Manesar : Lutte des ouvriers de Maruti Suzuki pour la liberté syndicale

Le Courrier International, 25 octobre 2011 :

A l’usine de Manesar, les ouvriers de Maruti Suzuki, premier constructeur automobile indien, ont fait grève pendant deux semaines en octobre. (…)

Manifestation des ouvriers de Maruti Suzuki, le 13 octobre à Manesar

Naresh, 25 ans, est ouvrier à l’usine Maruti Suzuki de Gurgaon (à environ 18 km au nord de Manesar) qui a également participé au mouvement social. Cet après-midi, il évoque avec nous le film de Charlie Chaplin, Les Temps modernes. Dans ce film de 1936, Chaplin incarne un ouvrier employé sur une chaîne de fabrication. Même lorsqu’il va aux toilettes, ses mains continuent d’exécuter le même geste, dans une sorte de réflexe pavlovien, et il va jusqu’à le reproduire sur les boutons de la jupe d’une dame, qu’il serre comme des boulons.

Cela ne fait pas rire Naresh. « Oui, j’ai vu le film, et oui, il pointe bien les choses : nous travaillons sur des machines, mais nous ne sommes pas des machines. » Naresh insiste : il ne veut pas se laisser déshumaniser. En avril 2010, Naresh avait été élu employé du mois de Maruti Suzuki. En juin dernier, il [a participé à un mouvement de grève] et s’est fait renvoyer. Puis il a fait partie des employés réintégrés après la grève de septembre. Mais quelques jours plus tard, il a été de nouveau suspendu. En octobre, les ouvriers se sont de nouveau mis en grève, pour réclamer la réintégration de leurs collègues.

Naresh nous montre le trophée qu’il a reçu pour cette grande idée qu’il a eue : en inclinant un tapis roulant pour accélérer le passage de la pièce au poste de travail suivant, il avait raccourci le cycle de production d’un joint qui entre dans la fabrication des châssis automobiles. Maruti Suzuki emploie aujourd’hui 970 permanents, sur des effectifs totaux de 3 000 personnes, qui sont en majorité des travailleurs contractuels ou occasionnels, des stagiaires et des apprentis, moins bien lotis que les autres. Naresh fait partie des 970 travailleurs permanents de l’usine.

Depuis la grève de 2000 sur le site de Gurgaon [la plus grosse de l’histoire de Maruti, elle a duré 89 jours. Les ouvriers demandaient une augmentation de salaire], la direction a pris des mesures drastiques. Désormais, à l’usine de Manesar, le règlement recense 103 types de « fautes » – « passer trop de temps aux toilettes » et « bavarder » en sont deux exemples. Au cours d’une journée de travail, les ouvriers ont droit à deux pauses de sept minutes trente et à 30 minutes pour déjeuner (ou dîner). Mais la durée des pauses peut être réduite. « Cela ne me laisse pas le temps d’aller aux toilettes, de me changer et de courir à la cantine qui se trouve à 450 mètres, pour revenir à mon poste avant que la chaîne de montage ne se remette en route, » raconte Pradeep Kumar. Sur les postes de Maruti Suzuki, les ouvriers doivent exécuter leur tâche en 40 secondes.

L’usine de Manesar a ouvert en février 2007, et le premier lot de stagiaires n’a accédé au statut de travailleurs permanents que l’année dernière. Presque immédiatement, ils ont été fortement incités à adhérer au syndicat Muku (Maruti Udyog Kamgar Union), qui est aussi la seule organisation de travailleurs représentée dans l’usine Maruti de Gurgaon. Les ouvriers étaient hésitants. Finalement, vers la fin 2010, ils ont affirmé leur volonté de former un syndicat sur place – et, par là, d’obtenir le droit à des négociations collectives.

Contrairement à la plupart de ses collègues, Shabbir, 26 ans, est marié et vit ici en famille, avec sa femme et ses deux enfants. Ses yeux se remplissent de larmes au souvenir du week-end qu’il a passé, avec son fils de six ans en proie à d’affreuses crampes d’estomac. « Je l’ai amené chez un médecin, qui m’a conseillé d’acheter deux fioles d’un médicament en injections. J’ai sorti de ma poche un billet de 10 roupies [environ 0,14 euro] et l’ai tendu au médecin en lui disant ‘C’est tout ce que j’ai, faites ce que vous voulez.' » Le loyer des studios de Gurganva où vivent la plupart de ces ouvriers oscille entre 3 000 et 3 500 roupies [43-50 euros]. En théorie, un permanent gagne dans les 18 000 roupies par mois [260 euros] – mais le salaire fixe représente moins de la moitié de cette somme, le complément éventuel provenant de primes de rendement. Or les sanctions applicables chez Maruti Suzuki passent souvent par des prélèvements sur les salaires. Sur les bulletins de salaire de Naresh et de la trentaine d’autres travailleurs suspendus apparaît ainsi en négatif la somme de 3 800 roupies, qui sera déduite du salaire suivant. « Par comparaison, la rémunération annuelle du PDG est passée de 4,73 millions de roupies [68 400 euros] en 2007-2008 à 24,5 millions [355 000 euros] en 2010-2011, soit 419 % d’augmentation », soulignent deux chercheurs, Prasenjit Bose et Sourindra Ghosh. C’est le contraste saisissant entre les aspirations d’une nouvelle génération de travailleurs et la montée en flèche des revenus de Maruti Suzuki qui a débouché sur la confrontation et la multiplication des grèves.

Les ouvriers ne demandaient même pas une hausse des salaires. Ils exigeaient le droit de former le syndicat de leur choix : une revendication politique sans doute plus menaçante encore pour le groupe. Selon eux, le gouvernement de l’Etat d’Haryana [où se trouvent Manesar et Gurgaon] et la direction de l’entreprise se sont entendus pour les empêcher d’enregistrer leur syndicat, le Maruti Suzuki Employees’ Union (MSEU). Les dirigeants de l’organisation sont en contact avec les grandes centrales syndicales, mais ils assurent que leur syndicat sera « indépendant ». « Oui, ils ont le droit de créer leur propre syndicat, reconnaît le vice-ministre du Travail de l’Etat d’Haryana, J. P. Mann. Mais le ministère du Travail de l’Etat n’a aucune obligation. Leur dossier a été refusé en juin pour des motifs juridiques et techniques précis. »

« Malgré les perturbations, le travail reprend, assure un représentant de la direction, et un dialogue est en cours pour qu’une solution soit trouvée avec les travailleurs, avec la participation des autorités de l’Etat d’Haryana. » [La grève a pris fin le 21 octobre, après que la direction a accepté de réintégrer 64 permanents sans toutefois donner l’autorisation de former un syndicat indépendant à Manesar.] R. C. Bhargava, le président de Maruti Suzuki, a estimé quant à lui, à la télévision, qu’en ne respectant pas les accords signés en juin dernier, « une main-d’œuvre nouvelle, plus jeune et plus nerveuse […] complique les choses » à Manesar.

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