Violences domestiques au Kosovo : « ne pas deshonorer la famille »

Le Courrier des Balkans, 23 septembre 2011 :

Chaque année, près de 1.000 cas de violences domestiques sont enregistrés par les services de police kosovars. Un chiffre élevé pour un pays de moins de deux millions d’habitants et qui est sûrement très inférieur à la réalité, les victimes n’osant, souvent, pas les dénoncer. Dans une société patriarcale, les femmes préfèrent se taire plutôt que trahir et déshonorer la famille. Le reportage de l’Osservatorio sui Balcani e Caucaso.

Près de 1.000 cas de violence domestique sont enregistrés par la police du Kosovo chaque année dans un pays qui n’atteint pas les deux millions d’habitants. Dans un cas sur cinq, les victimes sont des femmes et dans la moitié de ces cas de violence, les enfants sont aussi victimes. Les chiffres officiels ne dévoilent pas l’ensemble des informations sur ce phénomène. De plus, les victimes ne trouvent pas le courage de dénoncer la violence subie.

Le phénomène est plus répandu dans les zones rurales du pays, où le niveau d’instruction et les conditions économiques sont inférieures aux zones urbaines. Dans ce contexte, les hommes peinent à remplir leur rôle de « chef de famille ». Ils appliquent des comportements traditionnels et finissent par afficher leur pouvoir à travers la violence.

Les manifestations de cette violence varient. Elles peuvent prendre la forme d’actes d’isolement, de violence physique, sexuelle ou psychologique. Les conséquences sont graves pour les victimes : elles ont de sérieuses répercussions sur l’état de santé physique et psychologique. Il est souvent impossible d’aider la famille, et de nombreuses personnes touchées par ce fléau ont recours au suicide.

Le trafic d’êtres humains et les violences domestiques sont les formes de violence les plus répandues contre les femmes et les enfants au Kosovo. Selon le PNUD, le Kosovo détient avec l’Albanie le plus bas indice de développement de la région.

La partie émergée de l’iceberg

Les chiffres officiels permettent de déterminer la gravité du problème que rencontre le pays. Cependant, toutes les données ne sont pas disponibles. Comment quantifier les cas de violence non dénoncés par les autorités ? Créée en 2000, le Kosovo Women’s Network (KWN) est une organisation composée de plus de 80 associations défendant les droits des femmes.

En 2008, le réseau a réalisé une étude intitulée « la sécurité commence à la maison ». Les recherches réalisées établissent un constat affligeant : 43% de la population du Kosovo a été victime de violence au moins une fois dans sa vie. L’étude fait aussi apparaître que la violence domestique à l’encontre des femmes et des enfants est sous-estimée par les autorités dès lors que les victimes n’arrivent pas à dénoncer les faits, ce qui est le cas pour leur très grande majorité.

Les raisons qui poussent les femmes à ne pas révéler la violence subie sont multiples, mais toutes renvoient aux fondements mêmes d’une société traditionnelle et rurale comme la société kosovare. L’organisation sociale se fonde sur une conception patriarcale qui limite fortement le rôle de la femme et où se logent confortablement les stéréotypes sur la figure féminine.

Pour la plupart des gens, les violences faites aux femmes ne représentent pas une violation de leurs droits, mais une relation homme-femme normale. La violence aux égards des femmes est ainsi socialement acceptée. En témoigne le fait qu’aux bureaux du KWN, plus d’un tiers des personnes interviewées considèrent naturelle l’existence de la violence physique dans la vie de couple.

Puis, la violence est considérée comme un fait privé qui, en tant que tel, doit trouver solution à l’intérieur des murs de la maison. La femme qui dénonce ces faits, trahit et déshonore la famille. Paradoxalement, le concept de honte ne s’applique pas à qui commet la violence, mais à qui la dévoile. D’autres facteurs contribuent aussi à taire la violence subie, comme le fait que les femmes dépendent économiquement de leur agresseur ou la crainte de perdre la garde des enfants.

Les victimes insuffisamment protégées

Le système de tutelle des victimes qui décident de recourir à la justice est, en effet, bien insuffisant. Il arrive souvent, par exemple, que les autorités judiciaires et policières émettent et appliquent avec du retard les mesures de protection et n’interviennent pas lorsque leurs agresseurs les violent. Ensuite, la procédure judiciaire se conclut rarement par l’incarcération du coupable, qui, même en cas de récidive, retourne chez lui. La méfiance des victimes à l’égard des institutions est donc élevée.

La présence de la communauté internationale et la pression exercée par les associations des droits des femmes ont incité le gouvernement du Kosovo à tenter de renforcer la législation en la matière pour la rapprocher des standards européens. Avec un double objectif : garantir une meilleure protection des victimes et l’assurance de la peine pour les coupables. En 2010, le Parlement a adopté une Loi et une Stratégie Nationale pour combattre la violence Domestique.

Cependant, la violence domestique n’est toujours pas reconnue comme un délit par le code pénal et les mesures adoptées ne sont pas vraiment appliquées. Les mécanismes de coordination entre les diverses autorités publiques compétentes (police, organes judiciaires, services sociaux, hôpitaux) sont faibles et peu respectés lorsqu’ils existent. Ce qui manque véritablement, c’est un engagement réel de la part de la classe politique pour lutter contre le phénomène. Aujourd’hui, les mesures en vigueur, bien que très significatives formellement, ressemblent à des coquilles vides adoptés sous pression internationale.

Vient s’ajouter à cela, le rôle négatif des médias, qui couvrent rarement les cas de violences subies par les femmes ou qui adoptent une position « compréhensive » à l’égard de la gente masculine lorsqu’ils en font cas. En général, les médias reproduisent les stéréotypes et les formes variées de discrimination existant dans la société, en renonçant ainsi à leur devoir de former l’opinion publique sur le thème de l’égalité des chances et des droits des femmes. Pour tenter de rompre le silence des institutions et des médias sur le phénomène, les six associations ont créé en 2008, une Coalition Nationale contre la Violence Domestique et Sexuelle.

L’incertitude du lendemain

Dans un tel contexte, le travail des sept associations de femmes créées pour protéger les victimes de violences est essentiel, mais dangereux. Ces associations ont mis en place sept maisons exclusivement dédiées à l’accueil des femmes et enfants victimes de violence domestique. Ces structures se retrouvent sur tout le territoire du Kosovo et notamment dans les principaux centres urbains du pays (Pristina, Prizren, Peć/Pejë, Gjilan/Gnjilane et Mitrovica).

Ouvertes après la guerre, ces maisons protégées ont offert, dans un premier temps, refuge aux femmes victimes de différentes formes de violence pendant le conflit. Diverses associations ont aussi aidé les victimes dans le difficile travail de témoignage auprès du TPI à la Haie. Aujourd’hui, elles offrent un logement sûr, de la nourriture, des habits, de l’assistance psychologique, sanitaire et légale aux victimes de violence. Certaines associations ont même mis en place des parcours éducatifs pour les enfants et du travail d’insertion pour les femmes. Tout est fait pour rompre le mécanisme de dépendance économique des victimes vis-à-vis des hommes. Jusqu’à présent, plus de 2.000 femmes et enfants ont été pris en charge par ces structures associatives.

Bien qu’elles remplissent une fonction sociale primordiale et délaissée par le secteur public, les associations opèrent dans le désintérêt presque total des institutions. Le gouvernement ne couvre que 20% des dépenses des maisons protégées et les financements publics doivent être renouvelés d’une année à l’autre.

Les associations sont donc obligées d’assurer d’elles mêmes la couverture des dépenses de fonctionnement en recourant aux fonds internationaux, qui ne font que diminuer. L’incertitude des financements rend impossible une programmation à long terme, surtout en ce qui concerne la réinsertion sociale des victimes. Enfin, face à l’impossibilité d’investir des moyens dans les mesures de protection, les associations travaillent dans des conditions de sécurité précaires, tant pour les victimes que pour leurs membres.

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