Les ouvrières des dessous reprennent le dessus

Coup de théâtre et de tonnerre à l’usine auvergnate Lejaby promise à la délocalisation en Tunisie. Un solide maroquinier auvergnat reprend tout le monde et relance la boutique. Les sacs à main haut de gamme y remplaceront les soutiens-gorge de luxe. La lutte était exceptionnelle. Le résultat aussi.

Les ouvrières de l’usine Lejaby d’Yssingeaux dans leur atelier décoré de photos d’elles chantent, ensemble, comme elles l’ont fait à tant de reprises pendant les trois semaines du conflit. « Chanter c’est excellent pour évacuer. Chanter, ça rassemble, ça soude », disent-elles.

Dans le grand atelier dont les fenêtres ouvrent sur la chaîne enneigée des volcans auvergnats, les machines à coudre Pfaff, Brother ou Juki n’assembleront plus de dentelle fine. Finies les parures, la bonneterie à la française, la lingerie confectionnée « au millimètre et à la seconde », comme dit Chantal.

Place aux sacs cossus, aux cuirs rares. L’usine ne travaillera plus les tissus légers mais les peaux de grand prix et de beau grain. Sous-traitant de Vuitton, le repreneur s’appelle la Sofama. Son patron est le maroquinier Vincent Rabérin, un enfant du pays, une réussite régionale à la tête de son entreprise de deux cents salariés. Il vole au secours d’une affaire très mal en point.

« Et surtout, il reprend tout le monde. Des le 1er mars, elles seront toutes en CDI »,a souligné hier un Laurent Wauquiez rayonnant en annonçant la nouvelle hier après-midi. Il jouait gros, le ministre, car il est aussi maire du Puy-en-Velay, la ville d’à côté.

Lejaby est devenu, en trois semaines palpitantes, l’emblème de la France industrielle frappée de malédiction. L’entreprise, évoquée à trois reprises dimanche soir par Nicolas Sarkozy, brandie par les candidats à la présidentielle, a sauvé sa peau. Ouf.

Présentes chaque jour comme si elles bossaient encore, occupant ce qu’elles considèrent comme leur seconde maison, les ouvrières de Lejaby vont enfin souffler :« Il était temps, c’était épuisant et fantastique en même temps. Chez moi, c’est le souk. Tout se jouait ici, ma vie, mon avenir. Nous, on veut simplement vivre en travaillant », soupire Mi-Jo, 32 ans de maison, qui a, comme toutes ses copines un chat dans la gorge et un tigre dans le moteur.

À quoi ont-elles carburé, les filles de Lejaby ? À la fraternité. Jacqueline raconte qu’elle a dit ici, à la pause, quand le chronomètre s’arrêtait, des choses qu’elle n’a jamais confiées chez elle « Vous voyez ces murs ? Ils sont imprégnés de nos secrets. À la maison, j’ai un mari. Ici, j’ai des soeurs. » Elle respire un grand coup « C’est beau. Qu’est ce que j’y peux ? Cest beau. »

« Tout se jouait ici, ma vie, mon avenir »

C’était hier, un jour d’hiver glacial et chaleureux à la fois, qui ressemblait un peu à un réveillon « Les fêtes de fin d’année ont été tristounettes. Disons que le père Noël passe un peu tard. Qu’il a pris son temps. » Ce qui saute aux yeux est la moyenne d’âge des dames infatigables « 52 ans ! On a de la bouteille. On vient toutes de la même vallée. On a commencé ensemble, toutes gamines. On s’est mariées, on a fait des enfants au même moment. On a vieilli ensemble. On rame ensemble dans cette galère. Et on s’en sort ensemble, apparemment. »

Hier matin encore, avant que le ministre n’annonce sa venue, elles ont tenu une assemblée générale, comme tous les matins. Et, comme tous les matins, elles ont chanté. Oui, Lejaby est une usine qui chante pour ne pas déchanter. Un atelier laborieux et une chorale vaillante à la fois.

Sur l’air du Déserteur de Boris Vian ou de La Montagne de Jean Ferrat, elles ont réécrit des chansons qui sortent des poitrines dès qu’il faut resserrer les rangs et le sentiment « Chanter c’est excellent pour évacuer. Chanter, ça rassemble, ça soude », assure Hélène qui ne s’est pas remis de la visite des retraitées, des copines parties ailleurs « Elles nous ont poussé la romance et là, moi qui n’avais jamais pleuré jusque-là, je me suis transformée en fontaine. »

Dans les ateliers qui se vident, elles parlent des chaussettes Dim, des maillots de bain Rasurel, des robes de chambre d’avant-hier qu’elles ont ouvragés il y a bien longtemps. Marianne et Chantal ne se souviennent pas avoir jamais posté une lettre d’embauche « On sortait de l’école, on rentrait ici pour la vie. Pour la vie, c’est ce qu’on imaginait. »

Dans un coin, Bernadette Pessemesse, la déléguée CGT, blouse rose sur le dos, récupère. Elle parle de ses copines avec fierté et classe « Je suis au service des gens qui n’acceptent pas l’inacceptable. » Son portable n’arrête pas de sonner. Elle répète qu’elle est vigilante, qu’elle attend pour voir. Qu’elle est heureuse aussi.

Et qu’il faut appeler Huguette, 35 ans de maison. Huguette Fayolle. Hier, elle n’était pas de la journée de toutes les surprises. Huguette a dû monter à Paris « Pour défendre notre cause sur la chaîne de télé LCI. Elle n’en menait pas large Huguette. Elle n’avait jamais pris le train. » Et bien voilà, c’est fait. « Je me demande si on n’est pas devenues un peu différentes. » Mieux « Mieux. »

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