L’Arabie Saoudite va-t-elle à son tour se soulever?

Libération, 10 mars 2011 :

Une «journée de colère» est prévue vendredi. Le régime est nerveux, les saoudiens espèrent enfin des réformes.

Manifestation à Awwamiya, ville de la côte est, le 3 mars 2011

Monarchie absolue, pays où règne un wahhabisme rigoriste, l’Arabie Saoudite va-t-elle à son tour se soulever?

«A Ryad, l’atmosphère est tendue. Tout le monde est sur ses gardes, se demandant ce qui se passera vendredi, le jour que les Saoudiens ont choisi pour leur révolution», écrit dans une tribune au Guardian Eman Al Nafjan, qui tient le blog Saudiwoman.

Sur le modèle égyptien, où Facebook avait joué un rôle déterminant dans le déclenchement de la révolution, un appel a été lancé sur le réseau social, pour tenir une «journée de colère», ce vendredi 11 mars, après la prière. Plus de 30.000 personnes «aiment» cette page. Un autre appel, à la «révolution saoudienne» le 20 mars celui-ci, circule également depuis mi-février. 9000 personnes sont abonnées à cette page, tenue par quatre membres de l’opposition islamiste. Près de 9000 autres adhèrent au groupe «Le peuple veut une réforme du système».

Réformes ou révolution? Beaucoup penchent pour la première option. «Je pense qu’on ne verra pas de manifestations de masse vendredi. De plus, personne ne sait qui se cache derrière les groupes qui appellent à manifester», décrypte Ahmed Al-Omran, jeune saoudien, étudiant en journalisme à l’université américaine de Columbia.

«Je crois qu’il y aura des manifestations. Les plus grosses auront lieu dans l’est, menées en majorité par des chiites. Je m’attends aussi à des cortèges à Riyad et Djeddah», prévoit Eman Al Nafjan.

«La plupart des gens sont mécontents de ce qui se passe dans le pays et de l’action du gouvernement, mais ils ne dirigent pas leur colère contre le roi ou la famille royale. Cela fait une grande différence» avec les cas Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi, a expliqué à l’AFP Christopher Boucek, de la fondation Carnegie.

«Le moyen privilégié pour protester, c’est la pétition»

«Les manifestations de masse ne font pas du tout partie de la culture politique saoudienne, contrairement à Bahreïn», ajoute Laurence Louër, spécialiste du Moyen-Orient, et en particulier du chiisme politique, au CERI Sciences-Po.

«L’urbanisme n’est pas favorable à ce type de rassemblements, il n’y a pas de grands lieux identifiables où les gens pourraient converger, poursuit la chercheuse. Le moyen privilégié pour protester, en Arabie Saoudite, c’est la pétition.»

Plusieurs pétitions circulent effectivement en ce moment. Ahmed Al-Omran en recense trois sur son site. Une autre, qui a recueilli plus de 1500 signatures, émane de personnalités islamistes. Elle réclame l’élection du conseil consultatif. Mais la principale, lancée le 23 février, émane d’un groupe d’intellectuels libéraux. Les auteurs y exposent des revendications sociales et politiques claires et détaillées: monarchie constitutionnelle, séparation des pouvoirs, égalité devant la loi, élections générales, renforcement de la société civile et des droits des femmes, etc. Bloquée en Arabie Saoudite selon Ahmed Al-Omran, elle a recueilli à ce jour près de 900 signatures.

Elle se conclut par ces mots: «Faire face aux défis peut être realisé seulement à travers des réformes sérieuses, complètes et immédiates qui concrétisent la participation populaire dans la formation des décisions, qui accroissent la cohésion nationale et rencontrent les aspirations du peuple dans une patrie glorieuse.»

Petites manifestations dans l’est chiite

Déjà, après des mots d’ordre lancés sur Facebook, quelques islamistes sunnites ont tenté de défiler, vendredi dernier. Surtout, ce sont les chiites qui montent au créneau, pour le moment. De petites manifestations de chiites ont eu lieu, la semaine dernière et ce mercredi, dans l’est du royaume, là où se concentre cette minorité. Représentant 8 à 20% de la population selon les estimations, les chiites se disent victimes de discriminations, concernant notamment la liberté de culte et l’emploi.

«Les demandes de réformes ne sont pas limitées à la minorité chiite. Nous avons un but commun: la liberté, y compris de culte, le respect des femme, etc.», défend Ahmed Al-Omran. Jeune chiite, il refuse d’être catégorisé et se définit davantage comme «un libéral, frustré par le manque de liberté, de justice, de démocratie».

Autour de 20% de chômage

Le contexte social a également de quoi nourrir la colère populaire.

«L’Etat est riche, mais pas suffisamment, car la population est nombreuse et en plein boom démographique. Il y a un contexte d’appauvrissement général, explique Laurence Louër. Le taux de chômage réel se situe probablement autour de 20%. Il est encore plus élévé parmi les jeunes. Les politiques de régulation du marché du travail sont obsolètes. Dans les années 1970, au moment du boom pétrolier, l’Etat garantissait un emploi dans le secteur public pour chaque chef de famille, et le secteur privé était réservé aux expatriés. Aujourd’hui, le secteur public, pléthorique, ne peut plus absorber.»

Les révolutions arabes ont fait ressurgir toutes ces exigences de réformes dans le royaume, qui ne datent pas d’hier. Face à cela, face à la peur d’un effet domino, le régime — qui a accueilli le 14 janvier le président tunisien Ben Ali, en fuite — est nerveux. Il alterne gestes d’apaisement et réactions rigides.

23 février 2011. Le roi Abdallah rentre en Arabie Saoudite, après trois mois d’absence. Il est parti soigner ses problèmes de dos aux Etats-Unis puis au Maroc (Reuters).

Absent trois mois pour raisons de santé, le roi Abdallah, 87 ans, est rentré au pays le 23 février. Il a joué la carte des mesures sociales, annonçant le déblocage de 36 milliards d’euros d’aides. Une gestion de crise «classique» de la part du régime saoudien, selon Laurence Louër. «D’autant que les cours du pétrole sont au plus haut en ce moment», souligne-t-elle.

Arrêté fin février après avoir appelé à l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, le cheikh chiite Toufic al-Aamer a été libéré, de même que 26 manifestants chiites arrêtés lors des protestations de la semaine dernière.

Mais le régime a prévenu: les lois du royaume interdisent «catégoriquement toutes les formes de manifestations, de marches ou de sit-in», a lancé le ministère de l’Intérieur, samedi, menaçant également d’interventions policières pour faire respecter la loi.

«La réponse du gouvernement ne sera pas adéquate»

Les ONG Human Rights Watch et Amnesty international, mais aussi les gouvernements américains et français, ont exorté le régime saoudien à respecter le droit de manifester.

Pour Ahmed Al-Omran, «la réponse du gouvernement ne sera pas adéquate. Il y a un fossé entre les dirigeants et la jeunesse de ce pays. Ils ne comprennent pas à quel point les gens sont désireux de réformes».

«En cas d’excès de violence contre les manifestants, cela pourrait allumer le même feu qui a conduit à de complètes révolutions en Tunisie, en Egypte et en Libye», prévient aussi Eman Al Nafjan.

La blogueuse conclut sa tribune en citant un twitt de Fouad Alfarhan, célèbre activiste saoudien: «Il ne se passera probablement pas grand-chose, mais le plus grand bénéfice est la prise de conscience, dans une large partie de notre jeunesse, de leurs droits humains et politiques dans ce monde post-Bouazizi*».

*Mohamed Bouazizi est ce vendeur à la sauvette qui, en s’immolant le 17 décembre à Sidi Bouzid, a déclenché la révolution en Tunisie.

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