Un navet pour chercher à faire oublier la lutte pour le pain

Article publié par l’Initiative Communiste-Ouvrière, 19 septembre 2012 :

Tout commence par un (très) mauvais film aux relents racistes et réactionnaires «  L’innocence des musulmans », un film dont le jeu d’acteurs fait de « Mon curé chez les nudistes » un chef d’œuvre du septième art et dont le visionnage complet est aussi pénible que celle de l’intégrale de Derrick. Idéologiquement, c’est un film réactionnaire cherchant à mettre en scène l’idéologie du choc des civilisations. Projeté qu’une seule fois à Hollywood début 2012 et diffusé sur youtube, ce navet ne serait jamais sorti des oubliettes si, en ce mois de septembre 2012, salafistes et autres réactionnaires religieux n’avaient décidé d’en faire la publicité et la promotion.

C’est neuf mois après la première et unique projection du navet que différents groupes islamistes se réveillent, des salafistes à Al-Qaïda en passant aux mollahs iraniens, et rendent célèbre un film dont la diffusion n’aurait jamais pas dû dépasser celle du mariage de mon cousin ou des vacances à Charleville-Mezière de ma tante. Sam Bacile, le réalisateur, n’aurait jamais osé rêver d’une telle promotion. Sam Bacile a voulu faire un film mettant en scène le « choc des civilisations », où tous les musulmans seraient, depuis les origines de l’Islam, fondamentalement des intégristes religieux intolérants, brutaux et criminels, et, tels des gamins qui, après avoir vu un western, cherchent à ressembler le plus possible aux héros du film, voilà que salafistes et autres réactionnaires religieux organisent des protestations, entraînant des morts, comme pour coller le mieux possible à l’image des musulmans que Sam Bacile montre dans son film. Sam Bacile a déclaré que son film ne devait être que le premier d’une longue série, en tout 200 heures, qu’il voulait infliger à ses rares spectateurs. Non contents d’offrir une publicité gratuite à « L’innocence », voilà que les réactionnaires religieux offrent à Sam Bacile une suite jouée gratuitement, filmée et diffusée par les télévisions du monde entier.

Toute la presse fait des manifestations contre le navet la une de l’actualité mondiale. Les titres donnent parfois l’impression d’un mouvement massif et spontanée du « monde musulman ». Et pourtant ! Rien de spontané dans une manœuvre de partis et de régimes islamistes dans la dénonciation, neuf mois après sa sortie, d’un film confidentiel. Tout se déroule en effet comme un scénario connu et rabâché à l’avance. D’un côté, les fondamentalistes islamistes qui dénoncent, non seulement un navet, mais tout ce qui représenterait « l’Occident corrompu », en particulier les droits des femmes. De l’autre, des racistes et des nationalistes qui, en Europe ou au Nord de l’Amérique, utilisent ces images de brutes réactionnaires pour attiser la haine contre l’ensemble de celles et de ceux qui sont considérés comme musulmans.

La première des manifestations, celle qui s’est déroulée à Benghazi (Libye), entrait dans une stratégie d’Al-Qaïda pour perpétrer un attentat contre le consulat américain afin de venger la mort du numéro 2 du groupe terroriste, Abou Yahya al-Libi. Le navet de Sam Bacile y a servi de prétexte. Depuis, dans bien des pays et en particulier en Egypte, l’agitation contre le navet est un bon moyen de chercher à faire oublier que les ouvriers qui ont fait tomber le régime de Moubarak n’ont toujours pas assez de pain à offrir à leurs familles. Au Pakistan, toute cette agitation réactionnaire a permis de faire passer au second plan des actualités la mort de plus de 300 ouvriers le 11 septembre dernier dans deux usines. En Iran, le régime utilise le navet à la fois en interne pour chercher à masquer la situation dramatique de la classe ouvrière, et en politique étrangère pour tenter de faire oublier que ses agents et son instrument qu’est le Hezbollah libanais sont parmi les plus actifs soutiens de la sanglante répression en Syrie. Dans bien des pays dits « musulmans », du Maghreb au sous-continent indien en passant par le Moyen-Orient, toute cette agitation ridicule mais sanglante tombe à point pour dissimuler les véritables problèmes, ceux de la faim, du chômage, de la pauvreté et de l’oppression.

Pourtant, quel que soit l’impression donnée par les médias, ces manifestations violentes sont très loin d’être massives. Généralement, lorsque les dépêches citent des chiffres il s’agit de « centaines » de manifestants et ce dans des villes de plusieurs millions d’habitants. Dans un pays comme l’Afghanistan où la branche la plus moyen-âgeuse des islamistes disposaient il y à peine dix ans du pouvoir politique, la manifestation a rassemblé 800 personnes lundi 17. A Téhéran, malgré le soutien de la dictature en place, ce ne sont que 500 personnes qui ont manifesté jeudi 13. A titre de comparaison et pour rester dans le « monde musulman », dimanche 16 septembre, dans une seule zone industrielle de la banlieue de Dacca (Bangladesh), ce sont plus de 100.000 ouvrières et ouvriers du textile qui ont manifesté pour la réduction du temps de travail, bref bien plus que toutes les manifestations organisées par les réactionnaires religieux ces derniers jours ! Pour prendre encore un exemple, prenons celui de la Palestine : les dépêches parlent de « centaines » de personnes lors de chacune des deux manifestations, une dans la Bande de Gaza et l’autre en Cisjordanie, à l’appel des islamistes suite à ce film… mais peu avant, le 10 septembre, ce sont des milliers de manifestants qui ont protesté de Jénine à Hébron, contre la flambée des prix et le non-versement des salaires des employés de la fonction publique.

Bref contrairement à l’image de « choc des civilisations » que cherchent à donner les réactionnaires de tout bord, opposant les êtres humains des deux rives de la Méditerranée ou du Bosphore, la population des « pays musulmans » se mobilise bien plus pour ses conditions de vie et de travail, sur des revendications qui sont celles des prolétaires du monde entier, que derrière les appels d’une poignée de réactionnaires qui se croient encore au Moyen-Age.

En France, une tentative de manifestation samedi de tout au plus 250 personnes à Paris fait les grands titres. Copé, dans un amalgame cher à l’UMP, a immédiatement demandé… « l’expulsion des manifestants de samedi en situation irrégulière », feignant de ne pas savoir que parmi les réactionnaires barbus en France, ils sont bien nombreux être aussi français que lui, et qu’à l’inverse, l’immense majorité des travailleurs sans-papiers de France, musulmans ou non, croyants ou non, n’ont rien à voir avec les réseaux salafistes. Valls surfe aussi sur les préjugés xénophobes en dénonçant dans une même phrase ce groupuscule salafiste, les « prières de rue », allant jusqu’à dire qu’il ne permettra pas que « des slogans hostiles à des pays alliés, à nos valeurs, puissent se faire entendre dans nos rues ». Rappelons que les « prières de rue » qui avaient lieu les vendredis à la Goutte d’Or rassemblaient plus de monde que la petite manifestation avortée de salafistes, qu’elles n’existaient, en accord avec les autorités, que pour pallier à l’absence de locaux et surtout qu’elles n’avaient rien à voir avec les courants salafistes et autres djihadistes.

Et s’il convient de rappeler que la population des pays dits musulmans se mobilise bien plus sur des questions comme les conditions de vie et de travail, y compris comme récemment en Tunisie pour l’égalité et la liberté des femmes, que sur les stupidités des réactionnaires fondamentalistes, on trouve en France parmi les musulmans beaucoup plus de syndiqués CGT par exemple que de sympathisants des barbus.

Face à toutes ces diversions réactionnaires autour d’un navet, nous n’avons pas à nous laisser diviser par l’extrême-droite religieuse ou nationaliste, mais à nous unir pour les revendications qui nous concernent toutes et tous, que nous allions au bistro, à l’église, à la mosquée ou à la synagogue, pour nous opposer aux licenciements, au chômage et à la misère, pour, comme le disaient les insurgés de Tunisie et d’Egypte début 2011, comme le crient encore aujourd’hui les damnés de la terre et forçats de la faim du monde entier, la liberté, le pain et la dignité humaine.

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2 réponses à Un navet pour chercher à faire oublier la lutte pour le pain

  1. Analyse extraordinaire, époustouflante d’intelligence et de décodage de l’actualité internationale. Bravo !
    Franca Rossi

  2. Ping: Réponse de la population syrienne aux diversions réactionnaires | Solidarité Ouvrière

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