Un Devoir d’honneur (Rosa Luxemburg)

Alors que nous participons à la campagne contre l’exécution de Henri Watkins (Hank) Skinner, condamné à mort au Texas (Etats-Unis), que nous participons régulièrement aux campagnes lancées par nos camarades iraniens contre les exécutions en Iran, que nous réaffirmons à chaque fois que nous le pouvons notre opposition à ce châtiment barbare qu’est la peine de mort, il semble intéressant de publier ce texte de Rosa Luxemburg revendiquant, en 1918, l’abolition immédiate de la peine de mort en Allemagne.

Un Devoir d’honneur

« Die Rote fahne », 18 novembre 1918

Nous n’avons sollicité ni « amnistie » ni pardon pour les prisonniers politiques qui ont été les victimes de l’ancien régime. Nous avons exigé notre droit à la liberté, par la lutte et la révolution, pour les centaines d’hommes et de femmes courageux et fidèles qui ont souffert dans les prisons et les forteresses, parce qu’ils ont lutté pour la liberté du peuple, pour la paix et pour le socialisme, contre la dictature sanglante des impérialistes criminels. Ils sont maintenant tous libérés. Et nous sommes à nouveau prêts pour la lutte.

Ce n’est pas les Scheidemann et leurs alliés bourgeois avec à leur tête le Prince Max von Baden qui nous ont libéré ; c’est la révolution prolétarienne qui a ouvert toutes grandes les portes de nos cellules [1].

Mais une autre catégorie d’infortunés habitants de ces lugubres demeures a été complètement oubliée. Jusqu’ici personne n’a pensé aux êtres pâles et maladifs qui souffrent derrière les murs des prisons pour expier des délits mineurs.

Cependant, eux aussi sont des victimes infortunées de l’ordre social abominable contre lequel se bat la révolution, des victimes de la guerre impérialiste qui a poussé la détresse et la misère jusqu’aux plus extrêmes limites, des victimes de cette épouvantable boucherie qui a déchaîné les instincts les plus bas. La justice de la classe bourgeoise a de nouveau opéré comme un filet laissant échapper les requins voraces tandis que le menu fretin était capturé. Les profiteurs qui ont gagné des millions pendant la guerre ont été acquittés ou s’en sont tirés avec des peines ridicules, mais les petits voleurs ont reçu des peines de prison sévères. Epuisés par la faim et le froid, dans des cellules à peine chauffées, ces enfants oubliés de la société attendent l’indulgence, le soulagement. Ils attendent en vain. Le dernier Hohenzoller [2], en bon souverain, a oublié leur souffrance au milieu du bain de sang international et de l’érosion du pouvoir impérial. Pendant quatre ans, depuis la conquête de Liège, il n’y a pas eu d’amnistie, pas même à la fête officielle des esclaves allemands, l’anniversaire du Kaiser.

La révolution prolétarienne doit maintenant éclairer la sombre vie des prisons par un petit acte de pitié, elle doit écourter les sentences draconiennes, abolir le système disciplinaire barbare (détention en chaînes, châtiment corporel), améliorer les traitements, les soins médicaux, les rations alimentaires, les conditions de travail. C’est un devoir d’honneur !

Le système pénal existant, tout imprégné de l’esprit de classe brutal et de la barbarie du capitalisme, doit être totalement aboli. Une réforme complète du système d’accomplissement des peines doit être entreprise. Un système complètement nouveau, en harmonie avec l’esprit du socialisme, ne saurait être basé que sur un nouvel ordre économique et social. Tous les crimes, tous les châtiments, ont toujours en fait leurs racines implantées dans le type d’organisation de la société. Cependant, une mesure radicale peut être mise en oeuvre sans délai. La peine capitale, la plus grande honte de l’ultra-réactionnaire code pénal allemand, doit être immédiatement abolie [3]. Pourquoi donc y a-t-il des hésitations de la part de ce gouvernement des ouvriers et des soldats ? Ledebour, Barth, Däumig, est-ce que Beccaria [4], qui dénonçait il y a deux cent ans l’infamie de la peine de mort, n’existe pas pour vous ? Vous n’avez pas le temps, vous avez mille soucis, mille difficultés, milles tâches à remplir. Mais calculez, montre en main, combien de temps il vous faut pour dire : « la peine de mort est abolie ». Ou est-ce que vous voulez un débat en longueur, finissant par un vote entre vous sur ce sujet ? Est-ce que vous allez encore vous fourvoyez dans des couches et des couches de formalités, des considérations de compétence, des questions de tampon approprié et autres inepties ?

Ah, que cette révolution est allemande ! Comme elle est pédante, imprégnée d’arguties, manquant de fougue et de grandeur ! Cette peine de mort qu’on oublie n’est qu’un petit trait, isolé. Mais précisément c’est souvent que de tels traits trahissent l’esprit profond de l’ensemble.

Prenons n’importe quelle histoire de la grande révolution française ; prenons par exemple l’aride Mignet [5]. Quelqu’un peut-il lire ce livre sans sentir battre son coeur et son esprit s’enflammer ? Quelqu’un peut-il, après l’avoir ouvert à n’importe quelle page, le laisser de côté avant d’avoir entendu le dernier accord de cette formidable tragédie ? Elle est comme une symphonie de Beethoven portée jusqu’au gigantesque, une tempête sonnant sur les orgues du temps, grande et superbe dans ses erreurs comme dans ses exploits, dans la victoire comme dans la défaite, dans le premier cri de joie naïve comme dans son souffle final. et quelle est la situation maintenant en Allemagne ? Partout, dans les petites choses comme dans les grandes, on sent qu’on a affaire encore et toujours aux anciens et trop prudents citoyens de la vieille social-démocratie, à ceux pour lesquels la carte de membre du parti est tout, alors que les êtres humains et l’intelligence ne sont rien. Mais l’histoire du monde ne se fait pas sans grandeur de la pensée, sans élévation morale, sans nobles gestes.

Liebknecht et moi, en quittant les résidences hospitalières que nous avons récemment habitées – lui quittant ses camarades de prison dépouillés, moi mes chères pauvres voleuses et prostituées dont j’ai partagé le toit pendant 3 ans et demi – nous leur fîmes ce serment, tandis qu’ils nous suivaient de leurs yeux pleins de tristesse, que nous ne les oublierions pas !

Nous exigeons que le comité exécutif des conseils d’ouvriers et de soldats allège immédiatement le sort des prisonniers dans toutes les institutions pénales d’Allemagne !

Nous exigeons l’élimination de la peine de mort du code pénal allemand !

Des rivières de sang ont coulé en torrents pendant les quatre ans du génocide impérialiste. Aujourd’hui chaque goutte de ce précieux liquide devrait être conservée respectueusement dans du cristal. L’énergie révolutionnaire la plus constante alliée à l’humanité la plus bienveillante : cela seul est la vraie essence du socialisme. Un monde doit être renversé, mais chaque larme qui aurait pu être évitée est une accusation ; et l’homme qui, se hâtant vers une tâche importante, écrase par inadvertance même un pauvre ver de terre, commet un crime.

Rosa Luxemburg, Die Rote Fahne, 18 novembre 1918, traduction en français par DC-L.

Notes

[1] Rosa Luxemburg n’avait elle même été libérée par la révolution que le 8 novembre 1918.

[2] Les Hohenzollern était la dynastie régnant sur l’empire allemand. Il s’agit en l’occurrence de Guillaume II, le kaiser qui venait d’être chassé par la révolution.

[3] La peine de mort ne fût en fait abolie en Allemagne que bien plus tard : en 1949 pour la RFA, en 1987 pour la RDA.

[4] Cesare Beccaria (1738-1794), philosophe italien.

[5] François-Auguste Mignet (1796-1884), auteur d’une Histoire de la révolution française.

Publicités

Une réponse à “Un Devoir d’honneur (Rosa Luxemburg)

  1. Mentre partecipiamo alla campagna contro l’esecuzione di Henri Watkins (Hank) Skinner, condannato a morte nel Texas (Stati Uniti), che partecipiamo regolarmente alle campagne lanciate dai nostri compagni iraniani contro le esecuzioni in Iran, che riaffermiamo ogni volta che possiamo la nostra opposizione a questa punizione barbara che è la pena di morte, sembra utile pubblicare questo testo di Rosa Luxemburg che rivendica, nel 1918, l’abolizione immediata della pena di morte in Germania.

    Un Dovere d’onore

    « Die Rote fahne », 18 novembre 1918

    Non abbiamo sollecitato « amnistia » né perdono per i prigionieri politici che sono stati le vittime del vecchio regime. Con la lotta e la rivoluzione, abbiamo messo in atto il nostro diritto alla libertà, per le centinaia di uomini e di donne coraggiosi e fedeli che hanno sofferto nelle prigioni e le fortezze, perché hanno lottato per la libertà del popolo, per la pace e per il socialismo, contro la dittatura insanguinata degli imperialisti criminali. Ora sono stati tutti rilasciati. E noi siamo di nuovo pronti per la lotta.

    Non sono gli Scheidemann ed i loro alleati borghesi, con alla loro testa il Principe Max von Baden, ad averci liberati; è la rivoluzione proletaria che ha aperto le porte delle nostre celle [1].

    Ma un’altra categoria di sfortunati abitanti di queste lugubri dimore è stata completamente dimenticata. Finora nessuno ha pensato agli esseri pallidi e malaticci che soffrono dietro i muri delle prigioni per espiare dei reati minori.

    Tuttavia, anche loro sono delle vittime sfortunate dell’abominevole ordine sociale contro il quale si batte la rivoluzione, delle vittime della guerra imperialista che ha spinto l’angoscia e la miseria ai limiti più estremi, le vittime di questa spaventosa macelleria che ha scatenato gli istinti più vili. La giustizia della classe borghese ha nuovamente operato come una rete, lasciando scappare gli squali voraci mentre catturava i pesci piccoli. I profittatori che hanno guadagnato dei milioni durante la guerra sono stati assolti o ne sono usciti fuori con sentenze ridicole , ma i piccoli ladri hanno avuto dure condanne al carcere .Stremati dalla fame e dal freddo, in celle appena scaldate, questi bambini dimenticati dalla società aspettano l’indulgenza, il sollievo. Aspettano invano. L’ultimo Hohenzoller [2], il buon sovrano, ha dimenticato la loro sofferenza nel mezzo del bagno di sangue internazionale e dell’erosione del potere imperiale. Durante quattro anni, dalla conquista di Liège, non c’è stata amnistia, nemmeno per la festa ufficiale degli schiavi tedeschi, il compleanno del Kaiser.

    La rivoluzione proletaria deve adesso illuminare la vita scura delle prigioni con un piccolo atto di pietà , deve abbreviare le sentenze draconiane, abolire il barbaro sistema disciplinare , (detenzione in catene, punizioni corporali), migliorare i trattamenti, le cure medicali, le razioni alimentari, le condizioni di lavoro. È un dovere d’onore!

    Il sistema penale esistente, completamente impregnato dal brutale spirito di classe e dalla barbarie del capitalismo, deve essere totalmente abolito . Una riforma completa del sistema di compimento delle pene deve essere intrapresa. Un sistema completamente nuovo, in armonia con lo spirito del socialismo, saprebbe essere basato solamente su un nuovo ordine economico e sociale. Infatti tutti i crimini, tutte le punizioni, hanno sempre le loro radici impiantate nel tipo di organizzazione della società. Tuttavia, una misura radicale può essere messa in opera senza termine. La pena capitale, la più grande vergogna dell’ultra reazionario codice penale tedesco, deve essere abolita immediatamente [3]. Perché dunque queste esitazioni da parte di questo governo degli operai e dei soldati? Ledebour, Barth, Däumig, Beccaria [4], che denunciavano duecento anni fa l’infamia della pena di morte, non esistono per voi? Non avete il tempo, avete mille preoccupazioni, mille difficoltà, migliaia di compiti di cui occuparvi. Ma calcolate, orologio alla mano, quanto tempo vi occorre per dire: « la pena di morte è abolita ». O volete un dibattito lungo, finendo per un voto tra di voi su questo argomento? Vi smarrirete ancora tra gli strati e gli strati di formalità, le considerazioni di competenza, le questione di timbro appropriato ed altre sciocchezze?

    Ah, quanto è tedesca questa rivoluzione ! Quanto è saccente, impregnata di arguzie, priva di passione e di grandezza! Questa pena di morte dimenticata è solo un trattino, isolato. Ma, precisamente, spesso tali trattini tradiscono lo spirito profondo dell’insieme.

    Prendiamo qualsiasi storia della grande rivoluzione francese; prendiamo per esempio l’arido Mignet [5]. qualcuno può leggere questo libro senza sentire battere il suo cuore ed infiammarsi la sua mente ? Qualcuno può, dopo l’avere aperto a qualsiasi pagina, lasciarlo da parte prima di avere sentito l’ultimo accordo di questa formidabile tragedia? È come una sinfonia di Beethoven, portata fino all’estremo ???, una tempesta che suona sugli organi del tempo, grande e splendida nei suoi errori come nelle sue prodezze, nella vittoria come nella disfatta, nel primo grido di gioia ingenua come nel suo soffio finale. E quale è adesso la situazione in Germania? Dovunque, nelle piccole cose come nelle grandi, si sente che abbiamo a che fare, ancora e sempre, con i vecchi e troppo prudenti cittadini della vecchia socialdemocrazia, con quelli per cui la tessera di membro del partito è tutto, mentre gli esseri umani e l’intelligenza non sono niente. Ma la storia del mondo non si fa senza grandezza del pensiero, senza elevazione morale, senza nobili gesti.

    Liebknecht ed io, lasciando le residenze ospedaliere dove abbiamo recentemente trovato riparo – lui lasciando i suoi compagni di cella spogli, io le mie care povere ladre e prostitute, con cui ho diviso il tetto durante 3 anni e mezzo -facemmo loro questo giuramento, mentre ci seguivano coi loro occhi pieni di tristezza, che non li avremmo dimenticati!

    Esigiamo che il comitato esecutivo dei consigli di operai e di soldati alleggerisca immediatamente la sorte dei prigionieri in tutte le istituzioni penali della Germania!

    Esigiamo l’eliminazione della pena di morte del codice penale tedesco!

    Dei fiumi di sangue scorrevano come torrenti durante i quattro anni del genocidio imperialista. Oggi, ogni goccia di questo prezioso liquido dovrebbe essere conservata rispettosamente nel cristallo. L’energia rivoluzionaria, la più costante alleata dell’umanità più benevola: Solo questo è la vera essenza del socialismo. Un mondo deve essere rovesciato, ma ogni lacrima, che avrebbe potuto essere evitata, è un’accusa; e l’uomo che, affrettandosi verso un compito importante, schiaccia inavvertitamente anche un povero lombrico, commette un crimine.

    Rosa Luxemburg, Die Rote Fahne, 18 novembre 1918, traduzione in francese « marxists.org  »

    Note

    [1] Rosa Luxemburg era stata liberata dalla rivoluzione solo il 8 novembre 1918.

    [2] i Hohenzollern erano la dinastia regnante sull’impero tedesco. Si tratta nell’occorrenza di Guillaume II, il kaiser che era appena stato cacciato dalla rivoluzione.

    [3] la pena di morte è stata abolita in Germania solo molto più tardi: nel 1949 per la RFT, nel 1987 per la RDT.

    [4] Cesare Beccaria (1738-1794), filosofo italiano.

    [5] François-Auguste Mignet (1796-1884), autore di una « Storia della rivoluzione francese. »

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s