Bienvenue dans la « nouvelle Libye démocratique »

Le 24 août, l’Initiative Communiste-Ouvrière écrivait dans un communiqué à propos de la chute de Kadhafi « la fin d’un dictateur, pas de la dictature« . Les premiers éléments publiés par la presse sur le nouveau régime du CNT en Libye montrent à quel point, la chute d’un dictateur ne signifie en rien la fin d’un régime dictatorial.

A propos du CNT tout d’abord, cet article du Figaro publié le 2 septembre montre la nature de cet coalition hétéroclite, rassemblant d’anciens sbires du régime de Kadhafi et des militants islamistes :

Rencontre avec le nouveau gouverneur militaire de Tripoli qui a participé en première ligne à la prise de la capitale.

Les révolutions produisent parfois des rapprochements surprenants. Ancien djihadiste en Afghanistan, militant islamiste pourchassé par la police libyenne, recherché, arrêté et sans doute torturé par la CIA avant d’être livré à Kadhafi, Abdel Hakim Belhaj, nouveau gouverneur militaire de Tripoli, se présente aujourd’hui comme un allié de l’Otan et des Occidentaux, et ne tarit pas d’éloges sur la France. Mais ses liens passés avec le djihad international et, réels ou supposés, avec al-Qaida, ont déjà été dénoncés comme le signe d’un début de mainmise des islamistes sur la révolution libyenne.

Son quartier général est installé dans l’enceinte de l’aéroport de Mitiga, à l’est de Tripoli, ancienne base aérienne américaine jusqu’en 1970, avec ses églises préfabriquées et ses bungalows encerclés par les hautes herbes.

Âgé de 45 ans, la barbe courte, vêtu d’un treillis camouflé, la voix basse et le débit rapide, Belhaj psalmodie avant de répondre aux questions la formule rituelle musulmane, «Au nom d’Allah le Miséricordieux». Mais s’il ne nie pas sa carrière de militant islamiste, il se défend d’avoir jamais appartenu à al-Qaida. «J’ai participé au djihad contre les Soviétiques en Afghanistan entre 1988 et 1992, et me suis donc trouvé au même endroit au même moment qu’al-Qaida. Mais je n’ai jamais été membre d’al-Qaida, ni même entretenu de relations avec cette organisation. Les gens ont tout mélangé.»
Chassés par le général Younès

À l’époque où les volontaires affluent de tout le monde arabe vers l’Afghanistan, Belhaj avait fondé un groupe de djihadistes libyens baptisé Groupe islamiste de combat. «Nous étions en Afghanistan pour nous battre aux côtés du peuple afghan contre les Soviétiques, comme le faisaient à l’époque beaucoup d’autres pays, dont la France et les États-Unis. Nous étions du côté occidental», explique-t-il.

De retour en Libye, Belhaj et ses djihadistes tournent leurs armes contre le régime de Kadhafi. Ils sont impitoyablement pourchassés par le général Abdel Fattah Younès, qui se ralliera au printemps 2011 à la révolution libyenne, dont il sera le peu efficace chef militaire avant d’être assassiné le 28 juillet dernier à Benghazi dans des circonstances peu claires, meurtre fréquemment attribué à une vengeance des islamistes.

«Nous n’étions pas liés au djihad international, nous ne faisions que lutter en Libye contre la dictature de Kadhafi», dit-il. Mais la CIA ne fait pas dans le détail. Belhaj est finalement arrêté en 2004 à l’aéroport de Kuala Lumpur, puis livré par les autorités malaisiennes aux Américains. Il est transféré via l’un des vols clandestins de la CIA vers la Thaïlande, où il affirme avoir été torturé par deux agents américains.

À l’époque, le régime de Kadhafi travaille étroitement avec les Occidentaux dans la lutte antiterroriste, et Belhaj est ensuite livré aux autorités libyennes. Jeté dans la sinistre prison d’Abou Salem, dans la banlieue de Tripoli, il y est incarcéré pendant six ans, la plupart du temps en isolement complet.
L’expérience des combats

Il en sort pourtant en 2010, à la faveur de la politique de clémence inspirée par Seïf al-Islam, le fils de Kadhafi. Les islamistes emprisonnés sont graciés en échange d’une renonciation officielle à leurs activités de djihad contre le régime. L’un des négociateurs de cet accord est Moustapha Abdeljalil, à l’époque ministre de la Justice de Kadhafi, devenu depuis le président du Conseil national de transition.

Mais Belhaj s’estime délié de sa promesse lorsqu’éclate le soulèvement populaire libyen en février 2011, et il rejoint les rangs de l’insurrection. Au sein d’une révolution qui tourne vite à la lutte armée, les islamistes, dont Belhaj, sont forts d’une expérience militaire que ne possèdent généralement pas les révolutionnaires libyens. Cette fois dans le camp soutenu par l’Occident, Belhaj et ses hommes rallient le maquis du Djebel Nefousa, et participent en première ligne à l’opération qui aboutit la prise de Tripoli à la fin du mois d’août dernier. L’ancien djihadiste est devenu un allié déclaré des Occidentaux.
A-t-il vraiment changé ?

«J’ai rencontré à Doha plusieurs responsables de l’Otan, explique Abdel Hakim Belhaj, dont un général français de haut rang. La discussion a été très cordiale. Je l’ai remercié pour l’aide apportée par la France. Le président Sarkozy a pris une décision courageuse en soutenant le peuple libyen et en défendant les populations civiles. C’est la France qui a empêché le massacre de Benghazi. Nous avons aussi discuté de la future coopération entre la Libye et l’Europe pour assurer la sécurité et la paix en Afrique du Nord.»

L’ancien djihadiste a-t-il vraiment changé ? Rien n’est impossible, le monde islamiste n’étant pas plus immuable que les autres, ne serait-ce que pour des raisons tactiques. De plus, menée par une alliance d’islamistes et de libéraux, d’anciens Kadhafistes et d’opposants historiques, la révolution libyenne a dû une large part de son succès à l’union de ces différents courants, malgré les tentatives de Kadhafi pour alimenter les scissions et associer dans sa propagande les rebelles à al-Qaida.

Même si des rivalités existent entre les différentes composantes de la rébellion, leur union est pour le moment encore bien réelle. Belhaj affirme quant à lui ne pas avoir encore réfléchi à une future carrière politique. «Il reste encore du travail à accomplir sur le plan militaire, explique-t-il, il est trop tôt pour penser à la suite.»

Le Monde, dans un article publié le 3 septembre, décrit la terreur raciste exercé contre la population noire de Libye :

Le calvaire des Africains noirs de Tripoli, brutalisés par les révolutionnaires libyens

Comme les vieux rafiots qui rouillent à quai, ils ont échoué là, dans cette crique abandonnée. Le petit port de Sayad, à 25 km à l’ouest de Tripoli, est devenu le refuge de plusieurs centaines d’Africains fuyant les exactions et les arrestations arbitraires dans la nouvelle Libye libre. Huit cents hommes et quelques femmes. Certains sont là depuis deux mois, d’autres sont arrivés la veille, mercredi 31 août.

Mike et Harrison, deux Nigérians de respectivement 19 et 20 ans, ont tout fait ensemble : l’arrivée en Libye, il y a deux ans, l’embauche chez un installateur de télévision par câble à 200 dinars (120 euros) par mois, et maintenant la fuite. « Avant la révolution, les Libyens étaient déjà arrogants avec nous, raconte Mike. Parfois, ils ne nous payaient pas. Mais depuis février, tout est difficile. Les propriétaires ont commencé à nous chasser en disant que nous étions des mercenaires de Kadhafi. Des jeunes nous attaquaient pour nous voler. »

Les deux compères ont déménagé pour Abou Salim, un quartier jouxtant Bab Al-Aziziya, le grand complexe occupé par Mouammar Kadhafi, et réputé abriter des tribus qui lui étaient acquises ainsi que des combattants de ses milices. « Un jour, on nous a dit de partir, enchaîne Harrison. Nous sommes venus ici. » Le lieu est une ancienne garnison italienne, devenue une base militaire navale comme en témoigne une grande structure de béton qui devait être futuriste au moment de sa construction. Après son bombardement par l’aviation américaine en 1986, l’endroit a été abandonné. Des pêcheurs s’en servent, ainsi que des trafiquants de clandestins, manifestement avec la bénédiction des autorités. Les bateaux de pêche, dont nombre sont en cale sèche, ne semblent même plus en état de naviguer jusqu’aux îles de Lampedusa (Italie) ou de Malte, situées en face de la Libye. « De toute façon, personne ne sait les conduire ici », déplore Harrison, qui a élu domicile, avec une vingtaine d’autres, sous la coque d’un navire.

« LÀ, C’EST DEVENU LA PANIQUE »

Au fil des semaines et via le bouche-à-oreille, le flux des arrivées à Sayad de ceux pris au piège d’une guerre de plus en plus proche n’a cessé de grossir. Puis les rebelles ont pris Tripoli. « Là, c’est devenu la panique, témoigne Modibo, un Malien. Les Africains comme nous se font prendre aux barrages. » Kizita Okosun, originaire de Benin-City (Nigeria), lui, a été arrêté à la maison. « Quelqu’un du quartier à dû me dénoncer. Ils ont volé mes biens et si ma propriétaire n’avait pas été là, je serais mort à l’heure qu’il est. »

Il a été conduit dans un centre de détention provisoire. « Nous étions 59 Africains de toutes les nationalités dans la même cellule, sans eau, sans toilettes, sans matelas. On nous donnait à manger et à boire une fois par jour. Il y a un Malien blessé qui disait qu’il préférait mourir que rester là. Mais ils ne l’ont jamais amené à l’hôpital. Certains gardiens nous battaient, d’autres pas. Jamais ils ne nous ont interrogés. » Kizita doit son salut à un Libyen d’origine américaine, revenu au pays pour combattre le colonel Kadhafi et ému par son sort. « Au bout d’une semaine, il a ouvert la porte et m’a dit : “Toi, suis moi!” Il m’a amené jusqu’ici en voiture. Dieu m’a sauvé, mais les autres sont toujours là-bas. Que vont-ils devenir? »

Et que vont devenir les réfugiés de Sayad ? Ils tuent le temps et l’angoisse dans des parties de foot, qui dégénèrent parfois en pugilat, ou entonnent des cantiques. L’argent et les vivres commencent à manquer. Médecins sans frontières, qui a découvert le campement improvisé le 27 août, effectue des visites journalières pour prodiguer des soins de base. Une réserve d’eau potable de 1 500 litres était en cours d’installation jeudi après-midi. « Mais ce qu’il faut, c’est une protection et une solution pour ces gens-là », souligne François Dumont, de MSF. D’après lui, un autre campement de ce type, plus petit, se trouve dans des fermes au sud de Tripoli.

« Le jour de l’attaque de Tripoli, les rebelles sont arrivés ici, ils nous ont fait asseoir cinq heures sous le soleil, se souvient Mike. Puis ils sont partis sans rien dire. » Les réfugiés africains de Sayad se plaignent d’être régulièrement intimidés par des jeunes du coin, qui viennent tirer en l’air la nuit ou les rançonner de leurs maigres effets. Des jeunes Libyens passent en voiture à vive allure, mais refusent de répondre aux questions des journalistes.

Les thuwar (combattants rebelles) assurent que le Guide libyen était essentiellement défendu par des mourtazaka (mercenaires). Les Africains rencontrés à Sayad jurent qu’ils ne connaissent aucun mercenaire. La réalité, selon plusieurs sources concordantes, se situe autour d’un tiers de mercenaires africains – essentiellement des Tchadiens, des Soudanais et des Touaregs du Niger et du Mali – dans les forces kadhafistes. A Tripoli, des mercenaires se cacheraient dans des appartements, certains d’entre eux grièvement blessés mais trop terrorisés pour se rendre dans les hôpitaux, où ils craignent d’être livrés à la justice expéditive des rebelles. Les rumeurs d’exactions et d’arbitraire, ainsi que les conditions de détention des Africains alarment de plus en plus les organisations des droits de l’homme.

Interrogé à ce sujet, Oussama Al-Abed Al-Abed, vice-président du conseil municipal autoproclamé de Tripoli, assurait jeudi : « Il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Ces gens seront jugés tout ce qu’il y a de plus légalement. Mais à l’avenir, les immigrés devront avoir des papiers. L’ancien régime laissait venir n’importe qui et ce n’est pas acceptable. » Mais dans la rue, le ton est plus agressif : « Kadhafi a dilapidé tout notre argent auprès des Noirs », se plaignent nombre de Libyens.

Tous les Africains de Tripoli ne sont pas inquiétés. Certains d’entre eux, connus dans leur quartier, sont protégés par leurs voisins. Mais il arrive aussi que des Libyens noirs soient arrêtés dans ces rafles. Mercredi soir, une vingtaine de femmes gorane et toubou – deux ethnies africaines du Sud libyen, à la frontière tchadienne – campaient devant le complexe sportif de Bab Al-Bahr, où croupissent 210 mercenaires présumés. Elles réclament la libération d’un mari, d’un frère ou d’un fils, tous arrêtés, selon leurs récits, durant la nuit. Elles assurent qu’ils n’étaient pas des miliciens et que les révolutionnaires venus les arrêter en ont profité pour les voler et les battre. Un homme, la barbe fine et les épaules étroites, sort du bâtiment et leur intime l’ordre de se taire : « Vous n’avez pas le droit de ternir la révolution. Ce sont des mensonges. » Un instant interdites, elles se ressaisissent : « Alors, c’est ça, la liberté ? »

Si personne ne peut regretter la dictature de Kadhafi, il n’y a pas à avoir la moindre illusion sur le « nouveau » régime. En Libye comme ailleurs, la révolution reste à faire !

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