système de financement public des partis politiques, présenté comme un moyen de lutter contre la corruption, est conçu pour favoriser les partis en place, les émergents n’ayant droit à aucune aide. Enfin, l’obscène appel au « vote utile », qui est la manière par laquelle la démocratie se nie elle-même, exprime précisément la réalité du système : il ne s’agit pas de voter pour un candidat de son choix, pour des idées auxquelles on adhère, mais pour le moins pire, de voter contre celui qu’on aime le moins.

Voilà donc la conception capitaliste de la démocratie : un système construit pour donner une sensation de choix, un parfum de liberté, une ombre de décision, là où tous les verrous institutionnels ont été placés pour garantir que le choix se fera seulement entre des options définies à l’avance. Cette illusion démocratique masque la réalité d’un monde où, 35 heures par semaine, la plupart d’entre nous n’avons d’autre choix que d’obéir à des maîtres que nous n’avons jamais choisi, jamais élus, mais qui peuvent nous exploiter à leur guise , qui peuvent chaque instant nous priver de notre droit à l’existence, de notre dignité : le monde de l’entreprise est une dictature, et c’est l’existence de cette dictature qui conditionne la « démocratie » bourgeoise dans son ensemble.

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