En Egypte, la place Tahrir reprend feu

Libération, 21 novembre 2011 :

L’air est saturé de gaz irritants. Des centaines de jeunes Egyptiens, le visage recouvert d’un foulard, les yeux humides, montent au front, des morceaux de pavés dans les mains. Depuis samedi, la place Tahrir a recouvré ses allures révolutionnaires. Les affrontements ont commencé vers 13 heures, après que des policiers antiémeute, casqués et armés de bâtons, ont délogé par la force quelques centaines de personnes installées sur la place.

Pour la plupart activistes et familles de victimes de la révolution de janvier, ces manifestants avaient décidé d’occuper une nouvelle fois la place, au lendemain d’une grande manifestation contre le Conseil suprême des forces armées, qui dirige le pays depuis la chute de Hosni Moubarak. Par dizaines de milliers, les Egyptiens exigeaient un retour du pouvoir aux civils via l’organisation d’une élection présidentielle en avril et non en 2013 comme prévu par l’armée.

Cartouches. Quelques heures plus tard, la situation s’est embrasée. Après avoir été repoussés dans plusieurs rues du centre-ville par la police, des milliers de manifestants ont repris la place Tahrir dans la soirée. Pendant plusieurs heures, manifestants et policiers se sont affrontés à coups de jets de pierre et de cocktails Molotov d’un côté, de gaz lacrymogène, de balles en caoutchouc et de cartouches de chasse de l’autre.

Hier matin, les heurts continuaient, près de la place, non loin du ministère de l’Intérieur. Dans le nord du pays, Alexandrie et Suez ont aussi été secouées par une éruption de violence. Au total, 12 manifestants ont été tués ce week-end, dont 11 au Caire (4 par balles), et plus de 900 ont été blessés. Des dizaines de personnes ont été arrêtées. Les affrontements se poursuivaient cette nuit.

Ces manifestants sont descendus spontanément dans la rue, avec la volonté d’en finir avec les scories de l’ancien régime. «Le peuple veut la chute du Moushir [maréchal] !» entonnaient hier matin quelques centaines d’entre eux, visant directement le maréchal Tantawi, à la tête du conseil militaire et pendant vingt ans ministre de la Défense sous Moubarak. D’autres pointaient du doigt les policiers. «Ils emploient les mêmes méthodes que sous Moubarak. Ils nous traitent avec brutalité, sans jamais passer par la voie du dialogue», explose Amr Taher, un avocat de 24 ans.

Ces échauffourées, à une semaine des législatives – premières élections depuis le départ de Moubarak – font planer un voile d’incertitude sur la tenue du scrutin. Dix-huit formations politiques, dont la coalition des jeunes de la révolution, ont appelé à une occupation de la place Tahrir jusqu’à la dissolution du gouvernement de transition. Elles exigent la formation d’un gouvernement d’union nationale, qui conduirait à la place de l’armée la transition démocratique jusqu’à son terme, prévu en avril avec la présidentielle.

Boycott. Plusieurs partis ont décidé de suspendre leur campagne pour condamner les violences policières. Les Frères musulmans ne participent pas à ce boycott des élections. Principale force politique du pays et donnés favoris du scrutin, ils invitent les Egyptiens et les autorités à faire preuve de «retenue» et à «protéger la révolution du 25 janvier». Pour l’instant, les autorités excluent un report des élections et toute concession aux manifestants. «Les Egyptiens doivent aller voter lundi prochain et, si la transition est normale, l’armée retournera dans ses baraques avant fin 2012», a déclaré, samedi soir à la télévision, le général Al-Fangary, membre du Conseil suprême des forces armées. En attendant, la police militaire est intervenue hier après-midi contre les manifestants de la place Tahrir.

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